De la répression à la réhabilitation

mercredi 1er mai 2013

Du 2 avril 1871 à la fin des années 1870, une terrible répression s’est abattue sur les communards. L’amnistie du 12 juillet 1880 n’a pas effacé toutes les séquelles des milliers d’exécutions et des condamnations à des peines douloureuses et infamantes.

Aujourd’hui, il faut réhabiliter la Commune et les communards.

Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée sur la place de l’Hôtel-de-Ville sous les acclamations de 200 000 Parisiens enthousiastes.
Mais, dès le 2 avril, les versaillais déclenchent la guerre civile contre Paris. Les premiers affrontements ont lieu à Courbevoie, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le quartier d’affaires de la Défense, faisant de nombreuses victimes parmi les gardes nationaux et la population civile. Au nombre des fédérés faits prisonniers par les versaillais, figurent des soldats ayant fraternisé avec la population parisienne le 18 mars. Ils sont immédiatement fusillés.

PREMIÈRES EXÉCUTIONS SOMMAIRES

Le même scénario se produit les 3 et 4 avril lors de la contre-attaque de la Garde nationale avec l’objectif d’atteindre Versailles avec trois armées dirigées par les généraux Bergeret, Duval et Eudes. Mal préparées, ces offensives échouent. Le général Duval, fait prisonnier est exécuté avec deux officiers de son état-major.
Gustave Flourens, élu de la Commune dans le XIXe arrondissement est assassiné d’un coup de sabre par un capitaine de gendarmerie. Comme le 2 avril, des soldats et gardes nationaux sont fusillés sur place. Ces exécutions sommaires inciteront la Commune à adopter, le 6 avril, son décret sur les otages qui ne sera appliqué que partiellement dans les derniers jours de la Semaine sanglante.
Le 11 avril, les versaillais commencent le Siège de Paris. De violents combats se déroulent à Neuilly, Asnières, autour des forts d’Issy et de Vanves. Malgré une défense héroïque, les gardes nationaux sont progressivement repoussés jusqu’aux fortifications qui entourent Paris.

LA SEMAINE SANGLANTE
DES VICTIMES PAR DIZAINES DE MILLIERS

Le 21 mai, les versaillais pénètrent dans Paris. C’est le début de la Semaine sanglante qui durera jusqu’au 28 mai. On estime à 20 000 au moins le nombre de victimes parmi les communards contre moins d’un millier pour les versaillais. De nombreux communards meurent héroïquement en défendant les barricades. Quand celles-ci sont prises, leurs défenseurs sont, le plus souvent, exécutés sommairement.

JPEG - 108.5 ko
Massacres dans le jardin du Luxembourg

Dans les quartiers occupés par les versaillais, la chasse à l’homme commence. Les membres de la Commune ou gardes nationaux reconnus sont immédiatement exécutés, comme Rigault, rue Gay-Lussac dans le Ve arrondissement, Eugène Varlin, martyrisé à Montmartre. Le républicain Millière, qui n’avait pas participé à la Commune, est fusillé sur les marches du Panthéon. De simples passants ayant de vagues ressemblances avec des communards sont exécutés à leur place : Jules Vallès aurait été exécuté plusieurs fois alors qu’il avait pu se réfugier à Londres.

JPEG - 105.4 ko
Souvenir de mai 71, illustration de Maximilien Luce

D’autres prisonniers sont traduits immédiatement devant les cours prévôtales qui se livrent à des simulacres de jugement. Les prisonniers comparaissent devant un officier qui les examine hâtivement et leur pose quelques questions dont, souvent, il n’écoute même pas les réponses, avant de prononcer sa sentence. Le plus souvent c’est la mort. Il suffit pour cela que le prisonnier ait les mains sales pour que le « juge  » en déduise que c’est la poudre des cartouches qui les a noircies. Malheur à celui qui n’a pas eu le temps de se défaire totalement de son uniforme de fédéré, notamment s’il a gardé les « godillots » qui chaussaient les gardes nationaux. La sentence est immédiatement exécutée dans des dizaines d’abattoirs, notamment au parc Monceau, dans les jardins du Luxembourg, à la caserne Lobau, dans les prisons de la Roquette et de Mazas, dans les cimetières de Montparnasse et du Père-Lachaise. Les bourreaux exécutent sans distinction hommes, femmes, enfants, vieillards.

JPEG - 76.3 ko
Examen des mains à Belleville, Gravure parue dans l’Univers illustré

DES MILLIERS DE PRISONNIERS

38 568 captifs qui ont échappé aux massacres sont acheminés vers Versailles sous les coups et les injures. S’ils ne marchent pas assez vite, ils sont abattus froidement.
Les prisons de Versailles sont rapidement remplies. Des lieux de détention sont improvisés à l’orangerie du château, aux Grandes écuries, dans le camp de Satory, dans les manèges de Saint-Cyr… Ils se révèlent rapidement insuffisants.

JPEG - 62.9 ko
Enfants détenus à Versailles

Un tri sommaire est effectué parmi les prisonniers. Ceux qui paraissent avoir joué un rôle important dans la Commune sont déclarés « intéressants ». Ils sont enfermés dans les lieux d’internement proches de Versailles.
Près de 30 000 captifs sont dirigés vers les forts et pontons des ports militaires de la Manche et de l’Atlantique, de Cherbourg à Rochefort. Le transport dure plusieurs jours dans des wagons à bestiaux, des conditions analogues à celles que connaîtront les déportés vers les camps de concentration nazis entre 1941 et 1944. Les conditions de détention sont intolérables, notamment dans les pontons, des navires désaffectés dans lesquels les prisonniers sont soumis au mal de mer provoqué par le roulis. On déplore 1 170 morts parmi ces captifs. 1090 prisonniers, reconnus arrêtés par erreur, sont libérés.

PLUS DE 13 000 CONDAMNATIONS

De l’automne 1871 jusqu’en 1874, vingt-six conseils de guerre jugent 46 835 prévenus, dont 874 femmes et 544 enfants, parmi eux, 1 725 étrangers. Plus de 13 000 condamnations sont prononcées, dont 3 167 par contumace. En voici le détail : 270 à la peine capitale dont 26 seront exécutées (vingt-quatre à Satory et deux à Marseille) ; 410, dont 29 femmes, aux travaux forcés ; 3 989, dont 20 femmes, à la déportation en enceinte fortifiée ; 3 507, dont 16 femmes, à la déportation simple ; 1 269 à la détention ; 64 à la réclusion ; 29 aux travaux publics ; 3 398 peines d’emprisonnement ; 322 bannissements ; 56 enfants envoyés dans des maisons de correction. 4 213 déportés purgent leur peine en Nouvelle-Calédonie entre 1873 et 1880.
Grâce à la solidarité d’une partie non négligeable de la population parisienne, plusieurs milliers de communards échappent à la répression et se réfugient en Angleterre, en Belgique, en Suisse et dans d’autre pays.

LA BATAILLE POUR L’AMNISTIE

Victor Hugo, qui n’avait ni soutenu, ni combattu la Commune, s’indigne immédiatement contre la barbarie de la répression. Le 27 mai, dans un article publié par un journal belge, L’Indépendance belge, il se déclare prêt à accueillir, dans sa maison de Bruxelles, les communards exilés. Dès ce moment il réclame l’amnistie. C’est sans doute l’une des causes de ses échecs aux élections législatives partielles de décembre 1871 et janvier 1872.

JPEG - 72.8 ko
Retour des exilés

Le mouvement ouvrier et démocratique est considérablement affaibli par la répression de la Commune. Ses meilleurs militants ont été exécutés, sont emprisonnés, déportés ou exilés.
En 1873, le radical Lyonnais Barodet inclut l’amnistie dans son programme électoral. Il est élu, mais cette question ne sera pas abordée à la Chambre des députés. Elle sera repoussée à main levée, le 20 décembre 1875, suite à une proposition d’Alfred Naquet, député du Vaucluse.
À partir de 1876, les républicains sont majoritaires à la Chambre des députés, mais ils sont, dans l’ensemble, hostiles à la Commune. Une proposition d’amnistie déposée le 16 mai par plusieurs députés, dont Raspail, Clemenceau et Naquet est repoussée par 367 voix contre 99.
Toujours en 1876, Victor Hugo, élu sénateur, fait la même proposition au Sénat. Elle est rejetée à main levée. Cette année-là, on continue d’envoyer des condamnés de la Commune en Nouvelle-Calédonie et des condamnations sont prononcées à l’encontre d’anciens communards. Dans les années qui suivent l’idée de l’amnistie progresse, notamment dans les milieux ouvriers où se trouvent de nombreux anciens communards.

Le gouvernement est obligé de lâcher du lest. Il fait adopter le 3 mars 1879, par la Chambre des députés, une loi dite « d’amnistie partielle  » qui n’est en réalité qu’un texte de « grâce ».
Aux élections qui suivent, des communards graciés sont élus. Au congrès ouvrier de Marseille, en octobre 1879, un texte de communards exilés à Londres est lu lors de la séance d’ouverture.
Le 23 mai 1880, a lieu la première « montée au Mur  » des Fédérés. Gambetta et des députés, jusque là hostiles à l’amnistie, jugent opportun de la proposer. Elle est adoptée le 11 juillet 1880. Elle permet le retour et la reprise de leurs activités aux exilés et déportés de Nouvelle-Calédonie.

DE L’AMNISTIE À LA RÉHABILITATION

La loi du 11 juillet 1880 est un pardon légal. Elle a effacé les condamnations sans gommer leurs prétendues justifications le plus souvent arbitraires et infamantes pour celles et ceux qui les ont subies. Aujourd’hui, il est impossible de reconnaître la moindre valeur juridique aux fusillades sommaires au pied des barricades, aux exécutions en masse décidées en quelques secondes par les cours prévôtales, aux condamnations hâtives des conseils de guerre versaillais.
Plus de 140 ans après la Commune, il est indispensable d’aller au-delà de l’amnistie, de reconnaître à la Commune toute sa place dans l’histoire universelle, comme un vecteur essentiel de conquête de la République dans ses dimensions sociales, démocratiques, internationalistes et humanistes. Il faut réhabiliter la Commune et les communards.

YVES LENOIR


Navigation

Articles de la rubrique