LA PROVINCE ET PARIS
2. LE TEMPS DE LA COMMUNE

mardi 7 mai 2019

Cet article est le second volet d’une mise en perspective des rôles respectifs de la province et de Paris dans les mouvements de protestation et les révolutions du XIXe siècle. La première partie a été publiée dans le n°76.

À la veille de l’insurrection parisienne du 18 mars, le mouvement de défense nationale a politisé le radicalisme provincial. Mais alors que Paris débute une révolution à portée sociale, le printemps 1871 est pour la province une seconde étape, celle de conforter les libertés municipales et d’affirmer la République.

L’ATTITUDE DE LA PROVINCE URBAINE

Dès le 22 mars, des délégations provinciales arrivent à Paris pour connaître la nature de la révolution parisienne. Entre quatre et huit jours après le 18 mars, la Commune est proclamée dans six villes — Lyon, Marseille, Le Creusot, Saint-Etienne, Toulouse, Narbonne —, malgré l’essoufflement, la désinformation versaillaise et l’incertitude sur ce que veut faire Paris. La courte durée de ces Communes urbaines, et de celle de Limoges, s’explique par le rapport de force avec les leviers de l’armée et de la justice des autorités locales, contrairement à Paris qui avait eu les mains libres.

L’hétérogénéité des conseils municipaux est aussi un frein, tandis que le courant radical flotte entre socialisme dominant au Creusot, esprit anarchisant à Lyon, radicalisme politique à Marseille et que la classe ouvrière des villes n’a ni la multitude parisienne, ni sa politisation. L’émancipation de la tutelle de Paris privilégie le lien entre départements, le soulèvement de Lyon et de Toulouse entraînant ceux de Saint-Etienne et de Narbonne, où on fait appel aux travailleurs pour se répandre en campagne. L’échec des Communes urbaines résulte de l’imbrication de ces éléments et du climat de confusion : la répression y est violente, particulièrement à Marseille avec 150 morts. Le rôle des émissaires officiels parisiens traduit le décalage entre la capitale et la province. Ainsi à Marseille, avec l’arrivée de Landeck, May et Amouroux qui, brusquant les événements sans tenir compte de la situation locale, se heurtent à l’avocat Gaston Crémieux. Il sera fusillé au Pharo, le 30 novembre 1871, par les autorités.

JPEG - 215.2 ko
Proclamation de la « Commune centrale de l’arrondissement de Narbonne », 30 mars 1871, signée de son « chef provisoire », Émile Dijeon.
Il s’agit de la seule proclamation imprimée de la Commune de Narbonne.

RÉALITÉS DE L’ATTITUDE DE LA PROVINCE
SEMI-URBAINE ET RURALE

Si les émotions de la province rurale n’ont pas de résultat concret, c’est que les degrés de politisation sont très différents et que les campagnes ne sont pas un bloc homogène : depuis 1849, l’emprise étatique est forte et la mémoire de la répression est vive, donnant sens à l’attentisme de contrées. Pourtant, dès après le 18 mars, des faits favorables à la Commune de Paris sont avérés : manifestations en sa faveur (à Vierzon, Grenoble, Sarlat, Manosque, Tarbes, dans l’Allier), essais de proclamation de Communes (à Chalon, Auch, Perpignan, Mazamet, Le Havre).

Le 20 mars, les conseils municipaux sont poussés par les préfets à émettre une adresse de soutien à Versailles. Les particularités de ces adresses atténuent l’apparence d’unanimité : émises très souvent sans séance municipale et reprenant les télégrammes de Versailles, avec des chefs-lieux et sous-préfectures qui ne les votent pas, comme Châteauroux et Issoudun en Indre. L’opinion provinciale n’est pas indifférente à ce qui se passe : les « Vive Paris ! Vive la Commune !  » témoignent du soutien à cette capitale résistant à deux sièges. Relayant les Communes urbaines, la province et une grande ville sans Commune, Bordeaux, bougent jusqu’à fin avril. Des adresses nouvelles surgissent : pétitions d’habitants et adresses de journaux républicains actifs, demandant une transaction entre Versailles et Paris, avec libertés communales et République. Les mouvements s’amplifient : constitution de comités républicains (Mâcon, Melun, Le Havre…) ; manifestations en gare pour empêcher le départ de troupes (Vierzon, Boulogne, Périgueux, Grenoble, Foix) et de soutien autour du drapeau rouge (Sarlat, Castres, Montluçon, en Côte d’Or), avec des tentatives pour fédérer les villages, comme dans la Nièvre et en Haute-Normandie ; essais de Communes (Auxerre, Annecy, Bayonne, Voiron, Cosne), et même idée d’aller à Paris (Rouen, avec le rôle central de l’AIT). L’appel lancé par les préfets pour l’envoi de volontaires afin de combattre Paris reste sans suite, une situation différente de juin 1848, où la Garde mobile avait tiré sur les ouvriers. L’attitude de cette province semi-urbaine et rurale est bien à nuancer dans ce printemps 1871, avec sa participation effective au soutien à la Commune, car synonyme de République et de droits.

DE L’ÉLECTION MUNICIPALE DU 30 AVRIL À LA CONCILIATION

La loi municipale du 14 avril donne aux communes le pouvoir d’élire leurs maires, sauf dans les villes de plus de 20 000 habitants, dans les chefs-lieux de départements et d’arrondissements, Paris n’ayant toujours pas de conseil élu. La province vote pour assurer deux exigences : des municipalités autonomes et l’affermissement de la République. C’est le courant républicain qui l’emporte dans nombre de villes et villages, avec une minorité radicale, déjà présente dans les conseils, au côté de modérés influents.

La journée du 30 avril est marquée par de l’agitation (plantation d’arbres de la Liberté), des projets de proclamation de Communes (Agen, Nice, Carpentras) : à Lyon, après une nouvelle émeute, le maire, élu illégalement, n’est pas démis. Le climat du pays soutenant l’orientation républicaine donne crédibilité à ces municipalités optant pour une conciliation entre Versailles et Paris afin d’assurer la paix civile. Dans le pays, l’agitation se poursuit : dans la Nièvre, dans le Loiret, à Saint-Amand-Montrond (Cher), à Sens, au Creusot, à Romans, à Montereau, dans l’Yonne, dans le Var, avec une émeute paysanne dans la Sarthe et un début de Commune au Mans.

Le 25 avril, à Bordeaux, un comité provisoire convoque un congrès de la Ligue des villes républicaines, que Thiers interdit. Le 16 mai, Lyon accueille 70 délégués municipaux de 16 départements du sud et de l’est, apportant à Versailles leur résolution politique : la dissolution des assemblées versaillaise et communale, des élections municipales à Paris et l’élection d’une Constituante ; dans les signatures, celles du maire modéré de Lyon et des radicaux. Le 19 mai, se réunissent à Nevers des maires des principales villes et des congrès particuliers sont annoncés, ceux des francs-maçons, à Chartres et des journalistes radicaux, à Moulins. Mais l’intransigeance de Thiers et la « légalité » versaillaise sont deux obstacles majeurs. De son côté, Paris, de mars à avril, lance des appels pour expliquer sa révolution.

Le 28 avril, André Léo publie son Appel aux travailleurs des campagnes, qui se distingue en visant la paysannerie : « Frère, on te trompe. Nos intérêts sont les mêmes… La terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous. ». Il est réellement envoyé en Province, le journal La Tribune nivernaise étant suspendu pour l’avoir inséré. Le manque d’intérêt de la Commune pour les campagnes est confirmé par la quasi absence d’émissaires officiels en pays rural : la défiance des responsables parisiens vis-à-vis de la paysannerie, car elle vote mal, est générale. Seuls les journaux radicaux portent ses revendications. Dans l’Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, les revenants au pays, considérés comme émissaires, sont pour la plupart emprisonnés. L’identité de l’immense majorité d’entre eux démontre leur disparité et une démarche très personnelle, alors que Paule Minck, militante politique, décide de se rendre d’elle-même en province pour «  révolutionner les campagnes  ».

LA PROVINCE ET PARIS :
UNE HISTOIRE COMMUNE DISCORDANTE

Au travers de ces deux approches très synthétisées, les décalages entre la province et Paris transparaissent : un rythme différencié des événements, une évolution contrastée du monde du travail, une vision déphasée des finalités. La « République sociale  », sans horizon encore précis, ne parle pas à la campagne et ne sensibilise pas les radicaux politiques de province.
Cependant, à la lumière des agitations provinciales bien réelles, du refus d’un suivisme aveugle, du mouvement conciliateur qui réclame les mêmes droits pour Paris, la province n’est pas contre Paris au printemps 1871 : la volonté partagée, et avec réussite, d’installer définitivement la République, sans regard sur ce qu’elle fut, en est une première preuve tangible.

JEAN ANNEQUIN

Sources principales

Jeanne Gaillard, Communes de province, Commune de Paris. 1870-1871, Flammarion, 1971.

Jocelyne George, Paris Province, de la Révolution à la mondialisation, Fayard, 1998.

E. Jeloubovskaïa, La Commune de Paris. 1871, Editions du Progrès, 1971.

Jacques Rougerie, La province en 1871, chronologie, texte, documents http://www.commune-rougerie.fr/index.cfm

Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Zones, 2016.

Ouvrages spécifiques sur les Communes provinciales

Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars, Paris, 1872 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1111513.image

Le Journal Officiel de la Commune de Paris

Ami.e.s de la Commune, La Commune (1977), Les Communes de province (1997 et 2001)

Conférences, l’Îndre dans la Commune de Paris, comité du Berry 2016/2018