La présentation de l’histoire de la Commune dans les manuels scolaires - 4

lundi 15 septembre 2014

Dans les trois premières parties de cette étude, parues dans les Bulletins n° 56 [1], 57 [2] et 58 [3], j’ai montré la permanence, de 1878 à aujourd’hui, du schéma qui tend à discréditer la Commune et à faire de Thiers, vainqueur de cette « malheureuse et inopportune » guerre civile, le fondateur de la IIIe République. Une place à part doit être faite à la version catholique qui met l’accent sur le martyre de l’archevêque de Paris et qui voit dans la Commune et dans la Semaine sanglante des punitions divines. Les manuels contemporains (programme de 2011), très décevants, ne valent guère mieux que ceux des XIXe et XXe siècles.


La version catholique


Incontestablement, les auteurs des manuels d’histoire de l’enseignement privé catholique n’aiment pas la Commune. Ils la présentent sous le jour le plus noir.

Ils la décrivent comme une « insurrection dont les crimes rappelèrent et surpassèrent les horreurs de 1793 », la qualifient de « révolution irréligieuse et impie », fustigent «  la détestable propagande des révolutionnaires » et leur «  rage satanique ». Les socialistes et communistes, s’appuyant sur l’Internationale, essayent de «  réaliser leurs utopies, même par les moyens les plus violents  ». « L’assassinat des généraux Clément Thomas et Lecomte, à Montmartre, commença la série de crimes qui allaient être commis ». « On fit un simulacre d’élections et l’on vit faire partie de la Commune les Delescluze, les Félix Pyat, les Raoul Rigault, les Vermorel, les Ferré, les Courbet, etc. tous révolutionnaires émérites, et détestant non moins la religion que la société ». «  La plupart des chefs militaires étaient des étrangers ». « Les écoles des Frères et des Sœurs furent fermées ; on remplaça les religieux et les religieuses par des hommes et des femmes sans mœurs ; on proscrivit les crucifix ». « Un courageux citoyen hâta le dénouement en faisant savoir qu’une porte, celle d’Auteuil, était mal gardée  » [4].

Les ouvrages catholiques insistent beaucoup sur les incendies et sur le massacre des otages, donnant de celui-ci et notamment de l’exécution de Mgr Darboy une version romancée et romantique en faisant un martyre semblable au Christ («  les soldats se partagèrent ses vêtements  »). En voici un exemple, parmi d’autres, tiré d’un manuel relativement récent (1951) de Guillemain & Le Ster :
« Reprise de Paris (mai 1871). – Les Communards commirent toutes sortes d’atrocités. Quand ils virent les Versaillais maîtres d’une partie de Paris, ils mirent le feu aux principaux monuments de la capitale.
« Ils avaient gardé en prison, comme otages, plusieurs personnes de haut rang, comme l’archevêque de Paris, Mgr Darboy. Ils résolurent de les fusiller.

JPEG - 70.2 ko
« Les derniers moments de monseigneur Darboy »
Le Monde Illustré, n°739, 10 juin 1871

« Massacre des otages – Un jour, les communards firent sortir de leurs cellules l’archevêque, le président du tribunal Bonjean et quatre prêtres. Ils rangèrent les six malheureuses victimes le long du mur qui séparait la prison de la rue. En face d’eux, ils placèrent des hommes armés de fusils. Mgr Darboy regardant ses bourreaux bien en face, leva la main et leur donna sa bénédiction ; puis, au signal donné, la fusillade abattit les six innocents. On vit alors ces bandits se précipiter sur les cadavres et leur enlever leurs vêtements baignés de sang pour se les partager. Ils se disputèrent la croix pastorale et l’anneau de l’archevêque. L’un d’eux, en voulant arracher les boucles d’argent des souliers de Mgr Darboy se blessa à la main. Dans sa rage, il donna un coup de pieds au corps de sa victime, en proférant un affreux blasphème.
« Châtiment des Communards – Les Communards furent durement châtiés. Les soldats versaillais fusillèrent tous ceux qu’ils prirent les armes à la main pendant la bataille. Les autres, faits prisonniers, furent condamnés à mort ou envoyés aux travaux forcés » [5].

Les textes très courts destinés aux petites classes sont, ici aussi, révélateurs :
« La République doit d’abord se défendre contre la Commune. – Les révolutionnaires mettent à profit l’irritation et les souffrances des Parisiens pour provoquer un soulèvement contre l’Assemblée : c’est la Commune. Thiers, réfugié à Versailles, organise la lutte contre les communards. Après un second siège, les troupes entrent dans Paris : c’est la semaine sanglante ; les insurgés incendient les Tuileries, l’Hôtel de Ville, prennent des otages (prêtres, religieux, Mgr. Darboy) et les exécutent. Les troupes fusillent sans pitié les émeutiers. Beaucoup sont arrêtés, puis déportés » [6].

Laissons conclure les auteurs des manuels catholiques : « L’Assemblée nationale décréta que le maréchal Mac Mahon et son armée avaient bien mérité de la Patrie. Cet hommage était légitime, car, en délivrant Paris de la Commune, l’armée de Versailles avait vraiment sauvé la France ».

Après la Semaine sanglante, « la France respira enfin  ». L’armée française a rendu un « immense service à la cause de la civilisation et à l’Europe toute entière  » [7].


Les manuels contemporains (programme de 2011)


les programmes scolaires d’histoire viennent d’être profondément remaniés. Ceux de troisième et de terminale, unanimement décriés par les enseignants pour leur lourdeur, ont été très fortement allégés, dans l’attente d’une refonte en profondeur de l’ensemble des programmes scolaires qui doit intervenir d’ici à 2017 : un Conseil supérieur des programmes a été mis en place à cet effet et installé le 10 octobre 2013.

Pour obtenir cet allègement, les classes à partir de la troisième auront désormais une approche thématique. Les programmes sont conçus comme des ensembles de thèmes de réflexion transversaux : « les guerres mondiales  », « les régimes totalitaires  », par exemple, en troisième ; « le rapport des sociétés à leur passé », « les idéologies de la fin du XIXe siècle à nos jours », en terminale. Il en résulte que l’enseignement de la Commune ne sera abordé que si celle-ci entre dans l’un des thèmes qui aura été retenu.

L’approche chronologique demeure la règle de la sixième jusqu’à la quatrième. En définitive, la Commune est maintenant au programme de quatrième et — sous réserve de ce qui a été dit au paragraphe précédent — elle ne figure plus qu’au programme de cette classe. Celui-ci précise que : « Les révolutions (1830, 1848, Commune de Paris) se revendiquent chacune des mouvements précédents et se caractérisent par des pratiques communes (l’érection des barricades ; le choix du drapeau ; le rôle du peuple parisien, même s’il existe aussi des Communes dans différentes villes de province). Il est important de ne pas se limiter a une présentation de ces pratiques mais de bien mettre en évidence le sens et la portée de chacune de ces révolutions : révolution libérale confisquée par les orléanistes en 1830 ; révolution qui débouche sur une République en février 1848 mais sur un écrasement des revendications ouvrières en juin ; Commune en 1871, avec sa triple dimension (patriotique, républicaine et sociale), qui va être écrasée en mai par le pouvoir aux mains des monarchistes.
Pour la IIIe République, le programme invite à choisir l’exemple de l’action d’un homme politique comme fil conducteur. Les choix sont nombreux, même si aucun ne peut couvrir toute la période
 » : Léon Gambetta, Jules Ferry, Georges Clemenceau, Jean Jaurès, « en contrepoint de l’homme politique choisi comme exemple, la figure et l’action de Louise Michel pourront être évoquées avec profit  » [8].

J’ai examiné quatre manuels scolaires de quatrième, parus en 2011 et répondant au nouveau programme. Ils sont tous les quatre des ouvrages collectifs écrits, sous la direction de deux d’entre eux, par une quinzaine d’auteurs, tous professeurs. Ces manuels sont conçus selon le même modèle devenu maintenant systématique : quelques lignes dans une « leçon  » très schématique et une série de « dossiers  » pour les illustrer. Dans mon échantillon de quatre ouvrages, le texte des leçons consacré à la Commune va de 2 à 5 lignes. Les dossiers correspondants remplissent 2 pages dans trois d’entre eux et seulement 15 lignes dans le quatrième. Dans la mesure où les programmes exigent maintenant qu’une place soit faite dans les manuels « aux arts, témoins de l’histoire », on y trouve aussi entre 1/2 et 2 pages consacrée à des oeuvres d’art en rapport avec la Commune.

Les leçons sont plutôt moins édifiantes que celles des manuels des XIXe et XXe siècles. Martin Ivernel & Benjamin Villemagne se bornent à mentionner que : «  Les Parisiens se révoltent contre le nouveau gouvernement et proclament la Commune de Paris. Mais elle est écrasée dans le sang  » [9].
Rachid Azzouz & Marie-Laure Gache, qui suivent de près le programme en traitant dans un même chapitre, les « révolutions populaires de 1830, de 1848 et de 1871 », écrivent : « Enfin en 1871, le peuple parisien se soulève pour dénoncer l’armistice signé avec l’Allemagne et demander une République démocratique et sociale. La Commune est proclamée le 28 mars 1871 (doc. 6). Elle est violemment réprimée par Adolphe Thiers, chef de l’État (sic) : c’est la “semaine sanglante” (21-28 mai 1871)  » [10].

Les « dossiers  » se ressemblent beaucoup d’un manuel à l’autre. Ils rassemblent : une chronologie succincte ; une présentation en quelques lignes des valeurs de la garde nationale, du comité central des vingt arrondissements ou de la Commune [11] ; la photographie d’une barricade ; une illustration de la répression versaillaise pendant la Semaine sanglante ; un témoignage sur Louise Michel.

Quant aux « arts, témoins de l’histoire  », ils sont représentés par Le triomphe de la République de Dalou, par L’autoportrait à Sainte-Pélagie de Courbet, ou encore par Le couronnement de l’édifice de Mathis.

Ces dossiers semblent tellement superficiels qu’il paraît impossible que les élèves puissent répondre sur leur seule base aux questions qui leur sont posées dans les manuels, par exemple : « Comment l’épisode de la Commune de Paris favorise-t-il l’installation d’une république conservatrice ? » [12], ou encore : « En quoi la Commune de Paris est-elle une
expérience politique originale ?
 » [13].

Sur le fond, ces quatre manuels sont extrêmement décevants. Aujourd’hui encore, les auteurs se copient – ou partent des mêmes sources ! Cela en devient caricatural : quatre manuels sur quatre consacrent un « dossier » à Louise Michel ; quatre manuels sur quatre ignorent tous les autres communards, ne disant mot ni des commissions, ni d’aucun de leurs délégués responsables ! Assez curieusement, Thiers cesse d’être mis sur le devant de la scène. Il n’y a plus d’animosité contre les communards, ni de jugement négatif sur la Commune ; mais il n’y a pas non plus de présentation convenable de son oeuvre, ni, par conséquent, de jugement positif. Les auteurs se bornent à présenter les deux factions en présence – communards et versaillais – lors de « l’épisode  » de la Commune de Paris, voire à leur donner successivement la parole. Ils donnent l’impression de « marcher sur des oeufs  » et de ne surtout pas vouloir prendre parti sur un événement qui, de nos jours encore, n’est politiquement pas neutre.

GEORGES BEISSON

Pour terminer cette série, à suivre dans le prochain numéro : Les manuels qui font exception. Les illustrations des manuels. L’urgence d’une réforme des programmes.


[1La Commune, n° 56, Association des amies et amis de la Commune de Paris, 4e trimestre 2013, p. 6.

[2La Commune, n° 57 , Association des amies et amis de la Commune de Paris, 1er trimestre 2014, p. 4.

[3La Commune, n° 58, Association des amies et amis de la Commue de Paris, 2e trimestre 2014, p. 4.

[4J. Chantrel, chevalier de Saint-Grégoire, Histoire contemporaine, Putois-Cretté libraire éditeur, Paris, 1878, p. 716-718 : à l’exception de celle concernant « la détestable propagande révolutionnaire » (ouvrage édité par Mame, ca. 1900), toutes les citations de ce paragraphe en proviennent.

[5H. Guillemain & F. Le Ster, Histoire de France du cours moyen au certificat d’études, Les éditions de l’école, Paris, 1951, p. 338.

[6E. Billebaut, Au temps de… Histoire de France, Cours moyen, Les éditions de l’école, Paris, ca. 1950, p. 197.

[7J. Chantrel, op. cit., p. 719.

[8(8) Ministère de l’éducation nationale, site éduscol, Ressources, Histoire III – 2 : L’évolution politique de la France. Cf. aussi : Bulletin officiel spécial n° 6 du 28 août 2008.

[9Martin Ivernel & Benjamin Villemagne, 4e Histoire Géographie Éducation civique, Hatier, Paris, 2011, p. 152.

[10Rachid Azzouz & Marie-Laure Gache, Histoire Géographie 4e Programme 2011, Magnard, Paris, 2011, p. 138.

[11Réduit dans un des manuels au texte de la chanson d’Eugène Pottier, Jean Misère (Christine Dalbert & Danielle le Prado-Madaule, 4e Histoire Géographie, Bordas, Paris, 2011, p. 156).

[12Christine Dalbert & Danielle le Prado-Madaule, op. cit., p 156.

[13Martin Ivernel & Benjamin Villemagne, op. cit., p. 150.