La présentation de l’histoire de la Commune
dans les manuels scolaires - 5e et dernier volet

vendredi 5 décembre 2014

Les manuels qui font exception

Ce ne sont pas non plus les ouvrages destinés aux établissements d’enseignement du français en Russie, au temps de l’URSS, qui pourraient servir de modèles aux manuels scolaires [1]. Certes, ils donnent de la Commune une image très positive, mais celle-ci est constamment interprétée selon Marx, Engels, Lénine, Cachin, Thorez et Duclos. Ils soulignent notamment que ce qui a manqué le plus à la Commune, c’est un parti ouvrier puissant et unifié [2] !

Quelques manuels scolaires font toutefois exception, en ne présentant pas la Commune de façon partisane et caricaturale. Ils sont l’œuvre d’historiens au sens plein du mot : ils présentent les faits de manière aussi objective que possible, rapportent l’ensemble des commentaires — qu’ils soient contemporains ou plus récents — et s’efforcent de traduire la diversité des opinions.

Je donnerai l’exemple du manuel de Jacques Bouillon et Anne-Marie Sohn, édité par Bordas en 1978 pour les classes de 1ère S, avec la collaboration de Françoise Brunel [3]. Jacques Bouillon, agrégé d’histoire, est professeur de Première supérieure au lycée Henri-IV ; Anne-Marie Sohn, agrégée d’histoire elle aussi, est professeur au lycée Descartes à Antony ; Françoise Brunel, agrégée d’histoire, est assistante à l’Université de Paris I.

Leur ouvrage consacre six pages à la Commune, trois pages de texte et trois pages de lectures et de documents iconographiques [4]. Intitulé L’année terrible, le chapitre sur la Commune se décline en trois rubriques : La République et la Défense nationale (Sedan. 4 septembre. Siège de Paris. Guerre en province. L’armistice. L’Assemblée nationale. Thiers, « chef du pouvoir exécutif de la République française ») ; Paris humilié et assiégé (Buzenval. Installation de l’AN à Versailles. Comité central de la garde nationale. Décisions de l’AN sur la solde et sur les loyers. Le 18 mars) ; Vie, mort et survie de la Commune de Paris (Élections au Conseil général de la Commune de Paris. Analyse de sa composition. L’œuvre de la Commune. L’atmosphère de Paris sous la Commune. La province. Le 21 mai. La « semaine sanglante ». Les exécutions sommaires par les versaillais. Les otages fusillés, des rues entières et des monuments incendiés.

Le « mur des fédérés  ». La répression a été terrible. La portée de la Commune est considérable). Quelques passages méritent d’être cités in extenso [5] :


• sur l’œuvre de la Commune :
« La Commune esquisse une œuvre que sa brève durée ne lui permet pas d’affermir. Mesures de circonstances, telles la réquisition des logements vacants, la suspension des loyers ou des dettes des petits commerçants ou des ouvriers. Mesures théoriques, largement empruntées au programme radical : séparation de l’Église et de l’État, laïcisation des écoles publiques, projet
d’enseignement primaire gratuit et obligatoire, uniformisation des traitements des fonctionnaires. Enfin, la Commune avalise des initiatives originales très novatrices : coopératives ouvrières gérant des entreprises abandonnées par leurs patrons, élection des chefs d’ateliers
 ».


• sur l’atmosphère de Paris :
« L’atmosphère de Paris donne l’impression d’une ville reconquise par les classes populaires. Il y a peu d’incidents et d’excès. Malgré certaines proclamations anticléricales, le culte est respecté. Les biens également : les dirigeants de la Commune se refusent même à saisir l’or de la Banque de France. Surtout, la vie quotidienne traduit une grande liberté d’expression : floraison de journaux, affiches, clubs politiques de toutes tendances, libres penseurs, féministes, etc. La foule suit les concerts publics aux Tuileries, assiste à la destruction de la colonne Vendôme, “symbole du militarisme”. Autour de Courbet, les artistes revendiquent la libération de l’art... ».


• sur la portée de la Commune :
« La portée de la Commune est considérable. Elle brise pour des années le mouvement ouvrier français et décapite toute une fraction de la gauche, la gauche socialiste. Aussitôt, l’interprétation du mouvement a donné lieu à d’âpres controverses. Pour les conservateurs, c’est une explosion de haine sociale, perpétrée par un complot contre l’ordre établi, révélant la “barbarie“ des classes laborieuses facilement assimilées à des “classes dangereuses“. Pour les socialistes, la Commune – en raison à la fois de son contenu et de sa fin tragique – devient un mythe. Pour Marx, qui l’analyse longuement dans La guerre civile en France, elle est le premier exemple d’un gouvernement du prolétariat. Pour les anarchistes, elle marque la fin de l’État et le triomphe de l’autonomie. D’autres insistent sur son caractère de “fête“ et de “spontanéité“. En réalité, dans la Commune se juxtaposent des éléments traditionnels qui en font une révolution typique du XIX e siècle, mais aussi un certain nombre de traits préfigurant des formes nouvelles d’organisation politique et sociale. Mais tous s’accordent sur son aspect de guerre sociale, indissociable de la montée de la classe ouvrière et du socialisme. Elle demeure par là une référence et un emblème pour le mouvement ouvrier international  » [6].

Un manuel, édité par Hachette en 1987 à l’intention de la classe de seconde, mérite également une mention particulière. Il est réalisé par le Groupe de recherche pour l’enseignement de l’histoire et de la géographie (GREHG), groupe formé de cinq agrégés d’histoire des lycées Carnot, Henri IV et Louis-le Grand, ainsi que du lycée français de Londres [7].

Il traite successivement des origines de la Commune (Paris assiégé. Paris humilié. Paris révolté), de son caractère éphémère (La Commune gouverne. La Commune, une fête. La Commune combat et succombe) et de sa répression (La Commune réprimée. Le mythe de la Commune). Deux citations : « L’œuvre accomplie est d’abord une réponse aux circonstances : la réquisition des logements abandonnés, la suspension des loyers, des dettes des petits commerçants et des ouvriers, la restitution gratuite des objets engagés au Mont-de-Piété ainsi que le rétablissement des services administratifs démontrent la volonté de faire face à l’exceptionnel. Mais nombre de décisions sont inspirées du programme radical : la séparation de l’Église et de l’État, la laïcisation de l’enseignement, le développement d’écoles techniques et professionnelles... Enfin certaines mesures traduisent des velléités socialistes : l’abolition de la conscription et des armées permanentes remplacées par des milices populaires, l’interdiction des amendes et des retenues sur salaires, la constitution de coopératives ouvrières dans les ateliers abandonnés par leurs patrons, l’élection des chefs d’ateliers...  » [8] ; «  La Commune de Paris est à l’origine de deux mythes : celui de la “vile multitude”, du “rouge”, incendiaire, assassin, ivrogne et pillard. L’image de la “classe laborieuse, classe dangereuse” sort renforcée de cette affreuse guerre civile. [...] A l’inverse, Karl Marx considère que [...] ce premier exemple de gouvernement du prolétariat serait alors la première révolution moderne annonciatrice des soviets de la révolution russe de 1917[...]  » [9].

LES ILLUSTRATIONS DES MANUELS

Les ouvrages anciens sont illustrés de cartes et de gravures. Les plus récents donnent un peu plus de place à la photographie, mais les clichés sont rares : est-ce une question de droits d’auteur ? Ou simplement l’étroitesse des bases de données iconographiques des éditeurs ? Pendant quarante trois ans, par exemple, les ouvrages d’Albert Malet et de ses suiveurs présentent toujours les mêmes illustrations : la photographie du «  portrait de Thiers  » peint par Bonnat en 1872, conservé au musée du Louvre ; celle de la « barricade devant la place Vendôme  » du musée Carnavalet ; celle du tableau de León y Escosura représentant la «  rue de Rivoli pendant la semaine sanglante  ». En fait tous les ouvrages édités par Hachette reprennent ces trois mêmes photographies et n’en ajoutent que quelques autres [10].

Cependant, dans tous les ouvrages antérieurs à 2011 illustrés et présentant des illustrations de la Commune, soit 57 sur les 90 de notre échantillon, le portrait de Thiers a une place éminente : il est présent dans 35 de ces 57 manuels, suivi de loin par Gambetta (15 occurrences), Mac-Mahon (5 portraits), Grévy (3 portraits) et Mgr Darboy (3 illustrations). Les communards sont rarement représentés : un portrait de Flourens, un de Jules Vallès et un triptyque Malon-Rigault-Rossel. Les autres illustrations concernent : des barricades (13 représentations), la destruction de la colonne Vendôme (7 occurrences), les monuments incendiés (3 illustrations). Il n’y a, par contre, qu’une seule représentation du parc d’artillerie de Montmartre, une seule du mur des Fédérés, deux du Triomphe de la République. Quelques illustrations prêtent à sourire : «  Le traité de Francfort (mai 1871)  », gravure de l’Illustration ; «  Entrée des Allemands à Paris (1er mars 1871) », estampe conservée au musée Carnavalet ; « Mgr Darboy est fusillé par les communards » ; «  L’arrestation de Louise Michel, la plus célèbre des pétroleuses », tableau de Girardet conservé au musée de Saint-Denis.

Les illustrations des ouvrages parus en 2011 ne sont guère novatrices : le portrait de Thiers en a certes disparu, mais on y trouve toujours la représentation de barricades (3 occurrences dans les quatre manuels) et de la Semaine sanglante (2 occurrences). Par contre, Louise Michel est devenue uniformément présente (4 illustrations).

La rubrique relative aux « arts, témoins de l’histoire  », nouvellement créée, permet de représenter
Le triomphe de la République de Jules Dalou (1899, place de la Nation) [11], L’autoportrait à Sainte-Pélagie de Gustave Courbet (1871, musée d’Ornans), Une rue de Paris en mai 1871 de Maximilien Luce (1905, musée d’Orsay), Le Cri du Peuple (2004, BD de Tardi et Vautrin), ou encore Le couronnement de l’édifice de F. Mathis (caricature de 1871, musée d’art et d’histoire de Saint-Denis) (2 occurrences).

L’URGENCE D’UNE RÉVISION DES MANUELS ET DES PROGRAMMES

Notre association, confortée par le succès de la pétition pour la réhabilitation des communards — qui a réuni plus de 10 000 signatures — œuvre auprès des présidences de la République, du Sénat et de l’Assemblée nationale pour que soient réhabilitées les victimes de la répression de 1871, pour que le 28 mars devienne un événement national, pour que des plaques rappellent, dans les monuments publics où ils ont exercé, la mémoire des responsables de la Commune, et pour que soient révisés les programmes et les manuels scolaires.

Ce dernier point me paraît le plus important et le plus urgent : je pense avoir ici démontré, en effet, qu’il serait grand temps d’y apporter un minimum d’objectivité.

GEORGES BEISSON


[1Histoire moderne, cours d’histoire, enseignement secondaire, Éditions scolaires d’État, Ministère de l’Instruction de la RSFSR, Léningrad, 1959, 348 p.
Pages glorieuses du passé révolutionnaire de la France, Récits sur la Commune de Paris et les communards, Livre de lecture à l’usage des élèves de 10e de l’école secondaire, Prosvechtenie, Moscou, 1981, 176 p.

[2« L’absence d’un parti révolutionnaire puissant et uni, capable de diriger la lutte, se fit sentir dès le début de la révolution  » (Histoire moderne, cours d’histoire, enseignement secondaire, op.cit., p 210)

[3Jacques Bouillon & Anne-Marie Sohn, 1848/1914, Bordas, Paris, 1978, 350 p.

[4Tout l’ouvrage est conçu de cette manière : un texte historique accompagné de nombreux documents (d’archives, littéraires, iconographiques).

[5Jacques Bouillon & Anne-Marie Sohn, op. cit., p. 174.

[6Un autre ouvrage édité par Bordas en 1961 (Louis Girard & al., 1848-1914, Bordas, Paris, 1961) donnait déjà de la Commune et de son œuvre une présentation fort objective.

[7GREHG, Histoire de la fin du XVIII e siècle au début du XXe siècle, seconde, Hachette, 1987, 416 p.

[8GREHG, op. cit., p. 327.

[9GREHG, Idem, p. 330.

[10Essentiellement le renversement de la colonne Vendôme, la barricade de la rue Castiglione, d’autres portraits de Thiers et celui de Grévy.

[11Qui fait l’objet d’une étude relativement approfondie dans le manuel d’Anne-Marie Hazard Tourillon & Armelle Fellahi, Histoire Géographie 4e Programme 2011, Nathan, Paris, 2011, p. 149.