La présentation de l’histoire de la Commune
dans les manuels scolaires - 1

jeudi 4 décembre 2014


Le grand public connaît mal l’histoire de la Commune : il en a surtout retenu l’inopportunité d’une guerre civile qui se déroule « sous les yeux des Prussiens », la violence des combats, le massacre des otages, la dureté de la répression et — plus encore que tout le reste — les incendies « des plus beaux monuments de Paris » par les communards et les pétroleuses.

Si l’on examine, comme je viens d’en faire l’étude, la présentation de l’histoire de la Commune que donnent — depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours — les manuels scolaires, on comprend alors parfaitement ces réactions. Le grand public a été un très bon élève et il ne fait que répéter ce qu’il a appris dans ses manuels ! Sur ce moment de notre histoire, de même d’ailleurs que sur beaucoup d’autres, les manuels scolaires font oeuvre de désinformation systématique. Il est vrai que les problèmes politiques de 1871 perdurent aujourd’hui et que l’enseignement de cette période de l’histoire n’est pas neutre. Les concepteurs des programmes scolaires sont, eux aussi, loin d’être neutres.

Il convient d’ajouter que les auteurs de ces manuels scolaires ont une conception un peu particulière de la pédagogie de l’histoire. En effet, et c’est pour moi la plus grande surprise de cette étude, ils émaillent la présentation qu’ils font des événements de commentaires affectifs et subjectifs. Ils font plus appel à l’émotion des enfants qu’à leur intelligence : c’est sans doute efficace pour marteler une thèse, mais ce n’est pas intellectuellement très honnête.

Je viens d’étudier les pages consacrées à la Commune dans les quatre-vingt-dix manuels scolaires que j’ai pu réunir. Ce qui frappe dès l’abord, c’est leur homogénéité : depuis 1881, ils tiennent tous à peu près le même langage et les mêmes propos. Après quelques considérations d’ordre méthodologique, je présenterai ce schéma de base — qui est un
véritable modèle conceptuel — avant d’en décliner les variations en fonction : d’abord de la date de parution, puis des niveaux scolaires, enfin des auteurs et des éditeurs. Une place à part sera faite à l’enseignement privé catholique qui tient sur la Commune un discours qui lui est propre.

MÉTHODOLOGIE


C’est en relisant le manuel dans lequel j’ai moi-même étudié l’histoire du XIXe siècle, le Malet-Isaac de 1931, que j’ai été frappé par le manque d’objectivité de cet ouvrage et que m’est venue l’idée d’étudier de plus près les manuels scolaires. Ayant acheté un manuel contemporain pour voir si les choses avaient changé, le Bourel-Chevallier de 2007, j’ai pu constater qu’il n’en était pratiquement rien et ai été conforté dans mon idée.

J’ai donc, dans le n°47 de septembre 2011 du bulletin de La Commune, lancé un « appel à contribution » quémandant les photocopies des pages consacrées à la Commune dans les manuels scolaires que pouvaient avoir conservés nos adhérents [1]. Cet appel a été fructueux : j’ai reçu, de douze adhérents, soixante-trois photocopies de manuels scolaires auxquelles se sont ajoutées vingt-sept autres communiquées par des non adhérents.

L’échantillon de 90 manuels dont je dispose est donc tout à fait aléatoire, sans être pour autant raisonné. Peut-il présenter un biais ? Le fait que les collecteurs des manuels soient majoritairement des amis de la Commune de Paris met-il en péril la validité de l’échantillon ?
Je ne le pense pas, dans la mesure où les manuels qui m’ont été envoyés sont, soit ceux que mes correspondants ont eus quand ils étaient élèves, soit ceux qu’ils ont utilisés en tant qu’enseignants. Par ailleurs, la majorité des manuels formulant les mêmes thèses et tenant presque toujours le même discours, l’échantillon présente très peu de variabilité. Il me semble donc d’autant plus exploitable en l’état.

LE SCHÉMA DE BASE

Il est frappant de noter que le contenu des manuels varie peu au cours de la période étudiée, ce qui permet d’analyser de manière édifiante la fabrique de l’histoire officielle de la Commune : il s’agit d’une présentation politique entièrement au service de la bourgeoisie, classe sociale toujours au pouvoir aujourd’hui.
Plus que d’une véritable falsification, il s’agit d’un tri, d’une savante sélection : l’accent est mis sur certaines informations discréditant la Commune, le silence sur d’autres qui pourraient la valoriser.


Dès 1881, le décor est planté. Le grand thème retenu est celui de la création de la IIIe République par un homme d’État éminent, Adolphe Thiers, artisan de la paix, libérateur du territoire et politicien de génie. La Commune n’est qu’un « détail  » qui retarde l’action de Thiers pendant deux mois : certains manuels de l’enseignement primaire font d’ailleurs le choix de ne pas en parler.

Certes des maladresses ont été commises : le 10 mars 1871, l’Assemblée choisit Versailles pour s’installer ; elle supprime la solde des gardes nationaux et met fin aux moratoires sur les loyers et sur les échéances ; le 18 mars, l’armée ne prévoit pas d’attelages en nombre suffisant et Claude Lecomte traîne à enlever les canons. Il n’en reste pas moins que c’est bien le peuple de Paris, excité par quelques meneurs révolutionnaires, qui exécute Lecomte et Thomas.
C’est la Commune qui édicte le décret sur les otages et qui finira par les fusiller un mois et
demi plus tard. C’est la Commune qui fait démolir la colonne Vendôme et, même s’il est épuisé et désespéré, c’est encore le peuple de Paris qui incendie de trop nombreux monuments publics.
Certes, la répression est sanglante et des condamnations sont encore prononcées longtemps après la fin des combats, mais il faut bien rétablir l’ordre et en finir avec les révolutionnaires.

Par contre, presqu’aucun manuel ne signale que Lecomte avait donné l’ordre de tirer sur la
foule, ni que le décret sur les otages était une réponse au fait que les versaillais exécutaient sommairement les prisonniers, refusant de leur accorder le statut de belligérants.
Presqu’aucun manuel ne mentionne que les incendies n’étaient pas le fait des seuls communards. Aucun ne s’appesantit sur les destructions par les canons versaillais des arrondissements de Paris à portée du Mont-Valérien.
Quant à la répression, aucun manuel ne cite Thiers : « On ne parle plus du socialisme et l’on fait bien, nous sommes débarrassés du socialisme ». En définitive, aucun manuel n’analyse les événements de 1871 pour ce qu’ils ont été réellement : l’écrasement voulu, méticuleux et systématique du mouvement ouvrier, alors en plein essor, par la bourgeoisie.

On comprend mieux que, de nos jours, le grand public ait retenu, au passif de la Commune, les incendies et l’exécution des otages et ne sache rien, à l’actif de la Commune, de son oeuvre et de sa modernité.

CHRONOLOGIQUEMENT, LE DISCOURS ÉVOLUE PEU

Au fur et à mesure que le temps se déroule, les passions viennent timidement à se calmer. Une plus grande rigueur historique se fait jour à partir des années trente : on utilise des formulations plus neutres et on abandonne les connotations morales et affectives excessives. Les généraux sont assassinés pour la dernière fois en 1922 ; après cette date, ils ne seront plus que fusillés [2]. De même, le dernier massacre des otages a lieu en 1940 ; ensuite, il n’y aura plus que leur exécution. Après 1948, les communards cessent de boire du vin et de l’alcool à pleins tonneaux.

Une variante intéressante caractérise les ouvrages écrits dans les années 1910 : les Prussiens ne sont plus neutres et sont présentés, à l’approche de la Première Guerre mondiale, sous un jour antipathique.
Albert Malet, en 1911, est très explicite dès l’introduction : «  L’unité allemande s’est achevée en violant le droit imprescriptible des peuples à disposer seuls d’eux-mêmes. Elle s’est achevée en lésant la France, dont le territoire est démembré, la frontière démantelée, la sécurité mise en perpétuel péril. C’est pourquoi le traité de Francfort est une trêve et non pas la paix ; c’est pourquoi, depuis 1871, l’Europe entière vit en permanence sous les armes » [3].
En 1910, Ernest Lavisse écrivait dans le même esprit à l’intention du cours moyen : «  Aujourd’hui presque tous les Alsaciens et Lorrains qui avaient l’âge d’homme au moment de la guerre sont morts. Mais leurs enfants n’ont pas oublié la France. Elle est toujours la patrie de leur cœur. « Les Allemands les tourmentent de toutes les façons. Ils ne veulent même pas qu’ils parlent le français en Alsace. On n’a plus le droit de s’appeler Élise ; il faut s’appeler Elsa. Les Allemands défendent même qu’on écrive des noms français sur les tombes. « Dans les écoles et les collèges, les instituteurs et les professeurs disent des choses méchantes et mensongères sur la France. « Les Allemands obligent les Alsaciens et les Lorrains à servir dans l’armée allemande. Or, il y a beaucoup de familles alsaciennes et lorraines qui ont des enfants établis en France, et d’autres restés en Alsace et en Lorraine. S’il y avait la guerre, il y aurait des frères forcés de combattre les uns contre les autres. C’est une chose abominable » [4] .Une page plus loin, il assortissait sa description des événements de la Commune du commentaire suivant : «  Les Allemands occupaient encore les environs de Paris. Ils entendirent avec joie la fusillade et la canonnade. La nuit, ils regardèrent la flamme et la fumée des incendies. La France semblait se détruire elle-même dans un accès de folie furieuse  » [5].

Ce qui frappe le plus toutefois lorsque l’on confronte l’ensemble des manuels, c’est bien la constance de la présentation historique sur près d’un siècle et demi. A titre d’exemple, en 2007, Bourel et Chevallier résument l’histoire de la Commune en cinq lignes guère différentes de celles qu’écrivaient leurs prédécesseurs des XIXe et XXe siècles : «  Le 18 mars 1871, Paris, qui a voté socialiste et anarchiste, se dresse contre l’Assemblée. Des élections municipales désignent le Conseil général de la Commune qui prétend instaurer une République sociale. Retirés à Versailles, le gouvernement et l’Assemblée envoient une armée, commandée par Mac-Mahon, écraser les communards (21 au 28 mai)  » [6].

GEORGES BEISSON

Je souhaite à nouveau remercier tous les amis de la Commune qui m’ont répondu et notamment Dominique Balandras, M. Barracq, Didier Berger, Daniel Depresle, François Fardeau, Marc Forestier, Alain Gelly, André Gorius, Marie-Claude Juin, Hubert de Leffe,
Gilbert Provost et Francis Vitel.
Je remercie également les amis non membres de l’association que j’ai pu contacter par ailleurs et qui m’ont permis de réunir vingt sept ouvrages supplémentaires, notamment Arlette Masson, Vincent Martinez, Claude Prudhommeau et Maurice Stein.


[1La Commune, n°47, Association des amis de la Commune de Paris, 3e trimestre 2011, p. 23.

[2Une exception toutefois : Bessige, Lyonnet & Blanc, Librairie ISTRA, Paris, 1958, continuent à les assassiner, de même, d’ailleurs, qu’à massacrer les otages !

[3Albert Malet, Histoire de France depuis la Révolution jusqu’en 1875, Hachette & Cie, Paris, 1911, p. 500.

[4Ernest Lavisse, CM, Armand Colin, Paris, 1910, p. 232.

[5Ernest Lavisse, Idem, p. 233.

[6Guillaume Bourel & Marielle Chevallier, Histoire 1re L, ES, S, Hatier, Paris, 2007, p. 128. Toutefois l’exposé est complété par quatre documents : la déclaration de la Commune au peuple français du 19 avril 1871, la proclamation de Thiers aux Parisiensdu 8 mai 1871, une déclaration de Louise Michel lors de son procès,
trois mesures prises par la Commune (remise des loyers,
séparation de l’Église et de l’État, exploitation des ateliers abandonnés
par l’association coopérative des ouvriers).