La saga familiale des Cadolle

jeudi 5 mars 2015

La famille Cadolle est sans conteste dominée par la figure d’Herminie Cadolle. Elle n’est pas seulement à l’origine du soutien-gorge moderne, elle est la première à avoir occupé au début des années 1880 le poste de trésorière dans notre vénérable association.

JPEG - 30.9 ko
Modèle de « corselet-gorge » créé par Herminie Cadolle, 1898

UNE FAMILLE PENDANT LA COMMUNE DE PARIS.

En mai 1860, à Beaugency, cité médiévale sur la Loire située entre Blois et Orléans, est célébré le mariage d’un enfant du pays, Ernest Philippe Cadolle, ouvrier peintre né en 1831 avec Eugénie Herminie Sardon. La jeune mariée, âgée de 18 ans, est originaire du village de Saint-Fargeau, dans le département voisin de l’Yonne, et elle est fille de couvreur. L’année suivante, naît leur fils unique, prénommé Alcide.

Attirée par l’expansion économique de la capitale, la famille monte à Paris, à une date que nous ignorons. L’exode rural est alors un phénomène massif en France. La famille s’installe dans le quartier populaire de la Villette, rue d’Aubervilliers. Le couple trouve facilement à s’embaucher. Lui est peintre dans l’industrie du bâtiment, prospère grâce aux grands travaux d’aménagement d’Haussmann. Elle, ouvrière corsetière, est employée dans un des nombreux ateliers de confection de la capitale qui utilisent massivement une main-d’oeuvre féminine et contribuent à la renommée de la mode parisienne.

Le couple Cadolle ne joue qu’un rôle mineur pendant la Commune de Paris, et limité à son arrondissement. Herminie est visiblement la plus engagée. Sans doute fréquente-t-elle, depuis le siège, le comité de vigilance des femmes du XVIIIe qu’anime Louise Michel dont elle devient l’amie. Surtout, elle participe à l’organisation féministe composée en grande partie d’ouvrières, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés [1]. Son mari, enrôlé dans la Garde nationale également depuis le siège, est simple garde dans une compagnie sédentaire du 238e bataillon. Jugé par le 5e conseil de guerre, il affirme avoir repris son travail après l’armistice, et avoir réintégré son bataillon seulement le 25 avril avant de rentrer chez lui au début de la Semaine sanglante. Il est condamné, malgré tout, en mai 1872 à deux ans de prison et dix ans de privation de ses droits civiques, peine réduite de moitié en octobre. De même, Herminie Cadolle est arrêtée et détenue à la prison de Rouen, faute de places en région parisienne, avant d’être transférée à la prison des Chantiers à Versailles, où elle retrouve Louise Michel. Finalement, après six mois de captivité, elle est relaxée.

LE RETOUR DES AMNISTIÉS.

La répression versaillaise est implacable et Paris reste soumis à l’état de siège jusqu’en 1876. La campagne difficile de l’amnistie à partir de 1875 redonne espoir à beaucoup de proscrits. Cependant, le mouvement se divise. Face au Comité de secours aux familles de détenus politiques [2], mis en place par Jean-Louis Greppo dès 1871, un Comité socialiste d’aide, favorable à une amnistie plénière, se constitue au moment du vote de la loi d’amnistie partielle en 1879.

JPEG - 65.1 ko
Extrait du Radical du 3 décembre 1881

Profondément marquée par les événements de 1871, Herminie Cadolle accepte le poste de trésorière et participe alors à l’accueil des déportés de retour de Nouvelle-Calédonie. En novembre 1880, aux côtés d’H. Rochefort et de Clemenceau, c’est elle qui avec Marie Ferré escorte, au milieu de la foule, Louise Michel, à sa descente du train en gare de Saint-Lazare. Elle sera présente à l’arrivée des convois jusqu’en juin 1881. Ce jour-là, aux côtés du «  comité bourgeois », elle reçoit à Montparnasse, dans l’indifférence, les derniers amnistiés à qui un petit pécule est distribué à chacun, et un souper est offert chez un marchand de vin.

Au nom du Comité d’aide aux amnistiés, H. Cadolle assiste aussi aux obsèques d’anciens communards (A. Blanqui, Marie Ferré, A. Trinquet). Finalement, lorsque le comité se dissout en 1881, il est remplacé par la société, la Solidarité des proscrits de 1871, ancêtre de notre association et qui s’est constituée à Paris, salle Marty, le 22 novembre 1881 [3]. Membre fondatrice avec son mari, elle conserve son poste de trésorière. Outre le soutien aux anciens communards en difficulté, l’association entend relayer le combat des survivants de la Commune pour défendre la mémoire de leur révolution. A plusieurs reprises déjà, Herminie Cadolle elle-même s’est illustrée.

En 1880, lors d’une manifestation au cimetière de Levallois-Perret, pourtant interdite par le préfet L. Andrieux, elle est inculpée pour avoir proféré sur la tombe de T. Ferré : « Ferré, nous honorons ta mémoire ! Nous te vengerons. ». Devant le tribunal et les dix autres prévenus, Mme Cadolle surenchérit : « Nous voulons honorer nos morts comme vous honorez les vôtres » [4]. Elle est remise en liberté. Par contre, son fils âgé de 19 ans, également inculpé, est condamné pour outrage à agent. La même année, en 1880, elle inaugure par son témoignage accablant une vigoureuse campagne menée par L’Intransigeant contre le lieutenant Marcerou, ancien geôlier-chef accusé de sévices sur les détenus de la prison des Chantiers en 1871 [5]. Au final, le rapport de la Commission d’enquête chargée de l’affaire, et qui est remis au Garde des Sceaux en décembre 1880, conclut à l’annulation pure et simple de l’enquête.

LA CRÉATION D’UNE MAISON DE LINGERIE.

En octobre 1886, Herminie Cadolle marie à Paris son fils Alcide, ouvrier typographe. Jeune militant socialiste, il a choisi comme témoins les anciens communards, Benoît Malon et Zéphyrin Camélinat, récemment élu député de Paris. Peu de temps après, au début de l’année 1887, Herminie, probablement veuve, décide de quitter la France. Elle s’installe en Argentine, pays en plein boom économique qui a accueilli des communards en exil. Rapidement à Buenos Aires, elle ouvre une boutique de lingerie, avec un réel succès. Militante convaincue de l’émancipation féminine, elle entend libérer les femmes de l’oppression du corset. Elle est la première à avoir l’idée de le couper en deux sous la poitrine. Son invention est à l’origine du soutien-gorge moderne. Le mot n’entrera dans le dictionnaire Larousse qu’en 1904, se substituant selon toute vraisemblance à « maintien-gorge  », proposé initialement par Herminie Cadolle.

C’est à Paris au cours des Expositions universelles de 1889 et 1900 qu’elle présente ses créations. Son premier modèle baptisé « Bien-être  » passe inaperçu. Plus tard, en 1898, elle dépose le brevet sur le corselet-gorge. De retour définitivement en France, elle ouvre en 1910 un atelier et une boutique au 24 rue de la Chaussée-d’Antin, et fonde la maison de lingerie Cadolle, qui aujourd’hui encore est une entreprise familiale prospère.

Elle meurt à 82 ans, en janvier 1924, dans sa propriété de Saint-Cloud. Politiquement, elle était discrète, si ce n’est au moment de l’Affaire Dreyfus où elle s’engagea en sa faveur, signant une pétition de soutien au colonel Picquart [6].

ÉRIC LEBOUTEILLER


[1C. Rey, A. Gayat, S. Pepino, Petit dictionnaire des femmes de la Commune, Ed. Le bruit des autres, 2013 ;

[2M. Cerf, Le Comité de secours pour les familles des détenus politiques, La Commune, N° 16, janv. 1982 ;

[3Le Radical, 3 décembre 1881 ;

[4Le Rappel, 2 décembre 1880 ;

[5Mme Hardouin, La détenue de Versailles en 1871, Les Amis de la Commune 1871, 2005 ;

[6L’Aurore, 28 novembre 1898