Les mitrailleuses pendant la Commune
Une arme révolutionnaire ?
Seconde partie

lundi 3 mars 2014

La prise du pouvoir en mars 1871 par les communeux ne se traduit pas par une rupture en ce qui concerne les mitrailleuses — c’est le terme générique qui remplace désormais celui de canon à balles — aussi bien pour ce qui est de leur production que de leur utilisation sur le terrain. C’est seulement dans un deuxième temps qu’il va être possible de constater des changements importants.

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Barricade rue des Abbesses

Le 28 mars, au soir de sa proclamation, la Commune dispose de quelque 400 canons. La présence parmi eux de mitrailleuses, encore considérées comme des pièces d’artillerie, est avérée. Mais leur nombre, certainement minoritaire, est mal connu. Le gouvernement de la Défense nationale avait passé des commandes importantes, notamment de « 102 mitrailleuses de divers modèles commandées dans dix établissements différents, 115 mitrailleuses des systèmes Gatling et Christophe…  ». La Commune et Cluseret, délégué à la Guerre à partir du 3 avril, maintiennent la fabrication de plusieurs modèles [1], même si ce dernier, qui avait participé à la guerre de Sécession, avait une nette préférence pour les Gatling, après avoir essayé trente systèmes différents, comme il l’écrira dans ses Mémoires.

L’INDUSTRIE D’ARMEMENT ET LA MITRAILLEUSE.

L’investissement de la capitale nuit peu à la production de guerre. Il convient en effet de se rappeler que Paris intra-muros est alors une ville industrielle, avec des stocks de matières premières suffisants pour supporter un long siège. À côté de nombreux petits ateliers, il existe de grandes entreprises comptant plusieurs centaines d’ouvriers. Concernant la fabrication des mitrailleuses, on peut citer en particulier trois sociétés : les ateliers Flaud, implantés près du Champ-de-Mars (on y avait transféré avant le premier siège la production de ceux de Meudon, où l’on fabriquait les canons à balles) ; Goüin, aux Batignolles (XVIIe) ; la société Cail, regroupée principalement dans le quartier de Grenelle (XVe), près de la Seine. Cail était devenue la plus grande entreprise d’armement. Ses 2 à 3 000 travailleurs, dont beaucoup habitaient à proximité, représentaient la plus forte concentration ouvrière de la capitale. On peut noter ici que, depuis 1848, « les Cail  » sont de toutes les luttes sociales. Beaucoup sont affiliés à l’Internationale. Vingt pour cent d’entre eux font partie de la XVe légion de la Garde nationale (Vaugirard) et notamment du 82e bataillon dont ils forment le gros de l’effectif [2].

L’armée versaillaise s’était équipée elle aussi de mitrailleuses. Au moment de sa formation, elle dispose de 4 batteries. Elle bénéficie ensuite d’une partie des commandes passées par le gouvernement de la Défense nationale. C’est le cas probablement de 19 Gatling commandées chez Remington, aux USA, et qui sont livrées en janvier 1871, donc trop tard pour pouvoir être acheminées dans Paris assiégé. Le matériel parvient depuis les ports et les arsenaux de province à la gare des Matelots, près de Versailles, dont la construction avait été décidée par Thiers et dont une partie entre en service le 12 mai pour pourvoir aux besoins de son armée. Le 21 mai, celle-ci pourra disposer ainsi de 12 batteries de mitrailleuses, de divers types comme celles des fédérés.

LA MITRAILLEUSE DANS LA GUERRE DE POSITION.

L’échec de la sortie des 2 et 3 avril pour les fédérés avait marqué pour l’essentiel la fin de la guerre de mouvement. C’est une guerre de position qui commence, particulièrement ingrate, faite d’attaques et de contre-attaques. Elle se déroule au-delà de l’enceinte, dans un grand arc de cercle qui va d’Asnières, au nord-nord-ouest, à Ivry, au sud. Ce dernier est constitué des petites villes et villages de cette proche banlieue, par les positions fortifiées des fédérés entre la Seine et l’enceinte et, au sud, par les cinq forts détachés (Issy, Vanves, Montrouge, Bicêtre et Ivry), plus des redoutes avancées. Au nord, dans le secteur de Neuilly, c’est une guerre de rues qui prédomine : les deux camps, parfois séparés seulement par la largeur d’une chaussée, bénéficient de l’appui de mitrailleuses. Au centre et au sud, par contre, l’utilisation de celles-ci reflète le déséquilibre croissant qui s’instaure entre versaillais et fédérés. Chez ces derniers, la mitrailleuse, arme antipersonnel, a ici une fonction défensive.
Panachée souvent avec des canons, elle est utilisée pour défendre les approches des forts, des villages barricadés, voire une gare ou encore, comme à Issy, un cimetière, un séminaire, un couvent (celui des Oiseaux) transformés en forteresses. Les fédérés peuvent aussi compter sur de petits trains blindés armés de mitrailleuses et de canons qui se déplacent notamment sur le viaduc en retrait et en surplomb de la ligne de Ceinture, près du Point-du-Jour. Ces mitrailleuses sont, sauf exception, peu nombreuses : 9 au fort d’Ivry et dans ses dépendances, mais 4 dans celui de Vanves, 2 au couvent des Oiseaux, une seule aux forts d’Ivry et de Bicêtre. Il est noté toutefois à la rubrique « faits divers » du J.O. du 23 avril qu’ « on a vu passer dix-huit mitrailleuses toutes neuves sur les boulevards extérieurs » à destination de Neuilly et d’Asnières. Côté versaillais, on utilise plutôt l’artillerie. C’est d’ailleurs un tir massif de celle-ci sur l’enceinte qui prélude, les 20 et 21 mai, à l’entrée des troupes dans Paris.

LA MITRAILLEUSE DANS LA GUERRE DE RUES.

Dans son évocation romancée de la vie de Dombrowski, le Russe Daniel Granine écrit que ce dernier est mortellement blessé rue Myrha (XVIIIe), ce qui est exact, mais il précise que c’est en servant lui-même une mitrailleuse, ce qui est faux. Cette erreur a du moins l’intérêt de souligner l’importance qu’a prise cette arme pendant la Semaine sanglante. À partir du 21 mai, l’emploi de la mitrailleuse va en effet s’insérer dans un contexte de guerre urbaine généralisée avec ses caractères propres. Ceux-ci déjouent à la fois les prévisions d’Haussmann et des généraux versaillais (les grandes artères vont s’avérer plus propices à la défense) et celles des fédérés (les soldats vont mettre à profit les petites rues pour contourner systématiquement les barricades). On peut noter d’ailleurs que Blanqui, dans ses Instructions pour une prise d’armes [insurrection] (1868), véritable petit manuel pratique à l’usage des insurgés, n’avait pas pris en compte l’emploi à venir de la mitrailleuse.

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Mitrailleuses prises aux communards place de la Bourse

Les délégués à la Guerre successifs s’étaient pourtant efforcés d’anticiper les conditions de la guerre dans Paris à l’échelle de la ville entière en faisant édifier une ligne de défense supplémentaire derrière celle mise en place avant le premier siège en retrait de l’enceinte, ainsi que 18 grandes barricades « stratégiques » par le bataillon des barricadiers de Napoléon Gaillard, plus quelques réduits fermés sur des points hauts. En outre, dès l’entrée des troupes, le moment de surprise passé, les communeux renouent avec les vieux réflexes en édifiant en quarante-huit heures plusieurs centaines de petites barricades dans les quartiers du centre et de l’est qui leur sont plus familiers. On a toutes raisons de penser qu’ils sortent alors en urgence des parcs d’artillerie et des mairies les canons et les mitrailleuses qui y étaient restés entreposés, d’autant plus que les pièces utilisées dans les combats antérieurs sont sans doute désormais perdues [3].
Dans le renforcement des défenses, la mitrailleuse présente trois avantages. D’abord, sa puissance de feu : on a calculé que celle d’une batterie (six pièces) était supérieure à l’époque à celle d’un bataillon ; les versaillais progressant avec circonspection, une ou deux mitrailleuses couplées avec autant de canons utilisant des boîtes à mitraille suffisent ; sa facilité d’emploi, ensuite : alors que le canon, depuis toujours l’arme de prestige de la Garde nationale, nécessite des connaissances techniques, la mitrailleuse ne requiert qu’une formation sommaire sur le terrain (il suffit quasiment de savoir tourner une manivelle !) ; enfin, la mitrailleuse tirant par définition des gerbes de projectiles, sa mise en batterie est beaucoup plus sommaire que celle d’un canon qui utilise des obus explosifs, souvent à plus grande distance et sur un objectif précis. C’est donc à ce moment qu’elle acquiert de fait son autonomie par rapport à l’artillerie et devient une arme d’infanterie que s’approprient facilement les fédérés. L’utilité reconnue des mitrailleuses se vérifie au fil des témoignages.

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« Femme dirigeant une mitrailleuse »

Deux exemples suffisent à le montrer. Le 23 mai, le chef du poste de la gare de l’Est demande qu’on lui envoie «  par tous les moyens possibles des mitrailleuses qui seront de tout utilités [sic]  ». Le même jour, la rue de la Fontaine-du-But (XVIIIe) est le théâtre d’un épisode pathétique que relate un versaillais : « Nous vîmes apparaître au bout de la rue la gueule d’une mitrailleuse […] poussée par des hommes cachés dans la tranchée. Tous nos efforts se concentrèrent sur cette terrible mécanique qu’il s’agissait de ne pas laisser pointer sur nous. Chaque fois qu’un artilleur ou un soldat de la Commune essayait de remuer l’instrument, quarante coups de feu le faisaient tomber mort à côté de sa pièce. Ils y mirent une énergie dont le désespoir seul pouvait les rendre capables ; tantôt l’un d’eux se sacrifiait, se découvrait entièrement et ne tombait qu’après avoir donné une assez forte impulsion à la mitrailleuse ; tantôt un autre, se glissant au milieu des morts, poussait à la roue. Nous fûmes alors obligés de tirer sans relâche dans le tas des cadavres » (V. de Compiègne).

LES EXÉCUTIONS À LA MITRAILLEUSE.

De leur côté, les versaillais utilisent aussi leurs mitrailleuses, dans une moindre mesure, semble-t-il, puisque ce sont eux les assaillants. Mais ils en font un usage bien particulier que l’on ne rappellera jamais assez : les exécutions de masse, comme ce fut le cas au Luxembourg, place d’Italie, à la prison de la Roquette et ailleurs ; dans le Bois de Boulogne et probablement aussi un temps à la caserne Lobau, qualifiée parfois d’ «  abattoir national » : les « moulins à café  » prennent le relais des pelotons d’exécution au-delà de dix condamnés. Elie Reclus restitue d’une phrase l’atmosphère funèbre qui pèse sur Paris, le
27 mai : « Sous le ciel lourd de pluie, les bouffées de vent apportent les hurlements de la mitrailleuse  ». Au Père-Lachaise aussi, à partir du 28 mai, les mitrailleuses se substituent aux pelotons d’exécution. Enfin, à Satory, des mitrailleuses servent à tenir en respect les prisonniers parqués en plein air. Elles tireront quand ceux-ci tenteront de se soulever, anticipant celles des miradors des camps au siècle suivant…

Un constat s’impose : en 1871, de sa fabrication à son utilisation, la mitrailleuse est à l’image d’une société en transition. D’abord largement artisanale (chaque exemplaire porte un nom propre, voire celui du bataillon souscripteur), sa production se fait ensuite à la chaîne : elle n’aura plus qu’un numéro de série. Ses constructeurs passent du statut d’artisans identifiables à celui d’ouvriers d’usine anonymes. Son utilisation, elle, traduit le passage du meurtre individuel, au fusil, à l’élimination mécanique. Rimbaud va célébrer, quant à lui, l’éclosion de l’autre moitié d’un monde, si souvent resté en retrait de gré ou de force : la femme dans tous ses états, pourrait-on dire, travail, amour, insoumission : « …Elles [les mains] ont pâli, merveilleuses, / Au grand soleil d’amour chargé, / Sur le bronze des mitrailleuses, / À travers Paris insurgé… » (Les mains de Jeanne-Marie, février 1872).

HUBERT DE LEFFE


[1Des animations en 3D reconstituent le fonctionnement des mitrailleuses sur YouTube. Saisir par exemple « Reffye mitrailleuse 1863 animation » ou « Gatling gun model 1865 animation ». À consommer avec modération…

[2Cette conjonction des travailleurs des usines d’armement et des gardes nationaux préfigure, d’une certaine manière, les milices ouvrières de la bataille de Stalingrad, celle par exemple de l’usine « Barricady » [barricade !].

[3À la veille de la Semaine sanglante, la Commune aurait disposé, selon W. Serman, de 113 mitrailleuses au total.