Lorànt Deutsch : une histoire pas commune

samedi 2 mars 2013
par  Pierre

Une pure invention : « À coups de canons tirés
du haut de Montmartre, la
Commune de 1871 tente
de détruire cette colonne
qui, pour ces Républicains
extrêmes, reste un symbole
d’alliance entre un
souverain et son peuple.
La colonne reste debout
et la République aussi. »

Assiste-t-on à un retour en force
de la légende noire de la
Commune ? Outre Jean Sévilla,
journaliste du Figaro, qui résume
l’événement à une réunion de soudards, c’est
principalement à travers les écrits de Lorànt
Deutsch que les pires lieux communs versaillais,
notamment étudiés par Paul Lidsky [1], trouvent
un nouvel écho. Sous sa plume, la Commune est
tout d’abord minimisée.

En effet, alors qu’il consacre dans son livre
Métronome respectivement huit, treize et quinze
pages aux mythes (et pas à l’histoire) de saint
Denis, de sainte Geneviève et de Pépin le Bref,
l’acteur ne laisse à la Commune qu’un petit paragraphe
 [2] et quelques allusions éparses dans
lesquelles il développe trois
accusations contre les fédérés.
Tout d’abord, leur mouvement
n’est pas le fruit d’une
conviction politique et
sociale, mais selon l’auteur
d’une confusion, née d’une
« fureur populaire », qui
prendrait la capitale d’autant
plus facilement que les
soldats rompent les rangs
parce que «  fatigués, démoralisés,
déboussolés
 » (page 353).

Une confusion dont évidemment l’Association
internationale des Travailleurs aurait profité pour
« ordonner » (c’est le verbe employé) l’insurrection
à partir de son local du 14 rue de la Corderie
(page 340). Or les travaux de Jacques Rougerie
montrent bien que l’Association, divisée et
encore affaiblie par les vagues de répressions
sous le Second Empire, était en retrait au début
de l’insurrection. En fait, Lorànt Deutsch ne fait
que reprendre des poncifs de la propagande
versaillaise (et plus largement du discours
contre-révolutionnaire depuis l’abbé Barruel)
développée notamment pour disqualifier la
Commune en tant que mouvement populaire et
parisien [3].

Mais Lorànt Deutsch ne répète pas seulement
ce qu’il a (mal) lu. Il invente aussi. Par exemple,
pour conclure le chapitre de Métronome
consacré à la Bastille, il explique que : « À
coups de canons tirés du haut de Montmartre,
la Commune de 1871 tente de
détruire cette colonne qui,
pour ces républicains extrêmes,
reste un symbole d’alliance
entre un souverain et son peuple.
La colonne reste debout et
la République aussi.
 » (page
336).
Une telle affirmation relève
de la confusion entretenue
avec la colonne Vendôme et
du mensonge éhonté. Tout
d’abord, au moment où la
Bastille est prise par les versaillais, le 26 mai,
les hauteurs de Montmartre étaient déjà occupées
depuis trois jours par l’armée régulière.
Pour détruire la Bastille, les fédérés auraient
donc dû tirer sur leurs propres lignes, au milieu d’un quartier qui leur était
acquis. Suite à une polémique
publique en juillet dernier,
Lorànt Deutsch affirmera l’authenticité
de ses propos et
citera deux sources, Lucien le
Chevalier et Charles Hennebert,
auteurs versaillais, précisions-le
au passage [4]. Mais après vérifications,
aucun des deux ne
parle d’une pareille canonnade.
Lucien Le Chevalier affirme que
les communards ont bien voulu
détruire la colonne de juillet,
avec un incendie allumé dans les
sous-sols du monument [5].

Quant à Hennebert, officier de l’armée de
Versailles, il n’hésite pas à souhaiter la chute de la
colonne de la Bastille qu’il voit comme un symbole
révolutionnaire avant d’affirmer que, s’il y a bien
eu tir sur le quartier de la Bastille, c’était le fait de
l’artillerie versaillaise [6] !

Une recherche en archives dans les cartons du
ministère des Beaux Arts enfonce le clou. Dans
un rapport daté du 22 octobre 1871, un fonctionnaire
date bien les dégâts au 24 mai (donc, après
la chute de Montmartre). Il parle certes de l’incendie
souterrain (qui semble être une réalité,
car des frais sont engagés peu après pour la
réfection des voûtes soutenant la colonne) et de
trous d’obus, mais ces derniers seraient causés
« par l’attaque et la défense  ». Les dommages
qu’aurait subis la colonne seraient donc dus aux
combats, notamment à l’artillerie versaillaise (on
imagine mal les communards tirant sur leurs propres
positions).
Pourquoi un tel mensonge de la part de Lorànt
Deutsch ? Une relecture attentive montre bien
qu’il veut surtout promouvoir l’idée d’une monarchie
constitutionnelle. D’une phrase à l’autre, la
colonne attaquée, «  symbole d’alliance entre un
souverain et son peuple
 », reste finalement
debout, «  la République aussi  ». Celle-ci, selon
l’acteur, se résumerait au contrat passé entre un
souverain et ses sujets.

De propagateur de la légende noire, l’acteur
se fera ensuite héraut de l’oubli. La version
télévisuelle de Métronome (financée par le service
public à hauteur d’un million d’euros) ne
fera plus aucune allusion à la Commune pour
mieux célébrer le baron Haussmann. Jules
Vallès ne devait pas être assez télégénique…

WILLIAM BLANC

Nous remercions Éric Fournier, auteur d’un livre récent Paris
en ruines : du Paris haussmannien au Paris communard, Paris,
Imago, 2007, pour ses éclairages et conseils.

William Blanc est doctorant en histoire


[1Lidsky Paul, Les écrivains contre la Commune, Paris, La
Découverte, 2010.

[2Deutsch Lorànt, Métronome, Paris, Michel
Lafon, 2009, page 353.

[3Voir Tombs Robert, Les Versaillais et
les étrangers, Migrance, 35, 2010.

[4Le Figaro, 11 juillet 2012.

[5Le Chevalier Lucien, La Commune, 1871, Paris, 1871, page
77.

[6Hennebert Eugène, La Guerre des Communeux, Paris,
1871, pages 48 et 258.


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