Les services publics sous la Commune

 

La question des « services publics sous la Commune de Paris » n’est certainement pas de celles qui sont le plus couramment traitées, bien qu’elle apparaisse nécessairement, d’une certaine manière, dans les descriptions de son oeuvre. Pour ouvrir ce thème en vue de saisir ensuite la portée de chacun des services et administrations dont la gestion a contribué à assumer les besoins de la population parisienne pendant les 72 jours de l’événement, il n’est pas inutile de présenter au préalable son cadre général [1] ne serait-ce que pour éviter tout anachronisme.

Hôtel de ville de Paris sous la Commune (Pierre Ambroise Richebourg 5 avril 1871)

La loi du 16 juin 1859 avait annexé à la capitale qui comptait désormais deux millions d’habitants, les communes situées entre le mur des Fermiers généraux et la ligne des fortifications. Sous l’impulsion du baron Haussmann, préfet de la Seine de 1853 à 1870, elle avait subi de profondes modifications.

Dans les années 1870, les services publics à Paris se composaient en premier lieu des ministères au nombre de six, des directions nationales et des services parisiens des grandes administrations dont les effectifs pour la France entière étaient de l’ordre de 250 000 (dont près de 40 000 ministres du culte). Le libéralisme économique restant l’idéologie dominante, l’intervention de l’État se limitait par ailleurs à quelques établissements — d’ailleurs situés à Paris — gérés en « régie directe » tels que l’Imprimerie nationale, les Monnaies et médailles, l’Atelier de fabrication d’armements du Louvre, la Manufacture des Gobelins, les entrepôts dépendant de la Manufacture des tabacs.

La capitale était dotée d’un régime administratif particulier, avec un préfet de la Seine, un maire de Paris et vingt maires d’arrondissement, un préfet de police avec un chef de la Sûreté commandant 80 commissaires de quartier, quelques centaines d’inspecteurs et 6 000 sergents de ville. Les 250 000 enfants d’âge scolaire se répartissaient en parties sensiblement égales entre les inscrits dans les écoles communales, ceux qui l’étaient dans des écoles congréganistes et les élèves non-inscrits ne fréquentant aucune école. Il existait à Paris une quinzaine d’hôpitaux et hospices soumis à la surveillance de l’Assistance publique, un Mont-de-Piété, des bureaux de bienfaisance.

L’Opéra, l’Opéra comique, les grands musées, la Bibliothèque nationale et les autres bibliothèques publiques tenaient une place honorable dans la vie culturelle de la société parisienne. Les chemins de fer, dont l’essor avait commencé sous le Second Empire, relevaient d’un régime original : l’exploitation des lignes était assurée par six compagnies privées concessionnaires (Nord, Est, Ouest, Lyon, Orléans, Méditerranée) placées sous une tutelle assez souple du ministère des Travaux publics.

Les services municipaux, qui occupaient naturellement une place essentielle dans l’administration parisienne, ont joué un grand rôle pendant le siège. Les personnels de ces différents services étaient pour une part des agents placés sous l’autorité de l’État et pour une part beaucoup plus importante des employés de droit privé.

Telle était la configuration des « services publics » dans une société qui ne connaissait pas encore l’éclairage électrique, le téléphone, la machine à écrire, le métro, l’automobile et le transport aérien, dans une ville dotée de 100 000 chevaux, où l’on circulait à pied, en fiacre ou en omnibus. On était encore très loin de la fonction publique d’aujourd’hui, des services industriels et commerciaux, des offices et sociétés d’économie mixte qui se développeront dans les dernières décennies du XIXe siècle, pendant la guerre de 1914-1918, dans l’entredeux-guerres, et surtout du vaste secteur public et nationalisé qui se constituera au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et qui est aujourd’hui dans une phase décisive de reflux et de privatisation ouverte ou rampante.

LA PRISE EN MAINS DES SERVICES ADMINISTRATIFS PAR LE COMITÉ CENTRAL ET LA COMMUNE.

Dans la journée du 18 mars, les ministres ont rejoint l’Assemblée à Versailles. Adolphe Thiers a ordonné l’évacuation générale des troupes et il a intimé l’ordre aux fonctionnaires et agents publics de quitter la capitale.

Le Comité central de la Garde nationale a pris possession de tous les organes politiques et administratifs. Il a immédiatement nommé des responsables à la tête des principaux services. Il a pris des mesures d’urgence et organisé les élections qui, après deux renvois, ont eu lieu le 26 mars 1871.

Francis Jourdedélégué finances Albert Theiszdirecteur des Postes Zéphirin Camélinat Hôtel des monnaies Eugène Prototdélégué Justice

Mais il s’est trouvé devant un vide impressionnant : les chefs de service, sauf ceux qui sont restés sur ordre pour combattre la Commune et saboter son action, sont partis en emportant, chaque fois qu’ils en ont eu la possibilité, le matériel, la caisse, les archives. On estime qu’un employé sur quatre est resté à son poste.

Il a donc fallu recruter de nouveaux agents pour assurer le fonctionnement des services publics parisiens, tout en appelant systématiquement, comme la Commune le fera par la suite, les employés défaillants à reprendre leur activité, par voie d’affiches et de communiqués au Journal officiel.

Personne ne conteste que les communards, fidèles aux principes de la Révolution française, étaient favorables à l’élection des fonctionnaires et des magistrats, et — donnée moins connue — à leur recrutement par examen ou concours. Mais il était matériellement impossible d’organiser des élections dans un délai aussi court et il n’existe aucune trace de telles élections dans les documents et archives de la Commune [2].

On a par contre la preuve, notamment à la lecture du Journal officiel, de multiples initiatives pour assurer des recrutements objectifs par la vérification des compétences et des capacités, et de nombreux arrêtés de nomination, comme d’ailleurs de révocation de fonctionnaires d’autorité défaillants.

LA GESTION DES SERVICES PUBLICS PAR LA COMMUNE

Dès le lendemain de sa proclamation, la Commune a créé neuf commissions qui ont assumé le pouvoir exécutif de l’assemblée délibérative. Elle a assuré le ravitaillement de la capitale, le secours aux indigents, la sauvegarde de la santé, la sécurité et la justice, l’ouverture et la laïcisation des écoles, la levée et la distribution du courrier, l’ouverture au public des musées et des bibliothèques, le fonctionnement des services des Monnaies et médailles, de l’Imprimerie nationale, des Poids et mesures, la collecte des impôts et taxes nécessaires au fonctionnement de ces services, au paiement de la solde des gardes nationaux, aux fabrications de guerre par les régies financières existantes et les avances de la Banque de France.

Pièce de cinq francs frappée sous la Commune

Selon un des premiers décrets de la Commune, les membres de la Commune avaient la direction de l’administration dans leur arrondissement et Jules Andrieu, délégué des services publics remplissant les fonctions de chef de l’administration municipale, s’employait activement à coordonner leur action. Le blocus décrété par Thiers pour affamer la capitale a été mis en échec.

L’entretien de la voirie, des canalisations d’eau, des cimetières, du Mont-de-Piété a été correctement assuré, ainsi que l’éclairage de la ville en dépit de quelques restrictions. Les services de protection contre l’incendie, ceux des Poids et mesures, ont été réorganisés. Les bureaux de l’état-civil ont repris leur activité, mais la loi du 19 juillet 1871 s’empressera d’abolir les actes établis sous la Commune et d’obliger les intéressés à les renouveler dans les trente jours.

Ce qui se passait dans les quartiers et les arrondissements, avec une participation très active du peuple parisien, est une des données les plus importantes, une des originalités profondes de la Commune de Paris. On ne comprendrait pas la véritable portée de cet événement si on ne tenait pas compte de la situation qui régnait dans les profondeurs du peuple parisien.

Les assemblées qui se tenaient dans les quartiers, souvent dans les églises, avec une affluence très importante ; l’information large organisée par la Commune sur ses décisions ; l’existence de dizaines de journaux parfois éphémères, mais dont certains, comme Le Cri du Peuple ou Le Père Duchêne, avaient un titrage important et une liberté de ton remarquable.

Les crieurs de journaux

Il est légitime, à ce sujet, de poser ces deux questions à ceux qui dénigrent la Commune et aussi à ceux qui éludent le fait qu’elle a fait face à ses responsabilités d’assemblée élue par les Parisiens.

Que se serait-il passé si elle n’avait pas engagé et réussi la gestion des services publics parisiens et répondu aux besoins immédiats d’une population qui venait de subir les rigueurs de la guerre et du siège et dont une partie importante était dans la misère ?

Cantine municipale

Qu’ont fait les services installés à Versailles, en dehors de la préparation de ce qu’un auteur a appelé « la guerre contre Paris » ?

LES MODES DE GESTION DES SERVICES PUBLICS

Les communards sont allés au-delà d’une simple gestion. Ils ont fait preuve d’un esprit novateur, en rupture avec les conceptions autoritaires du second Empire.

On a évoqué à cet égard, le conseil consultatif des Postes, la désignation des chefs d’atelier par les ouvriers de l’Imprimerie nationale, le règlement élaboré à l’Atelier de réparations et transformations d’armes du Louvre créant un conseil de direction et de surveillance et contenant un ensemble de dispositions relatives à la nomination de délégués, de chefs d’atelier, l’embauche et le renvoi des ouvriers.

Dans un court laps de temps, on a assisté à une volonté d’associer les travailleurs aux décisions concernant le fonctionnement de l’entreprise et leurs propres conditions de travail.

LA MORALE RÉVOLUTIONNAIRE

L’honnêteté des communards est un fait largement reconnu. Les auteurs les plus hostiles conviennent quand on les y oblige, que les tentatives de corruption émanant du gouvernement de Versailles ont échoué.

La commission des finances gérait les finances au grand jour. Elle publiait régulièrement au Journal officiel les tableaux détaillés des mouvements de fonds, et en organisait le contrôle. Une commission supérieure de comptabilité opérait la vérification générale des comptes des administrations communales. Le paiement des soldes des gardes nationaux faisait l’objet de mesures strictes d’organisation, de contrôle, et de transparence.

Une commission d’enquête était chargée dans chaque arrondissement, de la mise en oeuvre du décret communal portant création de pensions à fournir aux veuves et aux enfants des gardes nationaux tués au service de la Commune et une commission devait centraliser les résultats. Une note relative aux versements des taxes sur les halles et marchés parue au Journal officiel précisait que les détournements éventuels, sans aucun doute monnaie courante sous l’Empire, seraient poursuivis. Un décret prescrivait que tous les fonctionnaires ou fournisseurs accusés de concussion seraient traduits devant la cour martiale.

Il faudrait encore dire un mot sur la manière dont la Commune et le comité central de la Garde nationale ont traité le devoir de « désobéissance », notamment par cette proclamation affichée dans les derniers combats de la Semaine sanglante à l’adresse des soldats de Versailles : « Lorsque la consigne est infâme, la désobéissance est un devoir », exprimant ainsi une conception d’une frappante modernité.


[1Les services publics sous la Commune, brochure des Amis de la Commune ; 72 jours qui changèrent le monde, La Commune de Paris dans l’histoire des services publics, René Bidouze, Le temps des cerises, 2001, 232 p ; La Commune de Paris telle qu’en elle-même, Une révolution sociale aux avant-postes de la République et des libertés municipales, René Bidouze, Le temps des cerises, 2004, réédition 2009, 285 p

[2Guide des sources de la Commune de Paris et du mouvement communaliste (1864-1880), La Documentation française, 2007, 241 p

Eugène Protot, délégué à la justice

lundi 19 mars 2012 

Né le 27 janvier 1839 à Carisey (Yonne), Protot appartenait à une famille de paysans vignerons dont l’un des membres avait servi comme dragon dans les armées révolutionnaires ; lui-même, quoique pauvre et grâce en bonne partie à son travail, fit des études pour devenir avocat. Étudiant en droit en 1864, militant blanquiste, il appartenait alors au noyau qui constituait l’embryon du Parti. Il assista au congrès international des étudiants qui se tint à Liège du 29 octobre au 1er novembre 1865.

C’est « juste la veille de son départ  » pour assister au premier congrès de l’Association Internationale des Travailleurs tenu à Genève en septembre 1866 que Protot se fit inscrire à l’Internationale. Toutefois, il n’y allait pas comme délégué. Il se rendit à Genève avec les blanquistes parisiens. Il s’y manifesta malgré la défense de Blanqui et fut expulsé du congrès le 6 septembre. Deux mois plus tard, il fut arrêté le 7 novembre au café La Renaissance alors que se tenait une réunion blanquiste. Au procès qui suivit, en janvier-mars 1867, il fut condamné à quinze mois de prison et 100 F d’amende. Il se cacha chez des ouvriers du faubourg Saint- Antoine ; il fut cependant arrêté devant le Palais de Justice en février 1868 et enfermé quelques mois à Sainte-Pélagie. Les opposants à l’Empire le prirent ensuite pour défenseur : avocat de l’ouvrier Mégy, Protot fut poursuivi en 1869 devant le tribunal de Blois et ne fut relâché que sur protestation de ses confrères. Il fut à nouveau condamné, à Paris encore, le 30 mai 1870, pour complot contre la vie de l’empereur.

Il fut un des rédacteurs du Journal du Peuple, 1er juillet - 20 septembre 1870. Il appartenait alors à la loge l’Alliance fraternelle.

Pendant le Siège, il fut maréchal des logis chef à la 2e batterie d’artillerie auxiliaire et campa trois mois à Nogent, face au plateau d’Avron ; c’est lui qui, après le 31 octobre, fit acquitter Vésinier devant le 4e conseil de guerre. Le XVIIe arrondissement l’élut à la Commune par 18 062 voix, le 26 mars 1871, —il avait été également élu par le XIe arrondissement— et il siégea à la commission de la justice (29 mars) ; le 31 mars, celle-ci le chargea d’expédier les affaires civiles et criminelles les plus courantes. Il fut délégué à la Justice le 16 avril et membre de la commission exécutive de la Commune ; il ne prit pas part au vote créant le Comité de Salut public. Ses opinions l’apparentaient à la tendance blanquiste. Son action à la commission de la justice fut considérable contribuant à un développement inédit du droit dans des conditions difficiles.

Eugène Protot (1839-1921)Protot participa aux derniers combats de la Semaine sanglante : « J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, racontait-il à Vuillaume, à Genève, un soir d’octobre 1871. Le vendredi (26 mai) nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible — qui m’a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang...  »

Protot s’en tira miraculeusement, sauvé par un inconnu qui, d’une fenêtre, avait assisté à la scène… Il arriva à Genève en octobre 1871. Par contumace, le 6e conseil de guerre le condamna, le 19 novembre 1872, à la peine de mort. En 1872 il était à Lausanne où il travailla un temps. Puis il se rendit en Belgique et fut condamné à Bruxelles, en février 1874, à quinze jours de prison « pour avoir porté publiquement des noms qui ne lui appartenaient pas  ». En 1875, il se serait trouvé à Berne [1]. Il fut aussi à Londres et Gênes où il fut arrêté. « Rentré en France après l’amnistie de 1880, Protot, que des haines tenaces poursuivaient, ne put obtenir sa réintégration au barreau, dont il avait été rayé » (M. Vuillaume). En 1880, il souscrivait pour un fusil d’honneur offert à Bérézowski, auteur d’une tentative manquée d’assassinat du tsar à l’exposition de 1867 ; en 1892, il écrivait dans Chauvins et réacteurs des propos très opposés à la social-démocratie allemande dénonçant ses chefs, des «  nouveaux oligarques », « des gradués des lettres et des sciences  », trop éloignés du peuple. Il se situait alors dans le socialisme opposé au marxisme des guesdistes et se présenta, en septembre 1889, à Marseille, au siège de Félix Pyat, décédé, contre Jules Guesde qu’il attaqua violemment.

Il s’éloigna ensuite du mouvement ouvrier et mourut à Paris le 17 février 1921.

Il est enterré à Carisey où son tombeau, situé dans une propriété privée, est gravement menacé d’une détérioration irrémédiable. Il importe que notre association poursuive le combat engagé pour sa sauvegarde.

Jean-Louis Robert

Cette biographie provient pour l’essentiel du Dictionnaire Maitron


[1Arch. PPo., B a/438, rapport du 27 septembre 1875 signé « 47 »

L’enseignement sous la Commune

mercredi 4 décembre 2013 


En 1870, à Paris, 84% des établissements primaires sont privés contre 23,5% en France. Ils accueillent 57% des élèves contre 8,7% dans l’ensemble du pays. 1/3 des enfants ne sont inscrits dans aucune école [1].

Dans le règlement destiné aux instituteurs de la Seine de 1870, l’article I précise que «  le principal devoir de l’instituteur est de donner aux enfants une éducation morale et religieuse et de graver profondément dans leurs âmes le sentiment de ce qu’ils doivent à Dieu ».

Dans les archives du XVIIe arrondissement, il est noté que « la prière doit être dite par l’instituteur au moins une fois par jour  ». De plus, la condition matérielle des enseignants est très mauvaise. Mal payés, ils quittent l’enseignement dès qu’ils sont libérés de leur engagement décennal. Les cours sont souvent assurés par des adjoints qui en plus de leur travail donnent des leçons ou tiennent des livres de commerce avant ou après l’école afin de survivre [2].

Quelques enseignants abandonnent le service public par républicanisme. C’est le cas notamment de Louise Michel, de Marie Verdure et de Raoul Urbain qui tentent d’ouvrir des écoles libres. Dénomination qui n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Il s’agissait d’avoir des écoles indépendantes de l’Empire car il fallait prêter serment à l’Empereur pour avoir le droit d’exercer.

Urbain par exemple a pour devise dans son école «  pas d’église, pas de prières, pas de prêtres ». Très vite, les autorités arguent de mauvaises conditions d’hygiène pour la faire fermer. Aussi, dans les clubs, l’exigence de la laïcité et de l’amélioration des conditions de vie des instituteurs grandit de jour en jour.

La guerre et le siège, les conditions de vie qui en découlent, privent la population de ressources. Le chômage plonge un grand nombre de familles dans la misère. Les parents retirent les enfants des écoles privées payantes pour les mettre à l’école publique.

En octobre 1870, dans le XVIIe, deux écoles laïques sont créées là où n’existaient que des
écoles religieuses. D’autres arrondissements font de même : le XIe, le Ve. Mais les moyens ne suivent pas et les exigences grandissent.

LA COMMUNE ET L’ÉCOLE

Dès le 2 avril 1871, la Commune décide par décret la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Elle affirme dans ses déclarations les principes d’une école gratuite, laïque, obligatoire pour les filles comme pour les garçons.

Très vite ces décisions se concrétisent dans la vie de tous les jours. La commission de l’enseignement dirigée par Vaillant lance, le 9 avril, un appel pour pourvoir aux postes laissés vacants par les religieux qui ne veulent pas admettre le principe de la laïcité dans leur établissement. Les difficultés sont grandes !
Allemane rappelle dans ses mémoires la résistance violente des religieux. Ils frappent les
institutrices se présentant à leur poste. A l’école des Carmes (Ve), ils précipitent la directrice dans les escaliers… Dans le IIIe arrondissement, une affiche rappelle que les frères de «  la doctrine chrétienne  » sont démissionnaires et doivent être immédiatement remplacés. Ils sont plus de vingt ! Aussi Vaillant lance-t-il sans cesse des appels au recrutement.

Des sociétés populaires, comme «  l’Education nouvelle  » qui regroupe enseignants et parents, se développent. Il est remarquable de noter que les réunions sont ouvertes à tous y compris aux non adhérents. On y débat de nombreuses questions.

L’effort d’éducation est immense puisque des écoles s’ouvrent comme dans le VIIIe où la directrice annonce « que les cours seront publics pour permettre aux parents d’y assister à leur gré ».

Des mairies d’arrondissement prennent des initiatives, fournitures scolaires gratuites (IIIe). Dans le XXe arrondissement, la mairie se charge de nourrir et d’habiller les élèves des écoles laïques.

Les idées nouvelles progressent et on ne peut passer sous silence les travaux d’enseignants comme ceux de Louise Michel qui, même si sous la Commune elle confie son établissement à la sous-maîtresse pour s’engager comme Fédérée, précise « qu’il faut prendre en compte l’enfant comme un individu  ». De même pour Marie Verdure qui déclare pour les crèches que «  l’éducation commence dès la naissance ». Elle décrit dans le mémoire remis aux représentants de la Commune « des crèches avec des jardins, des volières, des jouets ». Une modernité que l’on ne peut oublier aujourd’hui !

L’enseignement a été une grande préoccupation de la Commune. Dans son « Appel aux travailleurs de la campagne », André Léo rappelle que « Paris veut que le fils du paysan soit aussi instruit que le fils du riche et pour rien, attendu que la science humaine est le bien de tous les hommes  »

Le journal Le Père Duchesne, dans un article du 8 mai, analyse cette volonté « de faire par
l’école des hommes complets, c’est-à-dire capables de mettre en œuvre toutes leurs facultés et de produire non seulement par les bras, mais encore par l’intelligence 
 »

Des écoles professionnelles voient le jour, la première le 6 mai, rue Lhomond. Sur l’affiche
annonçant l’ouverture, on peut lire qu’il est recommandé aux parents de désigner à l’inscription «  le métier que chacun de ces enfants désire apprendre ». Le 12 mai, rue Dupuytren, c’est une école d’art industriel pour les jeunes filles, jusque là cantonnées par les religieuses dans l’apprentissage de la couture, qui montre l’intérêt de la Commune pour l’enseignement de tous [3].

Le 21 mai, la Commune décide de l’égalité de salaire entre les instituteurs et les institutrices avec une augmentation de leur traitement pour prendre en compte leurs conditions difficiles de vie (Le Cri du Peuple, 21 mai). En même temps, la Commune installe une commission chargée « d’organiser et de surveiller les écoles de filles ».
Le 21 mai, les versaillais entrent dans Paris et la commission n’aura pas le loisir de fonctionner.

Mais la Commune reste porteuse de cette volonté de voir une école qui « apprend à l’enfant que toute conception philosophique doit subir l’examen de la raison et de la science  » comme le soulignent le 26 mars 1871 les délégués du IVe arrondissement de «  l’Education nouvelle  ». Une réflexion toujours d’actualité !

CLAUDINE REY


[1Sources : Wolikow Serge - étude parue dans La Nouvelle critique, mars 1971.

[2Sources : Girard - L’instruction primaire à Paris et dans le département de la Seine, publié en 1872.

[3Sources : brochure La Commune et l’école - Amis de la commune

A l’avant-garde de la démocratie sociale

lundi 16 septembre 2013 

La Commune de Paris se situe à une période charnière de l’histoire économique et sociale ; ses racines sont profondes.

La révolution de 1789-1793 a porté la bourgeoisie au pouvoir et aboli les structures féodales en même temps que la monarchie absolue. Au début du XIXe siècle, la nouvelle classe dirigeante met en en place les structures sociales adaptées à son pouvoir.
Sous le Ier Empire et la restauration monarchique, à la faveur de la révolution industrielle, les banquiers et maîtres de forges apparaissent au premier plan de la scène politique et économique. Leur domination atteint son apogée sous le Second Empire.
La grande industrie s’installe à proximité des bassins miniers. Pour le transport des matières premières et des produits finis, fonte, acier, machines, un réseau ferré important est créé. L’industrie textile se mécanise. La chimie devient industrielle.
Cette industrialisation nécessite la concentration de capitaux importants. Il en résulte la création de grosses banques d’affaires. La grande bourgeoisie s’enrichit considérablement avec, comme corollaire, une misère insupportable pour les ouvriers et leurs familles. Deux classes sociales antagonistes se mettent en place : la bourgeoisie et le prolétariat.

PARIS À LA FIN DU SECOND EMPIRE

Paris n’est pas le lieu des plus grandes concentrations industrielles ; son usine la plus importante, Cail, compte 2 000 ouvriers, mais le fait qu’on y fabrique des locomotives est un symbole significatif. Et surtout, Paris est le lieu de concentration des banques les plus importantes et d’implantation des grands magasins qui accompagnent la révolution industrielle.
Le centre de la capitale, avec ses rues étroites, est mal adapté à cette nouvelle situation. Napoléon III charge le baron Haussmann, préfet de la Seine, des grands travaux qui vont éventrer le centre de Paris livré à une spéculation immobilière effrénée et rejeter les prolétaires à la périphérie de la ville. Le but principal de ces transformations est de faciliter le déploiement de la cavalerie et de l’artillerie en cas de révolte ouvrière.
Tous ces faits se conjuguent pour mettre le prolétariat dans un état de misère profonde avec des salaires extrêmement bas amputés par des charges de nourriture et de loyer de plus en plus lourdes, misère aggravée par de longues périodes de chômage. Cette exploitation capitaliste sans frein est encore plus insupportable pour les femmes, dont les salaires sont inférieurs de 50 % à ceux de leurs compagnons, moralement et physiquement insupportable pour les enfants et adolescents, contraints de travailler dès huit ans pour des salaires encore plus bas que ceux des adultes. Les véritables ouvriers d’usines sont en minorité dans la capitale. On compte, en moyenne dix ouvriers par entreprise. La plupart d’entre eux sont employés par des artisans qui travaillent avec un ou deux salariés.

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Les usines Cail et le quai de Grenelle,
peinture de Paul gauguin, 1875


Les prolétaires parisiens forment une classe ouvrière intermédiaire entre l’artisanat sans culotte de la Révolution de 1789 et le prolétariat d’usines de la fin du XIXe siècle. A côté de cette classe ouvrière vivent, dans les quartiers populaires des faubourgs parisiens, des artisans endettés contraints à de longues journées de travail, perméables à la pénétration des idées républicaines, socialistes et révolutionnaires. Les uns et les autres seront actifs pendant la Commue. 

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Paris, le Pont-Neuf à l’époque de
la création des futurs grands magasins
de la Samaritaine.
Le Bon marché, d’Aristide Boucicaut,
existe depuis 1852.
L’ORGANISATION DE LA CLASSE OUVRIÈRE AVANT LA COMMUNE

La révolution bourgeoise de 1789 avait mis fin au régime féodal, notamment en supprimant les corporations qui étaient un frein à la modernisation. Dans cet esprit, avait été votée la loi Le Chapelier du 14 juin 1791 qui interdisait toute association et coalition entre gens de même métier.
Après la Révolution de 1789-1793, le régime féodal était bel et bien mort. Mais la bourgeoisie industrielle trouvait la loi Le Chapelier à son goût pour interdire toutes les associations ouvrières, notamment syndicales.
Les ouvriers tournent d’abord cette interdiction en fondant des coopératives et des mutuelles. Dans l’esprit de leurs promoteurs, il s’agit d’introduire des réformes pour améliorer la situation des ouvriers.
En 1848, le Manifeste communiste de Marx et Engels préconise la lutte des classes pour renverser le système capitaliste.

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Fondation de l’Association internationale des travailleurs, en 1864, à Londres.


En 1864 a été créée, à Londres, l’Association internationale des travailleurs, en abrégé, l’Internationale connue de nos jours sous l’appellation de Première Internationale. La résolution de son congrès de septembre 1866 se prononçait notamment pour la limitation pour tous les ouvriers de la journée de travail à huit heures, l’instruction générale et professionnelle pour tous, la protection du travail des femmes. La résolution affirmait que les syndicats professionnels étaient la forme première et la plus large d’organisation de la classe ouvrière et qu’ils devaient donc se donner pour tâche de lutter pour son émancipation complète. En 1865 se créent des sections françaises de l’Internationale.
Face à la contestation de plus en plus vive de la classe ouvrière, Napoléon III concède le droit de grève en 1864, mais en l’assortissant de sévères restrictions. Et surtout, les associations ouvrières demeurent interdites, ce qui donnera prétexte à une sévère répression.
Les sociétés de secours mutuels se transforment en organisations de résistance. Elles ont de plus en plus recours à la grève. Les ouvriers revendiquent des augmentations de salaires, des réductions de la durée du travail.
Les revendications revêtent de plus en plus un caractère politique qui s’exprime lors des trois procès de l’Internationale intentés par le pouvoir. Dans ces luttes, de nouveaux militants se forment que nous retrouverons pendant la Commune.

LA IIIE RÉPUBLIQUE ET LA COMMUNE

L’Empire est renversé et la République proclamée le 4 septembre 1870. Dès le lendemain, se constitue le Comité central des vingt arrondissements qui fédère les Comités de vigilance mis en place dans chaque arrondissement pour défendre la République. Il siège rue de la Corderie, dans les locaux de l’Internationale. Pendant le siège des Prussiens, les Internationalistes et leurs principaux responsables vont jouer un rôle actif dans la Garde nationale devenue le peuple de Paris en armes. Parallèlement, ils favorisent la création de chambres syndicales.

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Proclamation de la Commune

Paris se révolte le 18 mars 1871 et élit une assemblée communale.
La majorité des membres de la Commune sont issus de la petite bourgeoisie : employés, comptables, médecins, instituteurs, hommes de loi.
Mais le fait nouveau et essentiel est que les élections du 26 mars 1871 ont introduit dans le Conseil de la Commune vingt-cinq ouvriers, un tiers de ses membres, une proportion qui n’a jamais été atteinte depuis dans aucune assemblée de la République. Le courant ouvrier ou prolétaire de la Commune va mettre au centre de ses revendications les problèmes économiques et sociaux tels qu’ils étaient formulés par les organisations sociales, en particulier dans le programme de l’Internationale.
Les élus sont soumis à un mandat impératif, et peuvent être révoqués s’ils ne tiennent pas leurs engagements. Ils sont placés sous le contrôle permanent de leurs électeurs qui exercent ce pouvoir lors des assemblées des organisations populaires que sont la Garde nationale, les clubs, les comités de l’Union des femmes, les sections de l’Internationale, les chambres syndicales…
Dès son élection, la Commune a mis en place dix commissions qui ont pour mission d’élaborer et de proposer à l’assemblée communale les projets de décrets en vue de leur mise en application.

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Léo Fränkel (1844–1895)


Le plus souvent, les revendications émanent des organisations populaires. Avant de les mettre en débat, elles sont transmises par la Commune à la commission compétente. Les revendications à caractère social sont soumises à la Commission du Travail, de l’industrie et des échanges dont le délégué est Léo Fränkel, un ouvrier bijoutier immigré de Hongrie, membre de l’Internationale. La Commission soumet ses propositions, pour avis et discussion, aux organisations populaires concernées, lesquelles veillent à leur application quand elles ont été définitivement adoptées. Cette forme de démocratie directe n’a jamais été appliquée depuis. Avec la Commune, le peuple n’est pas seulement écouté : il est entendu.

LES ACQUIS SOCIAUX DE LA COMMUNE

L’oeuvre de la Commune est d’abord une réponse directe, immédiate aux préoccupations de la population parisienne. Léo Fränkel déclare : «  Nous ne devons pas oublier que la révolution du 18 mars a été faite par la classe ouvrière. Si nous ne faisons rien pour cette classe, je ne vois pas la raison d’être de la Commune.  »
Le texte le plus important de lutte pour l’emploi est le décret du 16 avril 1871 relatif aux ateliers abandonnés par leurs patrons, ce qui provoque le chômage des ouvriers qui y travaillaient.
La Commission du Travail confie aux Chambres syndicales la tâche de dresser une statistique de ces ateliers, de présenter un rapport sur les conditions de leur prompte remise en exploitation par l’association coopérative des salariés, de prévoir les conditions de pérennisation de ces ateliers.
Le 25 avril, la Commune met à la disposition des délégations ouvrières un local au ministère des Travaux publics ; les délégués des mécaniciens, métallurgistes, tailleurs, ébénistes, cloutiers, boulonniers se mettent au travail. Le décret du 16 avril jette les bases d’une transformation sociale désignée de nos jours sous le terme d’autogestion.
La Commission du Travail ordonne, pour remplacer les bureaux de placements patronaux, l’ouverture, dans chaque mairie, d’un registre sur lequel les chômeurs inscrivent leurs offres de travail et d’un autre sur lequel les employeurs expriment leurs besoins en main d’oeuvre.
La Commune suspend la vente des objets déposés au Mont de piété et dégage gratuitement ceux d’une valeur inférieure à vingt francs. Sous le Second empire, l’arbitraire patronal s’exerçait sous la forme d’amendes et retenues sur les salaires qui constituaient d’intolérables abus d’autorité. La Commune met fin à ce scandale et le décret du 27 avril prévoit que les amendes infligées depuis le 18 mars devront être restituées.
Les salaires sont augmentés dans l’enseignement et les rémunérations des institutrices deviennent égales à celles des instituteurs.
Dans le but de favoriser la vie sociale des ouvriers, une première mesure de réduction de la journée du travail à 10 heures est prise aux ateliers de réparation d’armes du Louvre.
La Commune rétablit le moratoire sur les loyers et organise le paiement de la solde des gardes nationaux, abrogés par le gouvernement de Versailles. Elle crée des ateliers féminins autogérés, des écoles professionnelles pour garçons et filles. Elle interdit le travail de nuit dans les boulangeries.
Elle réquisitionne les logements vacants pour y loger les habitants victimes des bombardements versaillais, décide de verser des pensions aux épouses ou compagnes des fédérés tués au combat, qu’ils soient mariés ou non, et à leurs enfants.
Les acquis sociaux, comme toute l’oeuvre et les idéaux de la Commune, demeurent d’une grande actualité dans la mesure où la Révolution du printemps 1871 a su poser et résoudre, dans les termes de son époque, des problèmes qui nous interpellent encore aujourd’hui.
En 72 jours, en réalité moins de deux mois de travail effectif, si l’on retire les huit premiers jours consacrés aux élections et la Semaine sanglante, la Commune a réalisé une oeuvre sociale d’une ampleur exceptionnelle. Elle a créé un véritable Code du travail, anticipant les conquêtes sociales des siècles suivants.

LA POSTÉRITÉ SOCIALE DE LA COMMUNE

L’un des premiers actes du gouvernement versaillais, après l’écrasement de la Commune, est d’interdire toute adhésion à l’Internationale par loi du 14 mars 1872, ce qui constitue, à postériori, une reconnaissance du caractère social de la Commune.
Le prolétariat redresse rapidement la tête. Un premier congrès ouvrier se tient à Paris, en 1876. A partir de ce moment et jusqu’à nos jours, l’oeuvre de la Commune va servir de référence à tout le mouvement ouvrier.
La loi de 1884 sur les libertés syndicales va permettre au prolétariat d’arracher des avancées sociales importantes. Les anciens communards jouent un rôle important dans cette renaissance du mouvement ouvrier. L’exemple le plus significatif de la mémoire de la Commune dans le mouvement ouvrier est le défilé au Mur des Fédérés du 24 mai 1936.
Trois semaines après la victoire électorale du Front populaire et dans un moment où la classe ouvrière s’engageait dans un mouvement de grèves avec occupation d’usines, 600 000 travailleurs participaient à ce défilé. C’est le plus grand nombre de participants à la Montée au Mur. Cet événement allait être un puissant accélérateur des luttes qui devaient culminer début juin avec trois millions de grévistes et déboucher sur les importantes victoires sociales de 1936. Toujours inspirées par l’oeuvre sociale de la Commune, de riches avancées sont arrachées, notamment en 1945, sur la base du programme du Conseil national de la Résistance. Il en sera de même en 1968.
Il n’est pas exagéré de dire que la Commune de 1871 est le premier et le plus significatif exemple de démocratie sociale qui ait existé.

YVES LENOIR

LA COMMUNE ET L’ÉCOLE

jeudi 18 février 2016 

Depuis la Révolution française, la question de l’école n’a cessé d’être au cœur de la question sociale et démocratique. Rappelons quelques faits importants pour notre propos. [1]

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Édouard Vaillant
Médiathèque Paul Éluard de Vierzon

Depuis 1850, l’enseignement primaire était régi par la loi Falloux qui obligeait les communes, à partir d’un certain seuil, à avoir une école. Mais l’enseignement n’y était ni gratuit, ni obligatoire.
L’absentéisme restait important dans les quartiers populaires.

La loi prévoyait que si une municipalité mettait en place une école publique, elle pouvait avoir des instituteurs laïcs ou congréganistes. Mais dans tous les cas, on devait enseigner la religion, et tout le programme était contrôlé par l’église catholique. A la fin du Second Empire se développe l’exigence d’une école publique exclusivement laïque. C’est en 1866 qu’est créée la Ligue de l’Enseignement. D’autres sociétés, plus radicales, naissent comme la société pour «  l’Education nouvelle », qui va fournir le programme de la Commune. [2]

L’ÉCOLE RÊVÉE DES COMMUNARDS

La question de l’éducation est d’abord posée comme «  la question mère, qui embrasse et domine toutes les questions politiques et sociales  » (Projet). Elle doit devenir « un service public de premier ordre.  »

L’éducation doit être la traduction de l’égalité naturelle des hommes : « Ils (les rouges) veulent l’égalité dans l’instruction, l’égalité dont la nature a prouvé l’existence (…) » [3]. Pour Vaillant, la réforme de l’enseignement doit assurer «  à chacun la véritable base de l’égalité sociale  », affirmant ainsi le caractère «  essentiellement socialiste » de la Révolution. [4]

Cette école nouvelle et égalitaire s’appuie sur une trilogie célèbre : école laïque, gratuite et obligatoire. L’instruction religieuse doit être radicalement supprimée des écoles publiques. Aucun signe religieux ne doit être présent dans les écoles publiques. Enfin les congrégations doivent être chassées de ces écoles où ne doivent plus enseigner que des laïcs. [5]

L’école doit aussi «  être gratuite et complète pour les enfants des deux sexes  ». Enfin, l’instruction doit être «  obligatoire, en ce sens qu’elle devienne un droit à la portée de tout enfant, quelle que soit sa position sociale, et un devoir pour les parents (…) ou pour la société ». [5]

QUEL ENSEIGNEMENT ?

Les bases de l’école, ce sont la science et la raison. Dans l’école, il ne faut employer « que la méthode expérimentale ou scientifique, celle qui part toujours de l’observation des faits, quelle qu’en soit la nature, physiques, moraux, intellectuels ». [5]

La science crée aussi les bases d’une possible rencontre des enfants. L’école publique doit pouvoir accueillir athées ou croyants, français et étrangers, filles et garçons.

L’enfant doit disposer d’une certaine liberté : Il faut «  veiller à ce que, désormais, la conscience de l’enfant fût respectée et rejeter de son enseignement tout ce qui pourrait y porter atteinte  ». [5]
Tout n’est pas si simple cependant, car les communards sont attachés à donner aux élèves une morale civique républicaine.

A côté des sciences et des lettres, notons aussi l’importance accordée par la Commune à l’enseignement des sports [6] et des arts qui font l’objet de nombreuses mesures.

Un dernier point mérite d’être noté : la place que la Commune accorde à l’enseignement professionnel. Gouvernement populaire, la Commune veut faciliter « l’apprentissage et l’exercice de la profession vers laquelle le (l’enfant) dirigent ses goûts et ses aptitudes ». [7] Ce doit être un enseignement professionnel qui sera aussi un enseignement « intégral » donnant aux élèves à côté de la formation professionnelle un solide bagage de culture générale.

DIFFICULTÉS, INCERTITUDES, QUESTIONNEMENTS

On aurait tort de croire que sur ces bases tout est clair et facile ! Si l’école est proclamée question première, elle n’est pas aisément action première. L’urgence paraît ailleurs : le pain quotidien, le travail et surtout la guerre contre Versailles.

La question de l’école n’est ainsi pratiquement jamais débattue à la Commune pendant un mois. La commission de l’enseignement n’a au début guère d’activité, son délégué Goupil démissionne d’ailleurs très vite. Le contenu d’une réforme de l’enseignement est discuté, cependant, dans des réunions publiques.

L’initiative est alors laissée aux municipalités d’arrondissement qui se trouvent devant des situations diversifiées. Dans certains arrondissements, plutôt ceux bourgeois de l’ouest, il y a des résistances à la laïcisation des écoles communales.

Partout, les élus de la Commune font face à un redoutable problème : comment remplacer rapidement les enseignants des congrégations par des instituteurs laïcs ? Qui peut exercer ces fonctions ? Comment les recruter ? Les solutions sont très diverses. Dans le XIIe arrondissement, où les membres de la Commune sont très radicaux, on chasse les Frères et Sœurs rapidement et on confie les écoles à des femmes et des hommes de solide foi républicaine ; ailleurs, on a plus d’exigence de capacité. Chacune et chacun peut aussi adresser sa demande à la commission de l’enseignement. Une grande confusion régna.

Cette question était aussi l’expression d’un problème plus général : fédéralisme ou centralisme ?

Le programme de la Commune, tel qu’il apparaît dans sa Déclaration du 19 avril, indique que « les droits inhérents de la Commune sont : le vote du budget communal (…) l’organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement (…)  » [8]. C’était donner aux communes une quasi-totale maîtrise sur l’école.

 Le plus grand honneur de ma vie
est d’avoir participé à la Commune de Paris
et d’en avoir été élu membre.
Édouard Vaillant, Journal Officiel, 28 janvier 1894

 

Cependant, certains furent conscients du danger d’une excessive décentralisation. Dans un article du Rappel, Frédéric Morin souligna que, dans les régions conservatrices, les écoles publiques ne seraient jamais laïques. [9] C’était renoncer à étendre les Lumières à toute la France ! Par ailleurs, c’était renoncer à toute la cohérence que pouvait donner un programme national.

Mais la décentralisation dans les arrondissements favorisa aussi une belle moisson de projets et de réalisations. De l’obligation des écoles maternelles dans le VIIIe arrondissement à la mixité sociale prévue dans la maison des orphelins du IIIe arrondissement [10], tout ou beaucoup fut expérimenté en 1871.

La dernière difficulté, à laquelle se trouva confrontée la Commune, fut la question des enseignements secondaire et supérieur. Le plus grand nombre des communards avaient été éloignés de ces enseignements qui leur étaient étrangers. Ils y rencontrèrent aussi des résistances, car des enseignants, fonctionnaires de Versailles, ne voulurent pas, ou eurent peur de servir la Commune.

« MINISTRE DE L’ENSEIGNEMENT »

Le 20 avril, Vaillant est élu délégué à l’enseignement. Ce choix n’est pas unanime ; Vaillant n’obtient que 27 voix sur 53 votants (loin d’un Protot avec ses 47 voix). Vaillant s’était toutefois beaucoup intéressé à l’enseignement dans le cadre de l’Internationale. Mais toute la personnalité de Vaillant va se révéler dans son action : efficacité et radicalité, non dénuée d’un certain pragmatisme.

Le premier axe de l’action de Vaillant est le renforcement du pouvoir et de l’organisation du « ministère ». Avec F. Pépin et Constant Martin, une administration sérieuse se met en place. Deux commissions de l’enseignement, une générale, une pour l’enseignement des filles, sont créées. Vaillant reprend complètement l’autorité sur la nomination des instituteurs : « aucune nomination, aucun ordre n’est valable, et pour les anciennes n’est définitive, si elle ne porte la signature du citoyen Vaillant ». [11]

La radicalité de Vaillant s’exprime dans la vigueur de son action laïque. Lorsque des congréganistes refusent de quitter une école communale, «  partout où de semblables résistances se produisent, elles doivent être immédiatement brisées et les récalcitrants arrêtés ». [12] Le 17 mai, il fait voter un décret exigeant l’achèvement de la laïcisation dans les 48 heures. [13]

La mise en place de deux écoles professionnelles montre aussi l’efficacité de Vaillant. S’il est partisan « d’une transformation radicale de l’enseignement », il s’agit aussi, dit-il, « d’arrêter les réformes immédiates  » [14] qui prépareront celle-ci ; il va donc agir pour ce qui lui paraît le plus urgent, l’enseignement professionnel. Trouver les locaux, les aménager, chercher les enseignants, autant de tâches concrètes auxquelles il s’attache.

Enfin, Vaillant veille à ce que soit créée une école professionnelle pour jeunes filles. Ce qui souligne son attachement à donner aux femmes un métier qualifié. Et c’est d’ailleurs à Vaillant qu’on doit aussi ce décret, un des derniers de la Commune, qui fixe l’égalité des salaires entre institutrices et instituteurs de Paris ; premier décret d’égalité des salaires entre les femmes et les hommes.

Il faut enfin rappeler, mais nous ne pouvons ici développer cet aspect, que la délégation de Vaillant comprenait aussi l’éducation populaire et la culture.

10 ans avant Jules Ferry, 34 ans avant la séparation de l’église et de l’état, la Commune avait su être en avance sur son temps !

JEAN-LOUIS ROBERT


[1On pourra consulter avec utilité l’intéressant article de Michel Violet, « Pédagogies alternatives : l’école sous la Commune  », Les actes de lecture, juin 2010, qui offre une perspective nouvelle aux travaux anciens de Maurice Dommanget.

[2Le projet de réforme de la société est présenté aux élus de la Commune, le 1er avril, qui se déclarent « complètement favorables » à celui-ci. Il est publié dans le Journal officiel de la Commune du 2 avril. Abrégé ensuite en Projet.

[3Jean-Baptiste Clément, «  Les rouges et les pâles », Journal officiel de la Commune, 3 avril.

[4Le délégué à l’enseignement, Edouard Vaillant, le 17 mai, Journal officiel de la Commune, 18 mai.

[5Projet. Les membres de la Commune du IVe arrondissement, «  Ecoles publiques et gratuites », sd., affiche BDIC.

[6«  Corps des gymnastes », créé par Hippolyte Triat, cf. Affiche de la mairie du VIIIe, sd, vers le 3 avril.

[7Le délégué à l’enseignement, Edouard Vaillant, le 17 mai, Journal officiel de la Commune, 18 mai.

[8Journal officiel de la Commune, 20 avril.

[9Frédéric Morin, «  Le programme de la Commune », Le Rappel, 21 avril.

[10Les membres de la Commune, IIIe arrondissement, « Maison des orphelins de la Commune », sd, vers le 15 mai, affiche BDIC.

[11Le délégué à l’enseignement, Vaillant, 22 avril, Journal officiel de la
Commune, 23 avril.

[12Le délégué à l’enseignement, Vaillant, 14 mai, Journal officiel de la Commune, 16 mai.

[13Compte-rendu de la séance de la Commune du 17 mai, Journal officiel de la Commune, 19 mai.

[14Le délégué à l’enseignement, Edouard Vaillant, le 17 mai, Journal officiel de la Commune, 18 mai.