La Seine-et-Marne pendant la Commune

samedi 7 avril 2012 

En Seine-et-Marne, les idées républicaines et socialistes sont très présentes à la fin du Second Empire, comme l’ont attesté les dernières consultations électorales, notamment dans les villes à forte population ouvrière et artisanale, et chez les ouvriers agricoles durement exploités par les grands propriétaires terriens.

Au moment de la Commune, le département est occupé par les Allemands à l’exception de ses rares communes situées sur la rive gauche de la Seine. La présence de l’occupant et la surveillance des agents de l’autorité versaillaise gênent les communications avec Paris. Cela n’empêche pas les écrits de la Commune d’arriver jusqu’à la population, comme en témoignent les rapports des autorités préfectorales cités ci-dessous, en italique : « On en trouvait partout, dans les rues et jusque dans les champs  ». Pour assurer cette diffusion le train est très largement utilisé : « Des émissaires jetaient au vent, par les portières des wagons, une quantité de proclamations aux travailleurs des champs ». Le préfet signale au gouvernement « le personnel presque entier de la gare de Montereau », notamment le chef de gare réputé comme « l’un des chefs occultes du parti démagogique  ». Le préfet requiert le déplacement du commissaire de la surveillance administrative à la gare de Montereau « que la notoriété publique désigne comme un partisan ardent de la Commune dont il approuvait hautement les actes ».

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Vue de Montereau, carte postale début du XXe siècle

Le sous-préfet de Meaux signale l’action des « femmes de mauvaise vie, mais fort bien mises, qui cachaient sous leurs jupes les placards et les collaient pendant la nuit  ». Le style de ce fonctionnaire, pour tenter de salir les femmes qui agissent en faveur de la Commune, laisse supposer sa lecture de la presse versaillaise.

Un rapport de gendarmerie signale le passage d’un aérostat qui distribue des proclamations « des travailleurs de Paris aux travailleurs des champs ». Le sous-préfet de Fontainebleau signale la présence d’un « individu » soupçonné de recruter des volontaires pour aller combattre aux côtés des insurgés parisiens. Le préfet analyse cette situation : « On sait quelles sont en général leurs tendances et à quel point les idées socialistes ont fait des progrès parmi eux… Plus on se rapproche de Paris et plus on trouve ces idées enracinées  ».

BRÈVE COMMUNE À MONTEREAU.

Le 10 avril 1871, une manifestation a lieu à Montereau au cours de laquelle on plante un arbre de la liberté surmonté d’un drapeau rouge. Les manifestants pillent une armurerie et occupent la gendarmerie. Maîtres de la ville, ils font sonner le tocsin toute la nuit. Le lendemain, l’arrivée de nombreux escadrons de gendarmerie incite les insurgés à restituer le pouvoir aux autorités préfectorales.

Sans atteindre l’importance de celle de Montereau, d’autres manifestations en faveur de la Commune de Paris ont lieu à Coulommiers, Souppes, Château-Landon et Nemours. La situation de la Seine-et-Marne pendant la Commune peut être résumée dans les propos du sous-préfet de Meaux qui estime que « tous les gens du désordre attendaient l’heure et étaient prêts à marcher, mais devant les baïonnettes prussiennes, nul n’a bougé ». Dans son langage administratif, ce fonctionnaire versaillais atteste qu’une partie importante de la population de Seine-et-Marne était acquise aux idées de la Commune.

YVES LENOIR

Caulet de Tayac : 1872-2002 ... Un message de Caulet de Tayac pour notre temps ...

jeudi 22 mars 2012 

Né le 5 juin 1840 à Paris, rue du Bac, Caulet de Tayac, petit neveu d’un ambassadeur de France sous le 1er Empire, fils d’un officier de la Garde de Napoléon 1er, qui dirigea ensuite pendant 46 ans la Caisse des Dépôts et Consignations, n’était pas forcément préparé à rejoindre la Commune !

Homme de lettres, il entra pourtant à la fin du Second Empire, dans l’équipe du Cri du Peuple, fut condamné successivement à deux mois de prison en 1869 puis à trois mois en 1870, pour délits politiques.

Il participa à la guerre contre la Prusse dans un régiment de zouaves et, après la proclamation de la Commune, devint Commissaire spécial du cabinet de Raoul Rigault. C’est alors qu’il est envoyé à Lyon, avec la mission de faire ajourner les élections du 30 avril 1871, consultation destinée à empêcher, par un scrutin légal, la proclamation révolutionnaire d’un pouvoir soutenant Paris. Il arrive dans la capitale rhodanienne, après un détour par Bâle, aux alentours du 20 avril 1871. Le 25, il rencontre la maire radical Hénon, mis en place lors de la chute de l’Empire, pour le sommer de renvoyer les élections. En vain.

Bakounine avait précédé à Lyon les émissaires de la Commune de Paris, et dès le 28 septembre 1870, avait tenté un véritable putsch avec l’appui de la section de l’Internationale dirigée par son disciple Albert Richard. Après avoir contrôlé par surprise l’Hôtel de Ville et fait apposer des affiches annonçant « l’abolition de l’Etat », il avait proclamé la « Commune de Lyon » avant de s’enfuir avec ses amis devant des gardes nationaux descendus de la Croix-Rousse !

Cette équipée malheureuse avait gravement affaibli le potentiel insurrectionnel de la ville, mais on ne pouvait encore espérer un sursaut des « mobiles » de l’armée de l’Est rapatriés de Belfort.

Le 30 avril 1871, date des élections légales, on vote à Lyon –sauf dans le faubourg de la Guillotière. La mairie est occupée, protégée par des barricades. Les troupes « fidèles » dirigées par le Préfet Valentin finissent par donner l’assaut. La bataille commence vers 19 heures le 30 avril et toutes les barricades de la Grande Rue de la Guillotière sont tombées le 1er mai vers 11h20. [1]

Combats à la Cours de Brosses

Combats à la Cours de Brosses, dans le quartier de la Guillotière à Lyon

Arrêté, Caulet de Tayac qui a refusé de s’échapper est condamné par le premier Conseil de guerre, le 13 décembre 1871, à la déportation dans une enceinte fortifiée. Malade, il est déporté en Nouvelle Calédonie où il sera l’ami de Louise Michel. Gracié le 31 octobre 1876, il peut payer son retour en France, à la faveur d’un héritage, en passant par Sydney. Il meurt en 1877.

Le 21 mars 1872, de sa prison, Caulet de Tayac envoyait ce message à ses amis :

« Citoyens, du fond de ma prison, j’apprends que vous n’avez pas désespéré du salut de notre cause, que, définitivement vaincus, vous vous cherchiez les uns les autres pour vous préparer à la lutte prochaine qui assurera son triomphe sans retour. Laissez-moi vous crier courage !

Oui, courage, lyonnais, formez vos cohortes et pour le dernier combat de la grande guerre de la Raison contre l’Erreur, de la Justice contre l’Iniquité, de la Vérité contre le Mensonge, de la véritable Egalité contre les Abus.

Que manque-t-il à notre cause pour triompher enfin ?

Le nombre ? Non, puisque nos oppresseurs sont un quand nous sommes milles.

Le dévouement ? mais depuis un an nos martyrs se chiffrent par milliers et nos ennemis trouveraient-ils dans leurs rangs des Ferré, capable de rire avec dédain en face du peloton d’exécution ,

Le droit ? mais le socialisme n’est que la revendication de tous les droits violés.

Pour vaincre nous n’avons qu’à nous entendre et à vouloir. Et qui, parmi nous ne le veut pas ?

Je ne sais, citoyens, si, quant éclatera la lutte, je serai à côté de vous, des océans nous sépareront peut-être, peut-être le climat des tropiques aura fait l’œuvre des soldats versaillais, mais qu’importe un seul, surtout s’il a été assez heureux pour communiquer à quelques autres son dévouement à la cause ; s’il a eu ce bonheur, il a fait son ouvre et, vaincu et prisonnier, je n’ai pour le moment rien d’autre à espérer.

Mais vous, citoyens, travaillez, travaillez sans cesse, sans vous arrêter, sans vous reposer un instant et vous vaincrez !  » [2]

Maurice Moissonier, 24 juin 2002


[1Sur la barricade de la Grande rue de la Guillotière, on relève le 1er mai, 13 morts. Le plus vieux : Michel Révol, 63 ans, de la Guillotière ; le plus jeune : Joseph Geoffray, 18 ans, tisseur à la Croix-Rousse et une femme Marie Bure, frangeuse à la Guillotière, 50 ans.

[2Archives départementale du Rhône – Insurrection de la Guillotière – Dossier Audouard, détenu de la Commune – Ce dernier, condamné par contumace à la déportation dans une enceinte fortifiée avait pu se réfugier en Suisse, le 1er avril 1872, revenu secrètement à Lyon, il est arrêté place Bellecour et on trouve sur lui cette lettre. Rejugé, le 2 août 1872, le Conseil de guerre l’acquitte par cinq voix contre deux. Il adhère à nouveau à une section de l’Internationale à la Guillotière et combat, le 15 août 1873, l’autonomie des groupes préconisée par les anarchistes. De nouveau arrêté, il est condamné à un an de prison le 25 avril 1874 (affaire dite du « complot de Lyon »).

Les grèves de 1870 et la Commune du Creusot

samedi 17 mars 2012 

À la veille de la Commune de 1871, Le Creusot, en Saône-et-Loire, est l’une des plus importantes villes industrielles de France.

Grève au Creusot. Dessin d’Yon, L’Univers Illustré

Depuis le XVIe Siècle, on extrait de son sous-sol du charbon et du minerai de fer. L’industrie métallurgique se développe au XVIIIe Siècle. On y fabrique les canons des guerres de la Révolution et de l’Empire.

En 1836, la famille Schneider rachète les mines et usines. Elle utilise intelligemment les conditions favorables à l’essor de l’industrie métallurgique du milieu du XIXe siècle. L’usine abandonne provisoirement la fabrication d’armes pour se lancer dans l’industrie ferroviaire naissante : fabrication de locomotives et de rails.

Seul aux commandes de l’entreprise à partir de 1845, Eugène Schneider utilise adroitement des soutiens politiques. Royaliste sous Louis-Philippe, il est élu député de Saône-et-Loire et fait élire comme maire un cadre de son entreprise.

Eugène Schneider Il jette un peu de lest au début de la IIe République, mais reprend du service politique sous le Second Empire. En 1867, il est nommé par Napoléon III président du Corps législatif.

Pour éviter toute contestation ouvrière, Eugène Schneider met en oeuvre une gestion sociale « paternaliste » (construction de logements ouvriers, école primaire, création d’une caisse de secours mutuel…) tout en maintenant les salaires ouvriers le plus bas possible.

LES GRÈVES DE JANVIER ET MARS 1870.

La ville du Creusot s’est profondément transformée à l’ère industrielle. Sa population est passée de 2 700 habitants en 1836 à 24 000 en 1866. Les ouvriers, au nombre de 1 700 en 1836, sont 10 000 en 1869. A cette époque, l’usine du Creusot est la plus grande de France.

Le travail est extrêmement pénible dans les mines et dans les usines. Depuis, 1868, un groupe de jeunes ouvriers et de petits commerçants et artisans, intitulé « Cercle d’études sociales », animé par Jean-Baptiste Dumay, tourneur de 27 ans, fait une active campagne républicaine.

Aux élections de 1869, il soutient, contre Eugène Schneider, un candidat bourgeois mais libéral qui obtient 800 voix au Creusot alors qu’au scrutin de 1863, le maître de forges avait été élu à l’unanimité moins une voix. Pour se venger, Schneider licencie 200 ouvriers soupçonnés d’avoir voté contre lui.

En décembre 1869, les ouvriers revendiquent la gérance de la caisse de secours. Schneider organise un référendum. Une forte majorité se prononce pour la gestion ouvrière. Le 17 janvier, les ouvriers élisent un ajusteur, Adolphe Assi [1], président d’un comité provisoire chargé de gérer la caisse. Le 19, Assi et ses deux assesseurs sont renvoyés. Aussitôt, les ouvriers se mettent en grève. Le 21 janvier, le préfet fait venir 3 000 soldats au Creusot et Schneider appelle à la reprise du travail, les ouvriers « trompés, selon ses termes, par quelques meneurs étrangers au Creusot ». Le 24 janvier, aussi rapidement qu’elle avait éclaté, la grève se termine. Ce n’est que partie remise. Début mars, Eugène Varlin, de passage au Creusot, jette les bases d’une section de l’Internationale.

Jean-Baptiste Dumay Adolphe Assi

Dès le 21 mars, les 1 500 mineurs du bassin du Creusot se mettent en grève pour protester contre une baisse de leurs salaires. Ils avaient soutenu, sans y participer le mouvement des ouvriers de janvier. Ce manque de coordination est une faiblesse dont Schneider tire parti. Dès le 23, il reçoit le concours de trois régiments. Les grévistes se rendent en cortège dans la localité voisine de Montchanin où ils font cesser le travail. Les soldats les poursuivent dans les bois et procèdent à quatorze arrestations.

Le 24, un comité de grève est formé qui formule les revendications, Il est décapité par des arrestations et aussitôt reconstitué.

Benoît Malon [2], envoyé par l’Internationale, prend la direction du mouvement. Schneider repousse avec dédain toutes les revendications. Ce refus brutal renforce la combativité des grévistes. Ils sont soutenus par l’action énergique des femmes qui incitent les quelques non-grévistes à cesser le travail. Les gendarmes en arrêtent une ; ses compagnes la délivrent. Elles récidivent le lendemain. Pour protester contre l’arrestation de trois d’entre elles, elles déposent leurs jeunes enfants devant les gendarmes en criant : « arrêtez nous et nourrissez-les ». Puis elles se massent devant le train qui emmenait les prisonnières à Autun pour y être jugées ; elles obtiennent leur libération. Les grévistes tiennent grâce aux souscriptions qui arrivent de sections de l’Internationale de toute la France. La pression patronale et gouvernementale s’accentue. Assi doit se cacher.

 Benoît Malon

Le 25 avril, vingt-cinq grévistes comparaissent devant le tribunal correctionnel d’Autun qui prononce des peines de prison allant de trois ans à dix-huit mois. Une centaine de mineurs sont licenciés. Face à cette sévère répression, des mineurs, de plus en plus nombreux, reprennent le travail. Le comité appelle à cesser la grève.

Les grèves de février et mars 1870 n’ont pas abouti à la satisfaction des revendications mais elles auront une grande influence sur l’avenir du mouvement ouvrier dans toute la France. Au Creusot, elles auront des suites après la chute de l’Empire et au moment de la Commune de Paris.

UN OUVRIER, MAIRE DU CREUSOT.

En 1870, les mineurs et ouvriers du Creusot ne sont pas seuls à se mettre en grève. À Lyon, les ovalistes, employées dans les filatures, ont obtenu des salaires plus élevés et des journées de travail plus courtes. Aux élections de 1869, l’opposition républicaine a enregistré des progrès. Napoléon III riposte en organisant un plébiscite en mai 1870. Au Creusot, les républicains s’unissent dans un Comité antiplébiscitaire animé par Dumay et Assi. Le préfet fait arrêter Assi et Schneider licencie Dumay. Mais le stratagème imaginé par Napoléon III ne trompe pas les habitants du Creusot qui sont 3 400 à répondre non, contre 1 500 qui votent oui.

Après la déclaration de la guerre à la Prusse, la section du Creusot de l’Internationale appelle à une manifestation en faveur de la paix qui rassemble 4 000 personnes.

Le 4 septembre, Schneider préside le Corps législatif quand le peuple parisien envahit cette assemblée. Les manifestants l’accompagnent jusqu’à son hôtel aux cris de : « À mort l’assassin du Creusot ! À mort l’exploiteur des ouvriers ! » Schneider s’exile en Angleterre.

Au Creusot, deux camps s’affrontent : d’une part, un comité républicain regroupe les ouvriers de l’Internationale et des républicains avancés ou modérés ; d’autre part, les bonapartistes, royalistes et républicains conservateurs soutenus par la direction de l’usine. Les Prussiens s’approchant du Creusot, un comité de Défense nationale se met en place, présidé par Dumay, lequel est nommé «  maire provisoire » le 24 septembre par l’administration préfectorale installée par Gambetta, nouveau ministre de l’intérieur. Dumay demande la dissolution du conseil municipal élu sous l’Empire et composé des cadres de l’usine, le licenciement des gardes nationaux et groupes armés de l’usine et l’armement d’une nouvelle garde nationale populaire et républicaine. Gambetta refuse le premier point. Il ne veut pas mécontenter la direction de l’usine qui produit de l’armement pour la défense nationale. La nouvelle garde nationale se met en place. Elle élit des officiers républicains. Mais le préfet refuse les armes promises. Les clubs républicains organisent la défense face aux Prussiens qui approchent du Creusot.

Manifestation des femmes au Creusot. Dessin d’Yon, BN Estampes

Le parti réactionnaire intrigue contre le maire et les Républicains. Il est écouté par Gambetta qui, par télégramme, « blâme » Dumay pour entraves à la marche de l’usine et désordres dans la ville. Dumay donne sa démission. Gambetta l’accepte en précisant : «  il n’y a pas d’homme nécessaire ». Les démocrates ripostent en organisant une réunion au cours de laquelle « 3 000 citoyens du Creusot protestent contre la démission du citoyen Dumay… protestent contre les termes dans lesquels elle a été acceptée par le ministre de l’Intérieur, attendu que le citoyen Dumay est aussi nécessaire au Creusot que le citoyen Gambetta à Tours ». Gambetta cède. Il refuse la démission de Dumay et accepte enfin la dissolution du conseil municipal.

Aux élections législatives du 8 février 1871, Dumay est candidat et recueille 77 % des suffrages au Creusot, mais sur l’ensemble de la Saône-et-Loire, la liste bourgeoise conservatrice emmenée par Thiers l’emporte. Le parti réactionnaire suscite des troubles et le gouvernement envoie des troupes au Creusot.

LA COMMUNE AU CREUSOT.

Le gouvernement de Thiers veut en finir avec les républicains du Creusot. Le 5 mars, le préfet de Saône-et-Loire démissionne. Ami de Gambetta, qui n’est plus ministre de l’Intérieur, il s’efforce d’atténuer les tensions entre les démocrates du Creusot et le gouvernement. Le remplaçant de Gambetta demande au préfet de destituer le maire et le commandant de la Garde nationale. Le Comité républicain ajoute à son titre l’épithète de «  socialiste  ». Il soutient fermement Dumay et noue des relations avec les autres comités républicains de la région.

Léon GambettaLe 19 mars, la Commune de Paris commence. Le 24 mars, au cours d’une réunion publique 3 000 Creusotins adressent à la Garde nationale de Paris « l’expression de leur vive sympathie ». Une manifestation en faveur de la Commune de Paris est préparée par le Comité républicain et socialiste : les gardes nationaux seront convoqués pour une revue. Dumay, avec deux compagnies de gardes s’installera à la mairie. Les autres responsables du Comité harangueront les gardes nationaux et prendront la tête du cortège qui viendra demander au maire de proclamer la Commune.

Le 26 mars, les choses ne se passent pas exactement comme prévu. Le préfet, le procureur général, le commandant militaire de la place sont en alerte. Les autorités ont réagi en envoyant sur la place de la mairie une compagnie d’infanterie et deux groupes de cuirassiers. Sur les trois bataillons de la garde nationale prévus, un seul (800 hommes) se dirige vers la mairie. L’affrontement est à craindre, mais soldats et gardes nationaux fraternisent. Dumay proclame la Commune du Creusot depuis une fenêtre du premier étage de la mairie. Trente-deux personnes forment la Commune et rédigent une déclaration qui affirme vouloir exercer pendant quelques jours les pouvoirs administratifs en attendant des élections… « Toutes les mesures d’administration communales seront immédiatement soumises à l’appréciation du peuple en réunion publique ou par voie d’affiches  ».

Les membres de la Commune décident l’occupation de la gare, du télégraphe et de la poste par la garde nationale. Il est trop tard. L’armée occupe déjà les trois bâtiments visés.

Dans la nuit, le préfet envoie des renforts militaires qui quadrillent la ville. Le 27 mars, impressionnés par le déploiement militaire, la plupart des ouvriers vont à leur travail. La Commune du Creusot a échoué. Dumay s’attend à être arrêté. Mais les autorités hésitent ; elles craignent la réaction des ouvriers dont beaucoup sont armés. Elles proposent la fin des poursuites contre Dumay en échange de sa promesse de se retirer à Autun. Dumay refuse et écrit au préfet qu’il continuera à combattre le gouvernement de Thiers. Une ultime manifestation a lieu le soir, renforcée par les ouvriers qui sortent de l’usine.

Le 28 mars, le calme est revenu. La plupart des membres du Comité républicain s’exilent à Genève. Quelques uns sont emprisonnés. Dumay se cache au Creusot pendant toute la durée de la Commune à Paris.

Fin avril, le préfet ordonne le désarmement de la garde nationale. 700 fusils et 20 000 cartouches sont récupérées. Mais de nombreux ouvriers gardent leurs armes.

Aux élections municipales du 30 avril, Dumay toujours clandestin affronte le fils Schneider. Au premier tour, la liste démocrate a quatre élus contre un seul aux réactionnaires. Schneider fils réagit en licenciant une centaine d’ouvriers. Les autres sont soumis à un chantage : le pain en votant Schneider contre la famine avec le vote Dumay. La droite remporte le deuxième tour, mais la liste démocrate obtient un succès certain avec une moyenne de 2 400 voix.

Les 28 et 29 juin se déroule, devant la Cour d’assises, de Chalon le procès de 22 Creusotins accusés d’avoir participé à l’insurrection. Les treize accusés présents sont acquittés. Dumay et cinq autres dirigeants démocrates en fuite sont condamnés, par contumace, le premier aux travaux forcés à perpétuité, les autres à la déportation en enceinte fortifiée.

La Commune du Creusot a été un affrontement de classes entre le capitalisme incarné par les Schneider, et le prolétariat encore inexpérimenté, mais qui a menacé un temps le pouvoir des maîtres de forges.

YVES LENOIR

Bibliographie : Pierre Ponsot, Les grèves de 1870 et la Commune de 1871 au Creusot, Editions sociales (1958)


[1Né à Roubaix en 1841 ; militant ouvrier à la fin du Second Empire, il adhère à l’Internationale. Pendant le siège de Paris par les Prussiens, il est officier de la Garde nationale. Membre du Comité central, il occupe l’Hôtel de ville de Paris le 18 mars 1871. Il est élu de la Commune dans le XIe arrondissement de Paris. Arrêté le 21 mai par les troupes versaillaises entrant dans Paris, il est condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Meurt à Nouméa en 1886.

[2Né à Précieux (Loire) en 1841 ; fils de journaliers, berger dans son enfance, il devient ouvrier teinturier. Membre actif de l’Internationale. Élu député en 1871, il démissionne peu après. Elu de la Commune dans le XVIIe arrondissement. Condamné à mort par contumace, il se réfugie en Suisse où il écrit une histoire de la Commune sous le titre : La troisième défaite du prolétariat. Meurt à Asnières en 1893.

Jean-Baptiste Dumay

samedi 17 mars 2012 

Jean-Baptiste DumayNé au Creusot (Saône-et-Loire) le 10 septembre 1841, il est le fils posthume d’un mineur de charbon tué lors d’un coup de grisou. Enfant, il fréquente un instituteur révoqué par le Second Empire et un ancien déporté de 1851.

Il entre à l’usine à treize ans comme apprenti mécanicien-tourneur. Il en est chassé à dix-neuf ans pour avoir poussé des apprentis à revendiquer. Il accomplit alors un tour de France ouvrier En 1860, un mauvais numéro de tirage au sort l’oblige à accomplir un service militaire de cinq ans et demi.

Revenu au Creusot en 1868, il rentre aux usines Schneider. Il participe à l’organisation des grèves de 1870 et de la Commune de 1871 au Creusot. (Voir l’article précédent).

Après la chute de la Commune, Jean-Baptiste Dumay rejoint les révolutionnaires creusotins en exil à Genève. Durant son séjour en Suisse, il travaille aux ateliers de réparation des machines servant au creusement du tunnel du Saint-Gothard. En même temps, il milite à la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève, constituée le 8 septembre 1871 à l’initiative des proscrits français et hostiles au Conseil général de Londres de l’Internationale. Il représente cette section au congrès de la Fédération jurassienne tenu à Locle le 19 mai 1872.

Rentré en France en 1879, après l’amnistie partielle, il retourne au Creusot où il crée la Fédération ouvrière de Saône-et-Loire qui vise à rassembler les militants des chambres syndicales avec ceux du jeune Parti ouvrier. Il anime une grève à Montceau-les-Mines.

En 1882, il s’installe à Paris où il milite à la Fédération des travailleurs socialistes, puis au Parti ouvrier socialiste révolutionnaire dirigé par Jean Allemane. Il est élu conseiller municipal de Paris en 1887, et député en 1889. Cette année là, il est délégué au congrès fondateur de la Deuxième internationale.

Interpellant le ministre de l’Intérieur, Constans, le 4 mai 1891, à propos de la fusillade de Fourmies, il s’exclame : « je suis bien certain que, dans le monde ouvrier, on ne vous accordera pas les circonstances atténuantes, et vous porterez, toute votre vie, le stigmate de Fourmies* comme l’Empire portera le stigmate de La Ricamarie [1] ».

De 1896 à 1905, il est régisseur de la Bourse du Travail de Paris. En 1906, il est secrétaire de la Chambre consultative des associations ouvrières. En 1914, habitant à Chelles (Seineet- Marne), il est nommé maire provisoire de la ville dont il organise la défense.

Jean-Baptiste Dumay meurt à Paris le 27 avril 1926. Ses cendres se trouvent au columbarium de cimetière du Père Lachaise, case 5562.

Yves Lenoir

Cette biographie est extraite, pour l’essentiel du Maitron, dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français.


[1Lieux de fusillades de manifestations ouvrières : La Ricamarie (Loire), 13 morts le 16 juin 1869 ; Fourmies (Nord), 10 morts le 1er mai 1891.

La Commune de Marseille (23 mars-4 avril 1871)

vendredi 16 mars 2012 

Plusieurs villes se soulevèrent à l’annonce de la révolution du 18 mars à Paris et proclamèrent à leur tour la Commune comme Le Creusot, Limoges, Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Etienne et Toulouse. Lyon se souleva la première, mais la plus longue et la plus puissante de ces insurrections eut lieu à Marseille (23 mars-4 avril 1871) et se termina par une répression sanglante qui fit 150 morts. C’est donc par la cité phocéenne que nous commençons cette série d’articles consacrée aux Communes de province.

Sous le Second Empire, Marseille connaît un essor sans précédent. Le nouveau bassin de la Joliette, le développement de la navigation à vapeur et l’ouverture du canal de Suez en font la porte de l’Orient et le vestibule de l’Algérie.

Parallèlement, la ville se hérisse de monuments : palais Longchamp, palais de la Bourse, palais de justice, préfecture, palais du Pharo offert à l’impératrice Eugénie, où sera fusillé Gaston Crémieux, et basilique Notre-Dame-de-la-Garde, d’où le général Espivent bombardera la Commune. 8 000 chômeurs sont employés à la construction de la Corniche pour les éloigner des barricades.

Préfecture de MarseilleCette politique de grands travaux attire une main d’œuvre abondante. De 1851 à 1872, la population marseillaise passe de 195 500 à 313 000 habitants. « Marseille n’est pas pour autant une « ville rouge ». Tout au plus est-elle un bastion républicain », selon la formule de l’écrivain Jean-Claude Izzo [1]. Proclamée le 23 mars 1871, la Commune de Marseille a été précédée par plusieurs événements importants s’échelonnant de 1867 à 1870 : la création de la section marseillaise de l’Association internationale des travailleurs (AIT), plus connue sous le nom de l’Internationale, la fondation de la Ligue du Midi pour la défense de la République et une première Commune. La section marseillaise de l’Internationale a été fondée en juillet 1867 par André Bastelica, un jeune typographe et journaliste corse. Comme celle de Lyon, elle était influencée par Bakounine, dont il était proche. La section de Marseille compte, dès 1871, 4 500 membres organisés en 27 corporations ouvrières.

LA LIGUE DU MIDI

« Le port de Marseille était l’un des foyers les plus actifs du mouvement. C’est la section des dockers, dirigée par Chauvin, qui déclenchera la première grève insurrectionnelle de la Commune marseillaise », rappelle l’historien Antoine Olivesi [2].

Gaston CrémieuxL’insurrection sera le fruit d’une alliance originale entre les bourgeois radicaux, représentés par Gaston Crémieux, et la section de l’Internationale dirigée par Bastelica. Les premiers peuvent se targuer d’avoir fait subir une cuisante défaite à l’Empire, en faisant élire en 1869 deux députés républicains : Léon Gambetta et Alphonse Esquiros, journaliste et écrivain. La création de la Ligue du Midi, le 18 septembre 1870, correspond à l’aspiration de treize départements du Sud-Est à participer directement à la Défense nationale. « Ce que nous voulons, ce n’est pas former une association politique méridionale en dehors des autres régions de la France », se défendent les promoteurs de la Ligue du Midi. « La République doit rester unie et indivisible, mais vu les circonstances, il y a lieu de former une sorte de confédération provisoire qui nous permettrait d’agir de concert. Le Midi pourra peut-être sauver le Nord, si nous unissons les forces des départements du Midi », déclarent-ils.

LA PREMIÈRE COMMUNE

A ces préoccupations de défense nationale s’ajoute un programme révolutionnaire, adopté le 22 septembre lors d’une réunion publique tenue à l’Alhambra : «  la levée d’un impôt de 30 millions sur les riches, la réquisition des armes et des chevaux, la confiscation des biens des traîtres et du clergé, la séparation de l’Église et de l’État, l’enrôlement des prêtres dans l’armée, l’épuration des fonctionnaires de l’Empire, la liberté de la presse par la suppression du cautionnement, l’élection des juges par le peuple, la suppression des écoles religieuses et l’affectation de tous leurs locaux aux écoles laïques. »

Alphonse Esquiros Alphonse Esquiros, préfet provisoire des Bouches-du-Rhône est favorable à ce programme, qui inquiète Gambetta. Le 30 octobre, il est remplacé par Alphonse Gent. Le 1er novembre, Marseille apprend la capitulation de Bazaine. «  La chute de Metz ne fut même pas un prétexte d’insurrection contre le gouvernement, elle fut simplement la confirmation éclatante de cette incapacité du pouvoir central que les extrémistes marseillais n’avaient cessé de proclamer, elle ne provoqua pas la Commune, mais la justifia  », selon Antoine Olivesi [3]. Le 1er novembre, la Commune est proclamée. Neuf membres de l’AIT, dont Bastelica, en font partie. Après avoir participé à la Commune de Lyon, Gustave Cluseret débarque à Marseille juste à temps pour se faire nommer commandant en chef de la Garde nationale et général en chef des troupes de la Ligue du Midi. Dans une proclamation martiale, il fait savoir aux Marseillais qu’il ne tolèrera pas la moindre agitation.

«  VIVE PARIS ! »

Alphonse Gent, blessé légèrement par balle, sut habilement se faire passer pour une victime, sans pour autant tomber dans le piège de la répression à outrance. Dans une fraternisation de façade, il fond les bataillons ouvriers de la Garde civique dans la Garde nationale bourgeoise. Mais la plupart des civiques préfèrent rejoindre l’armée de Garibaldi. Les dirigeants du mouvement sentent que la partie est perdue.

Gustave Cluseret s’enfuit à Monaco, André Bastelica se retire et Alphonse Esquiros, anéanti par la perte de son fils, part pour Bordeaux. Le 13 novembre, Alphonse Gent peut télégraphier à Gambetta que «  l’ordre tout entier règne à Marseille  ». Mais l’insurrection prend ses quartiers d’hiver pour mieux renaître au printemps. Entre temps, le 8 février 1871, la cité phocéenne élit des députés « résistants », qui siègeront auprès des capitulards et des conservateurs, majoritaires à l’Assemblée de Bordeaux. Le 10 mars, le port de Marseille est en grève. Le 17, les rues ne sont pas balayées. Le 18, les chauffeurs cessent le travail, les boulangers arrêtent leurs fours le 21… C’est dans ce climat de grèves que les Marseillais apprennent, le 22 mars, l’instauration de la Commune à Paris. Le soir même, Gaston Crémieux prononce un discours enflammé au club de l’Eldorado : « Le gouvernement de Versailles a essayé de lever une béquille contre ce qu’il appelle l’insurrection de Paris ; mais elle s’est brisée entre ses mains et la Commune en est sortie… (…) Quel est le gouvernement que vous reconnaissez comme légal ? Est-ce Paris ? Est-ce Versailles » La salle unanime crie : « Vive Paris ! »

Arrêté des élections pour la Commune de Marseille du 3 avril 1871

LA COMMUNE RÉVOLUTIONNAIRE

«  Je viens vous demander un serment, c’est celui de le défendre par tous les moyens possibles, le jurez-vous ? », ajoute l’avocat. «  Nous le jurons !  », répond la salle. « Rentrez chez vous, prenez vos fusils, non pas pour attaquer, mais pour vous défendre », conclut Crémieux, qui vient de lancer un véritable appel aux armes. La maladresse du préfet, le contre-amiral Cosnier, mettra le feu aux poudres. Alarmé par le meeting de la veille en faveur de Paris, il convoque la Garde nationale le 23 au matin pour organiser une contre-manifestation. Quand il réalise son erreur, il est trop tard, les gardes nationaux partisans de l’ordre ne sont pas au rendez-vous. La suite, c’est Prosper Lissagaray [4] qui nous la raconte : «  A sept heures du matin, le tambour bat et les bataillons populaires répondent. A dix heures, ils sont au cours du Chapître, l’artillerie de la Garde nationale s’alignant sur le cours Saint-Louis. A midi, francs-tireurs, gardes nationaux, soldats de toutes armes se mêlent et se groupent sur le cours Belzunce. Les bataillons de la Belle-de-Mai et d’Endoume arrivent au complet, criant : « Vive Paris ! » En début d’après-midi, plusieurs milliers d’hommes débouchent dans la Cannebière et par la rue Saint-Ferréol se présentent devant la préfecture » (…). «  Un coup de feu part. La foule se rue, arrête le préfet, ses deux secrétaires et le général Ollivier. Gaston Crémieux paraît au balcon, parle des droits de Paris, recommande le maintien de l’ordre. La foule applaudit et continue d’envahir, cherche, veut des armes. Crémieux organise deux colonnes, les envoie aux forges et chantiers de Menpenti, qui livrèrent leurs fusils ».

Exemplaire du Petit Marseillais relatant les journées des 4, 5, 6 avril 1871 à Marseille Musée du Vieux Marseille

LE GÉNÉRAL ESPIVENT IMITE THIERS

Une commission départementale est créée, avec à sa tête Gaston Crémieux qui obtient le ralliement du conseil municipal. Mais il néglige d’occuper les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas et la butte de Notre-Dame-de-la-Garde. Les membres de l’Internationale prennent l’initiative de s’emparer de la gare et du port. Le 26 mars, la commission est isolée. «  Personne ne s’armait contre elle, mais personne ne s’y ralliait] », constate simplement Lissagaray [5]. Le 27, les conseillers municipaux se retirent de la préfecture. Le général Espivent de la Villeboisnet s’était sauvé de nuit à Aubagne avec les troupes régulières et les fonctionnaires. « Espivent imitait la tactique de M. Thiers. Il avait dévalisé Marseille de toutes ses administrations », souligne Lissagaray [6]. L’historien de la Commune décrit Espivent comme un « légitimiste obtus, un dévot hébété et un général d’antichambre ». Pendant ce temps, la commission départementale ne fait que tergiverser.

Breton Joseph Pollio, journaliste républicain

L’arrivée le 30 mars de trois délégués venus de Paris- Bernard Landeck, Charles Amouroux, et Albert May- n’arrange rien. Landeck, chef de la délégation, va s’opposer à Crémieux qu’il juge trop modéré, allant jusqu’à menacer de le faire fusiller. Il dissout le conseil municipal et appelle la population à de nouvelles élections le 5 avril. Malgré la montée des périls, la commission départementale ne se soucie pas d’organiser la défense, persuadée que la troupe fraternisera avec les insurgés.

« VOUS OSERIEZ TIRER SUR LE PEUPLE ! »

Le 3 avril au soir, le général donne l’ordre de marche à ses troupes. Les « Aubagnais », en référence aux Versaillais, parcourent de nuit les 17 km qui séparent ce village de Marseille. Dès 23 h, des officiers garibaldiens préviennent Landeck des mouvements de troupes. Le rappel est battu à 1 h 30. A 4 heures, 400 gardes nationaux se rassemblent à la préfecture. Des barricades se dressent autour du bâtiment : rue de Rome, rue Armény, rue Grignan, rue Saint-Ferréol. Une centaine de francs-tireurs sont envoyés à la gare, mais ils battent en retraite. Les « Aubagnais  » fusillent le commissaire de la gare, sous les yeux de son fils de seize ans. Ils campent place Castellane, proche de la préfecture.

Crémieux tente de parlementer avec le capitaine de Villeneuve : « Quelles sont vos intentions ?  » demande-t-il. « Nous venons rétablir l’ordre  », répond l’officier. « Quoi, vous oseriez tirer sur le peuple ! » s’exclame Crémieux qui tente de haranguer les soldats. Deux bataillons d’infanterie fraternisent, levant leurs chassepots en l’air sous les applaudissements de la foule. Mais le général Espivent, après avoir reçu sèchement Crémieux, donne l’ordre aux chasseurs d’avancer. A 10 h, ils arrivent à la préfecture. Un coup de feu part, un officier est tué. Le combat s’engage.

La préfecture est défendue par des hommes résolus et bien armés. Espivent décide alors de la faire bombarder par les canons du fort Saint-Nicolas et ceux de la butte de Notre- Dame-de-la-Garde, ce qui lui vaudra le surnom populaire de « Notre-Dame de la Bombarde ». 300 obus tombent autour de la préfecture.

Marseille bombardée 4 avril 1871

LES DERNIERS PRISONNIERS DU CHÂTEAU D’IF

A 19 h 30 les canons se taisent et les marins investissent un bâtiment presque vide, à l’exception des otages et des chasseurs capturés le matin, tous sains et saufs. Espivent bâtit sa propre légende en écrivant à Versailles : « J’ai fait mon entrée triomphale dans la ville de Marseille avec mes troupes ; j’ai beaucoup été acclamé…  » En fait la foule le hua et lui lança des pierres. Un autre dangereux mythomane, Thiers, prétendra devant l’Assemblée que la préfecture de Marseille a été prise d’assaut par les marins « à la hache d’abordage » [7]. La réalité est moins glorieuse. Quelques semaines avant Paris, Marseille a connu une répression sanglante, faisant au moins 150 morts parmi le peuple.

Quand les exécutions sommaires cessent, les arrestations commencent. Plus de 900 prisonniers sont jetés dans les geôles marseillaises. On peut encore visiter la cellule où Gaston Crémieux fut enfermé pendant quatre jours au château d’If, une île-prison au large de Marseille, avant d’être transféré au fort Saint- Nicolas. Il sera fusillé le 30 novembre dans les jardins du Pharo. La plupart de ses compagnons seront déportés en Nouvelle-Calédonie. Les communards de Marseille furent sans doute les derniers prisonniers du château d’If.

JOHN SUTTON


[1« La Commune de Marseille », revue La Commune n° 6 (mars 1977). Jean-Claude Izzo (1945-2000) est l’auteur de la fameuse trilogie marseillaise : « Total Khéops », « Chourmo » et « Solea » (folio policier).

[2« La Commune de 1871 à Marseille et ses origines », édit. Jeanne Laffitte (2004).

[3Id.

[4Prosper-Olivier Lissagaray : « Histoire de la Commune de 1871 », édit. La Découverte.

[5Id.

[6Id

[7Id.