Les Femmes dans la Commune de Paris

"Si la Nation Française ne se composait que de femmes, quelle terrible Nation ce serait ! " Le correspondant du Times en avril 1871
 

Femmes de la Commune

"Le jeudi 25 mai 1871 alors que les gardes nationaux abandonnaient la barricade de la rue du Château-d’eau, un bataillon de femmes vint en courant les remplacer. Ces femmes, armées de fusils, se battirent admirablement au cri de : "Vive la Commune !". Nombreuses dans leurs rangs, étaient des jeunes filles. L’une d’elles, âgée de dix-neuf ans, habillée en fusilier-marin, se battit comme un démon et fut tuée d’une balle en plein front. Lorsqu’elles furent cernées et désarmées par les versaillais, les cinquantes-deux survivantes furent fusillées."

      

"L’attitude des femmes pendant la Commune faisait l’admiration des étrangers et exaspérait la férocité des Versaillais" raconte Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871. Les deux commentaires de presse suivant, illustrent parfaitement cet avis.

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Reproduction de la barricade des femmes, Place Blanche (en vente aux Amis de la Commune 5 €)

"En voyant passer les convois de femmes insurgées, on se sent, malgré soi, pris d’une sorte de pitié. Qu’on se rassure en pensant que toutes les maisons de tolérance de la capiltale ont été ouvertes par les gardes nationaux qui les protégeaient et que la plupart de ces dames étaient des locataires de ces établissements" Le Figaro

"J’ai vu une jeune fille habillée en garde national marcher la tête haute parmi des prisonniers qui avaient les yeux baissés. Cette femme, grande, ses long cheveux blonds flottant sur ses épaules, défiait tout le monde du regard. La foule l’accablait de ses outrages, elle ne sourcillait pas et faisait rougir les hommes par son stoïcisme." The Times 29 mai 1871

Le comité de vigilance des citoyennes

Le comité de vigilance des citoyennes du 18e, présidé par une couturière, Sophie Doctrinal, se distingua par sa grande activité. Le comité avait été créé par Clémenceau après le 4 septembre 1870. Parmi les adhérents de ce comité, il y avait Louise Michel et une russe, femme de Victor Jaclard, membre de l’internationale, colonel de la 17e légion fédérée, Anna Jaclard née Korvine Krouskovskaïa à Saint-Pétersbourg, se trouvait à Paris avec sa sœur Sonia qui devint une éminente mathématicienne, et qui, pendant la commune, travailla dans les hôpitaux parisiens.

A Louise



_ J’aimerais toujours
Le temps des cerises
C’est de ce temps là
que je garde au coeur
Une plaie ouverte

Et dame fortune
en m’étant offerte
Ne pourra jamais
calmer ma douleur

"Le temps des cerises", Jean-Baptiste Clément

Le dernier couplet de la chanson de Jean-Baptiste Clément est dédiée à Louise, une femme qui avait défendu à ses côtés les barricades de la rue des Trois-bornes et dont il n’avait retenu que le prénom.

Louise Michel fut condamnée à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Elle revint à Paris après l’amnistie, le 9 novembre 1880.
Après une vie de militante, elle mourut à Marseille le 10 janvier 1905, elle repose au cimetière de Levallois.

Adresse des citoyennes à la Commission exécutive de la Commune de Paris

J.O. du 13 avril 1871

Considérant

Qu’il est du devoir et du droit de tous de combattre pour la grande cause du peuple, pour la Révolution

Que le péril est immédiat et l’ennemi aux portes de Paris

Que l’union faisant la force, à l’heure du danger suprême, tous les efforts individuels doivent se fusionner pour former une résistance collective de la population entière, à laquelle rien ne saurait résister

Que la Commune, représentante du grand principe proclamant l’anéantissement de tout privilège, de toute inégalité, par la même est engagée à tenir compte des justes réclamations de la population entière, sans distinction de sexe - distinction créée et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel repose les privilèges des classes dominantes

Que le triomphe de la lutte actuelle - ayant pour but la suppression des abus, et , dans un avenir prochain, la rénovation sociale toute entière, assurant le règne du travail et de la justice - a, par conséquent, le même intérêt pour les citoyennes que pour les citoyens

Que le massacre des défenseurs de Paris par les assassins de Versailles, exaspère à l’extrême la masse des citoyennes et les pousse à la vengeance

Qu’un grand nombre d’elles sont résolues, au cas où l’ennemi viendrait à franchir les portes de Paris, à combattre et vaincre ou mourir pour la défense de nos droits communs.

Qu’une organisation sérieuse de cet élément révolutionnaire est une force capable de donner un soutien effectif et vigoureux à la Commune de Paris, ne peut réussir qu’avec l’aide et le concours du gouvernement de la Commune

Par conséquent

Les déléguées des citoyennes de Paris demandent à la commission exécutive de la Commune

  • 1) de donner l’ordre aux maires de tenir à la disposition des comités d’arrondissement et du Comité central, institué par les citoyennes pour l’organisation de la défense de Paris, une salle dans les mairies des divers arrondissements, ou bien, en cas 
  • 2) de fixer dans le même but un grand local où les citoyennes pourraient faire des réunions publiques
  • 3) de faire imprimer aux frais de la Commune les circulaires, affiches et avis que les dits comités jugeraient nécessaire de propager.

Pour les citoyennes déléguées, membre du Comité central des citoyennes : Adélaïde Valentin, Noëmie Colleville, Marcand, Sophie Graix, Joséphine Pratt, Céline Delvainquier, Aimée Delvainquier, Elisabeth Dmitrieff

 

MARIE DAVID FEMME LA CECILIA

jeudi 7 décembre 2017 


Le 3 septembre 1870 fut le dernier samedi du Second Empire.
À la mairie du XVIIIe, place de l’Abbaye — aujourd’hui place des Abbesses —, comme ailleurs à Paris, un officier d’état civil nommé célébrait les mariages.
Un adjoint au maire, nommé Louis Achille Lorrain, maria quelques couples le matin. Puis, à trois heures du soir, Marie David, une institutrice, épousa l’homme de sa vie, avec qui elle vivait 4, rue Houdon. L’acte de mariage nous apprend qu’elle avait commencé par porter le nom de sa mère, Grangeret, puis celui de son père, David, quand celui-ci l’avait reconnue. Elle était (un peu) connue sous le nom de Marie David, on l’appellerait maintenant Mme La Cécilia.

La veille, le 2 septembre, Napoléon III capitulait après ce qu’il est convenu d’appeler le « désastre de Sedan  ». Le lendemain, le 4 septembre, la République fut proclamée — de sorte que c’est un officier républicain, Georges Benjamin Clemenceau, qui célébra, le mardi 6, le premier mariage républicain place de l’Abbaye. Les La Cécilia se contentèrent de Lorrain.

Mariée par un inconnu, Marie David, que l’on appelait aussi Maria, n’était pas complètement inconnue. Jeune femme (elle est née en 1839) militante, élève et amie de Louise Michel, d’André Léo, institutrice, son nom était apparu dans l’hebdomadaire Les Droits des femmes, elle était secrétaire de la Société de la revendication des Droits des femmes, qui avait son siège chez elle (et dans laquelle nous trouvons André Léo, Noémi Reclus, Augustin et Caroline Verdure), future professeur de comptabilité dans l’école pour jeunes filles préparée par cette société (dont le professeur de géographie aurait été Élisée Reclus) et annihilée par la guerre avant même son ouverture en octobre 1870. Elle n’épousait pas non plus un parfait inconnu : Napoléon La Cécilia, son époux, était un mathématicien, linguiste et militaire distingué, décrit modestement comme un « homme de lettres  » dans l’acte de mariage.

Il n’est pas exclu que quelques-uns de ses amis et amies aient assisté à son mariage. Ni André Léo, ni Louise Michel, ni Caroline Verdure ne furent témoins : seuls les hommes pouvaient jouer ce rôle.

Marie David était peut-être enceinte le jour de son mariage, toujours est-il que la petite Marguerite Elisabeth Marie Pauline La Cécilia naquit sept mois plus tard… et choisit admirablement son heure : le 28 mars à quatre heures du soir, au moment précis où la Commune était proclamée place de l’Hôtel-de-Ville. Ceci explique que l’on entende peu parler de Marie David pendant la Commune. Elle est qualifiée de « sans profession  » sur l’acte de naissance ; Napoléon La Cécilia, lui, est « colonel commandant les francs tireurs de Paris ». Il avait notamment, peu après son mariage, participé glorieusement à la bataille de Châteaudun. Et il défend Paris.

Elle peut-être aussi. Dans Le Gaulois, le 30 mai : « La femme du général La Cécilia a été tuée derrière une barricade, non pas qu’elle défendait, mais à laquelle elle apportait des pavés. Son corps a été retrouvé, percé de coups de baïonnettes. Elle était mère d’un enfant de sept mois, qui n’a pas été retrouvé.  »

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La barricade de la place Blanche défendue par des femmes

Craignant le chantage contre son mari que pourrait constituer son arrestation par les troupes versaillaises, elle se cache pendant la Semaine sanglante. Elle n’a pas tort. Voici un article que citent Pain et Tabaraud dans L’Intransigeant du 4 septembre 1880 — un véritable morceau d’anthologie :
« Le musée Orfila va s’enrichir d’un objet aussi curieux au point de vue scientifique qu’au point de vue qu’il éveille : il s’agit de la main de la générale La Cécilia, coupée après son exécution et conservée par le docteur Bayle. Cette main est d’une patricienne, petite, élégante, fine ; ses attaches au poignet sont délicates, ses ongles bien plantés. Seulement, un indice trahit la barricadière : la main aristocratique est sale, les ongles ne sont pas taillés et portent le deuil des soins de toilette. L’examen de la conformation de cette mignonne main décèle en même temps l’énergie du caractère de la femme : le pouce est long, signe d’une volonté voisine de l’entêtement ; l’index atteint la hauteur du médium, ce qui dénote le besoin du commandement ; enfin le mont de Mars, dans la paume de la main, est d’une proéminence particulière.
On sait comment cette jeune et élégante femme fut passée par les armes. Elle se trouvait, le jour de l’entrée de l’armée, derrière la barricade élevée au coin de la rue de la Paix.
Cette barricade fut cernée et tous ses défenseurs faits prisonniers. Étonnés de voir, au milieu des horribles types de la Commune, une jeune femme couverte de soie et de dentelles, les officiers la remarquèrent plus particulièrement et l’un d’eux la reconnut. Il avait été le compagnon d’armes de La Cécilia, officier de l’armée de la Loire.
Pendant ce temps, on avait rangé le long de la barricade les insurgés pris les armes à la main, et l’exécution commençait ; les officiers, apprenant le nom de la jeune femme, voulurent la sauver. Ils donnèrent l’ordre de la conduire au poste voisin.
Mais, folle, égarée, la malheureuse repoussa violemment les soldats ; elle se jeta à terre, se roula dans la boue en hurlant et criant aux officiers atterrés :
– Lâches, lâches qui tuez les femmes, tuez moi donc !
On essaya vainement de la faire se relever ; elle résista comme une furie. Enfin un soldat, fatigué de ses insultes, lui tira un coup de fusil : elle tomba foudroyée.
Son cadavre fut transporté à Clamart, et c’est là que M. le docteur Bayle eut l’autorisation d’emporter sa main pour y tenter ses expériences.
 »

Il n’a sans doute pas lu cet article, paru plus tardivement, mais son mari a cru à l’exécution de Marie.

Elle a du mal à trouver un ami qui l’héberge, elle passe beaucoup de temps sous la pluie avec son bébé de deux mois, qui meurt dans l’hôtel de la rue Saint-André-des-Arts où elle a fini par trouver refuge. Le décès est déclaré sous un faux nom (peut-être Marie Marguerite Lecointre) et la petite enterrée. Marie parvient ensuite à gagner la Belgique où elle espère que son mari, avec qui elle a pu communiquer, la rejoindra.

Et il la rejoint. C’est sous le nom de Lacombe qu’elle et son mari arrivent chez Victor Hugo à Vianden (Luxembourg) le 20 juillet – ce qui est cohérent avec une information donnée par Le Radical le 14 juin 1872 (il est resté caché cinquante-deux jours chez une couturière). Ils gagnent ensuite Londres. Quand exactement ?

Ils y ont un fils, le 27 juillet 1872. Je ne sais pas si elle trouve un emploi – son mari enseigne les langues asiatiques. Elle correspond avec ses amies en France. Voici un extrait d’une lettre à Euphémie Garcin, une amie du temps des Droits des femmes, que Le Figaro cite, le 21 novembre 1871, après L’Avenir (d’Auch) :
« Ils parlent des otages. Oui, le massacre des otages est une chose épouvantable ; mais, d’abord, l’archevêque aurait pu être échangé, si M. Thiers l’avait voulu… Et puis, en toute justice, il ne faut pas oublier qu’on les fusilla seulement deux ou trois jours après que des milliers et des milliers de fédérés, prisonniers et désarmés, avaient teint de leur sang le pavé des rues.
Comme vous avez pu vous en convaincre, seulement par la lecture des journaux infâmes qui prospéraient sous l’Empire, on vit alors, à Paris, des hommes altérés de sang. 
 »

Je ne résiste pas au plaisir de citer un mouchard, qui écrit de Londres, le 8 octobre 1873, dans un rapport sur La Cécilia : « Relativement à sa femme, elle n’est ni jeune, ni belle, mais c’est une bonne personne, sans prétention, qui tient parfaitement sa maison. »

Plus tard, ils partent pour l’Égypte, dont le climat est meilleur pour lui, ce qui ne l’empêche pas d’y mourir de la tuberculose.

Marie est veuve en 1878 et regagne la France avec son fils. Si démunie qu’on la retrouve dans une lettre de Juliette Drouet à Victor Hugo, le 10 décembre : « Je te fais souvenir, aussi, que tu as cent francs destinés à venir en aide à Mme La Cécilia.  »

Une conférence publique est organisée à son profit le 5 mars 1879, à laquelle participent Carjat, Callet, Lockroy, Clemenceau et d’autres.

Au début des années 1890, elle dirige une institution pour jeunes filles délinquantes du département de la Seine, installée à Yzeure (Allier) — travail difficile et ingrat. Elle y passe quatre ans. En 1893, elle est de retour à Paris et elle habite 24 rue Pavée, dans le Marais. Elle continue à enseigner.

La dernière trace que je connais d’elle est une lettre qu’elle a écrite à André Léo en juin 1898 et qui est conservée dans les archives Descaves à Amsterdam :
«  Chère amie
Voilà ce que j’ai fait cette semaine : 
47 inspections à Charonne
2 après-midi consacrées à la jeune Henriette Chassaing qui a passé son brevet
Une après-midi au salon de peinture qui n’a pu être qu’aujourd’hui samedi jour où j’ai eu les cartes. J’étais loin de vous attendre ce jour. Ajoutez à cela un gros rhume de cerveau qui m’a laissé une forte toux de poitrine et vous comprendrez que [illisible] dimanche je ne puisse aller au Jardin d’acclimatation. Je vais me purger et faire mes écritures. Si vous voulez nous irons dimanche prochain. En ce cas écrivez-moi une petite carte ou autrement. Si je le pense j’irai voir les amis Garcin que je n’ai pas vus depuis bientôt deux ans.
Votre toute dévouée qui vous embrasse
M. La Cécilia 
 ».

Une femme de cinquante-huit ans, active professionnellement et socialement… Cela vaut mieux pour terminer qu’un acte de décès 
—  et je ne sais de toute façon ni où ni quand elle est morte.

MICHÈLE AUDIN

Sources : J’ai utilisé le dossier La Cécilia (BA 1005) aux Archives de la Préfecture de police. C’est dans ce dossier que j’ai trouvé l’enveloppe portant l’adresse de Marie. Comment elle se trouve là ? Sans doute à la suite d’une perquisition en juin 1871...
Certaines des sources de cet article m’ont été données par Jean-Pierre Bonnet, que je remercie.
Blog de Michèle Audin : https://macommunedeparis.com/
Livres et articles utilisés : Primi (Alice), « Être fille de son siècle » : l’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870, Thèse, Université de Paris 8 (2006) ; 
Pain (Olivier) et Tabaraud (Charles), Les évadés de la Commune, série d’articles dans L’Intransigeant (1880) ;
Hugo (Victor), Choses vues, Quarto Gallimard (2002).

PRÉSUMÉES COUPABLES
LES PÉTROLEUSES

mardi 19 septembre 2017 

Les Archives nationales ont présenté récemment une exposition historique [1]consacrée aux grands procès faits aux femmes, à travers les comptes-rendus d’interrogatoires. Une salle était consacrée aux « pétroleuses » de la Commune.

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Léontine Suétens
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Joséphine Marchais

Quelle mouche a piqué les A r c h i v e s nationales à mettre dans le même sac les « pétroleuses  » de la Commune, les sorcières médiévales, les empoisonneuses et infanticides célèbres, et les «  traîtresses », symbolisées par les femmes tondues à la Libération ? Une énième tentative pour criminaliser la Commune ? Bien au contraire. Les 320 procès-verbaux des 1 051 communardes (sur un total de 33 000 prévenus) jugées par les tribunaux militaires démentent le mythe des « pétroleuses  », s’il en était besoin. Au cours de la Semaine sanglante, la rumeur court dans les journaux versaillais : ce sont des femmes qui ont incendié les monuments de la capitale, comme le palais des Tuileries ou l’Hôtel de Ville. Elles sont désignées sous le nom de «  pétroleuses  », parce qu’elles utiliseraient du pétrole. Le Figaro parle d’une femme qui vient de mettre le feu à plusieurs immeubles. La preuve ? Sa boîte à lait est encore presque pleine de pétrole !
Lissagaray n’y croit pas : « Alors fut inventée cette légende des pétroleuses qui, propagée par la presse, coûta la vie à des centaines de malheureuses. Le bruit court que des furies jettent du pétrole enflammé dans les caves. Toute femme mal vêtue ou qui porte une boîte à lait, une fiole, une bouteille vide peut être dite pétroleuse. Traînée en lambeaux contre le mur le plus proche, on l’y tue à coups de revolver  ».

Aucune femme arrêtée ne reconnaît son rôle d’incendiaire, et le Conseil de guerre de Versailles, pourtant peu enclin à la clémence, n’en condamne finalement aucune pour incendie. Aux yeux de la justice, il n’y a pas eu de « pétroleuses  ». Mais le mythe a la vie dure.

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Hortense David

LES PÉTROLEUSES INTERROGÉES SUR LEUR MORALITÉ

« Les « pétroleuses » symbolisent une détermination toute féminine au service d’un idéal révolutionnaire, de la part de femmes dépourvues de droits politiques. Conjuguant la morale et la politique, l’imaginaire prend alors le pas pour représenter plus largement les femmes révolutionnaires sous les traits d’êtres incontrôlables, violents et dangereux  », écrivent les commissaires de l’exposition [2]. Les communardes subissent des interrogatoires sur leur participation à l’insurrection, sur leur engagement politique et militaire, sur les bâtiments incendiés près desquels elles se trouvaient, sur le maniement des armes, sur leur tenue vestimentaire. Mais elles sont aussi questionnées sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leur rapport aux hommes. Pour la première fois de l’histoire, les magistrats disposent des portraits photographiques de celles qu’ils jugent : porteuse du drapeau rouge, femme vêtue d’un pantalon de la Garde nationale, d’un béret de marin… « Femmes représentées comme se posant en égales des hommes, les communardes jugées reflètent ainsi l’origine du désordre social et les fantasmes de confusion des sexes  », estiment les commissaires de l’exposition.

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Marie-Jeanne Moussu
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Eulalie Papavoine

EULALIE, LÉONTINE ET MARIE-JEANNE DÉPORTÉES EN GUYANE

Les notices biographiques des présumées pétroleuses de l’exposition ont été écrites à partir du Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris [3]
Parmi elles, Joséphine Marchais, qui participe à la Commune au bataillon des Enfants perdus. Elle y côtoie son compagnon, Jean Guy, garçon boucher. Le 22 mai 1871, avec le 135e bataillon fédéré de Belleville, elle occupe les rues de Solférino, de Lille et le palais de la Légion d’honneur. Accusée d’avoir incendié plusieurs bâtiments, elle est condamnée à mort. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité au bagne de Cayenne.
Eulalie Papavoine, couturière, sert comme ambulancière au 135e bataillon fédéré de Belleville, où est engagé son compagnon, Ernest Balthazar. Eulalie participe aux combats de Neuilly, Issy et Vanves. Accusée d’avoir incendié le palais de la Légion d’honneur, à Paris, elle est condamnée à mort. Sa peine est commuée en déportation en Guyane. 
Léontine Suétens, blanchisseuse, a été condamnée par le passé pour vol. Comme Eulalie Papavoine, elle fréquente un garde national du 135e bataillon de Belleville, participe aux mêmes combats et sera également déportée à Cayenne.

Enfin, Marie-Jeanne Moussu, blanchisseuse, est condamnée à mort par le Conseil de guerre. Sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité aux îles du Salut (Guyane). La police a trouvé chez elle des « papiers, journaux et chansons contenant des écrits communistes ».

JOHN SUTTON


[1Présumées coupables, du 14e au 20e siècle. Exposition des Archives nationales, du 30 novembre 2016 au 27 mars 2017.

[2Catalogue de l’exposition : Présumées coupables, les procès faits aux femmes, 2016, Éditions de L’Iconoclaste et Archives nationales, 320 pages.

[3Claudine Rey, Annie Gayat, Sylvie Pepino, Petit dictionnaire des femmes de la Commune, 2013, Les Amis de la Commune de Paris/Éditions Le Bruit des autres.

La saga familiale des Cadolle

jeudi 5 mars 2015 

La famille Cadolle est sans conteste dominée par la figure d’Herminie Cadolle. Elle n’est pas seulement à l’origine du soutien-gorge moderne, elle est la première à avoir occupé au début des années 1880 le poste de trésorière dans notre vénérable association.

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Modèle de « corselet-gorge » créé par Herminie Cadolle, 1898

UNE FAMILLE PENDANT LA COMMUNE DE PARIS.

En mai 1860, à Beaugency, cité médiévale sur la Loire située entre Blois et Orléans, est célébré le mariage d’un enfant du pays, Ernest Philippe Cadolle, ouvrier peintre né en 1831 avec Eugénie Herminie Sardon. La jeune mariée, âgée de 18 ans, est originaire du village de Saint-Fargeau, dans le département voisin de l’Yonne, et elle est fille de couvreur. L’année suivante, naît leur fils unique, prénommé Alcide.

Attirée par l’expansion économique de la capitale, la famille monte à Paris, à une date que nous ignorons. L’exode rural est alors un phénomène massif en France. La famille s’installe dans le quartier populaire de la Villette, rue d’Aubervilliers. Le couple trouve facilement à s’embaucher. Lui est peintre dans l’industrie du bâtiment, prospère grâce aux grands travaux d’aménagement d’Haussmann. Elle, ouvrière corsetière, est employée dans un des nombreux ateliers de confection de la capitale qui utilisent massivement une main-d’oeuvre féminine et contribuent à la renommée de la mode parisienne.

Le couple Cadolle ne joue qu’un rôle mineur pendant la Commune de Paris, et limité à son arrondissement. Herminie est visiblement la plus engagée. Sans doute fréquente-t-elle, depuis le siège, le comité de vigilance des femmes du XVIIIe qu’anime Louise Michel dont elle devient l’amie. Surtout, elle participe à l’organisation féministe composée en grande partie d’ouvrières, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés [1]. Son mari, enrôlé dans la Garde nationale également depuis le siège, est simple garde dans une compagnie sédentaire du 238e bataillon. Jugé par le 5e conseil de guerre, il affirme avoir repris son travail après l’armistice, et avoir réintégré son bataillon seulement le 25 avril avant de rentrer chez lui au début de la Semaine sanglante. Il est condamné, malgré tout, en mai 1872 à deux ans de prison et dix ans de privation de ses droits civiques, peine réduite de moitié en octobre. De même, Herminie Cadolle est arrêtée et détenue à la prison de Rouen, faute de places en région parisienne, avant d’être transférée à la prison des Chantiers à Versailles, où elle retrouve Louise Michel. Finalement, après six mois de captivité, elle est relaxée.

LE RETOUR DES AMNISTIÉS.

La répression versaillaise est implacable et Paris reste soumis à l’état de siège jusqu’en 1876. La campagne difficile de l’amnistie à partir de 1875 redonne espoir à beaucoup de proscrits. Cependant, le mouvement se divise. Face au Comité de secours aux familles de détenus politiques [2], mis en place par Jean-Louis Greppo dès 1871, un Comité socialiste d’aide, favorable à une amnistie plénière, se constitue au moment du vote de la loi d’amnistie partielle en 1879.

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Extrait du Radical du 3 décembre 1881

Profondément marquée par les événements de 1871, Herminie Cadolle accepte le poste de trésorière et participe alors à l’accueil des déportés de retour de Nouvelle-Calédonie. En novembre 1880, aux côtés d’H. Rochefort et de Clemenceau, c’est elle qui avec Marie Ferré escorte, au milieu de la foule, Louise Michel, à sa descente du train en gare de Saint-Lazare. Elle sera présente à l’arrivée des convois jusqu’en juin 1881. Ce jour-là, aux côtés du «  comité bourgeois », elle reçoit à Montparnasse, dans l’indifférence, les derniers amnistiés à qui un petit pécule est distribué à chacun, et un souper est offert chez un marchand de vin.

Au nom du Comité d’aide aux amnistiés, H. Cadolle assiste aussi aux obsèques d’anciens communards (A. Blanqui, Marie Ferré, A. Trinquet). Finalement, lorsque le comité se dissout en 1881, il est remplacé par la société, la Solidarité des proscrits de 1871, ancêtre de notre association et qui s’est constituée à Paris, salle Marty, le 22 novembre 1881 [3]. Membre fondatrice avec son mari, elle conserve son poste de trésorière. Outre le soutien aux anciens communards en difficulté, l’association entend relayer le combat des survivants de la Commune pour défendre la mémoire de leur révolution. A plusieurs reprises déjà, Herminie Cadolle elle-même s’est illustrée.

En 1880, lors d’une manifestation au cimetière de Levallois-Perret, pourtant interdite par le préfet L. Andrieux, elle est inculpée pour avoir proféré sur la tombe de T. Ferré : « Ferré, nous honorons ta mémoire ! Nous te vengerons. ». Devant le tribunal et les dix autres prévenus, Mme Cadolle surenchérit : « Nous voulons honorer nos morts comme vous honorez les vôtres » [4]. Elle est remise en liberté. Par contre, son fils âgé de 19 ans, également inculpé, est condamné pour outrage à agent. La même année, en 1880, elle inaugure par son témoignage accablant une vigoureuse campagne menée par L’Intransigeant contre le lieutenant Marcerou, ancien geôlier-chef accusé de sévices sur les détenus de la prison des Chantiers en 1871 [5]. Au final, le rapport de la Commission d’enquête chargée de l’affaire, et qui est remis au Garde des Sceaux en décembre 1880, conclut à l’annulation pure et simple de l’enquête.

LA CRÉATION D’UNE MAISON DE LINGERIE.

En octobre 1886, Herminie Cadolle marie à Paris son fils Alcide, ouvrier typographe. Jeune militant socialiste, il a choisi comme témoins les anciens communards, Benoît Malon et Zéphyrin Camélinat, récemment élu député de Paris. Peu de temps après, au début de l’année 1887, Herminie, probablement veuve, décide de quitter la France. Elle s’installe en Argentine, pays en plein boom économique qui a accueilli des communards en exil. Rapidement à Buenos Aires, elle ouvre une boutique de lingerie, avec un réel succès. Militante convaincue de l’émancipation féminine, elle entend libérer les femmes de l’oppression du corset. Elle est la première à avoir l’idée de le couper en deux sous la poitrine. Son invention est à l’origine du soutien-gorge moderne. Le mot n’entrera dans le dictionnaire Larousse qu’en 1904, se substituant selon toute vraisemblance à « maintien-gorge  », proposé initialement par Herminie Cadolle.

C’est à Paris au cours des Expositions universelles de 1889 et 1900 qu’elle présente ses créations. Son premier modèle baptisé « Bien-être  » passe inaperçu. Plus tard, en 1898, elle dépose le brevet sur le corselet-gorge. De retour définitivement en France, elle ouvre en 1910 un atelier et une boutique au 24 rue de la Chaussée-d’Antin, et fonde la maison de lingerie Cadolle, qui aujourd’hui encore est une entreprise familiale prospère.

Elle meurt à 82 ans, en janvier 1924, dans sa propriété de Saint-Cloud. Politiquement, elle était discrète, si ce n’est au moment de l’Affaire Dreyfus où elle s’engagea en sa faveur, signant une pétition de soutien au colonel Picquart [6].

ÉRIC LEBOUTEILLER


[1C. Rey, A. Gayat, S. Pepino, Petit dictionnaire des femmes de la Commune, Ed. Le bruit des autres, 2013 ;

[2M. Cerf, Le Comité de secours pour les familles des détenus politiques, La Commune, N° 16, janv. 1982 ;

[3Le Radical, 3 décembre 1881 ;

[4Le Rappel, 2 décembre 1880 ;

[5Mme Hardouin, La détenue de Versailles en 1871, Les Amis de la Commune 1871, 2005 ;

[6L’Aurore, 28 novembre 1898

Les Communardes pionnières du féminisme

jeudi 12 avril 2012 

La Galerie des bibliothèques [1], à Paris, a présenté jusqu’au 13 mars l’exposition « Photos, femmes, féminisme  », évoquant 150 ans de l’histoire des femmes (1860-2010) à travers 200 photos issues des collections de la Bibliothèque Marguerite Durand, qui possède un fonds important sur les femmes et la Commune.

« On ne sait rien de l’admirable activité des femmes, et même les féministes ignorent les trois-quarts de ce qu’ont fait, dans tous les ordres de préoccupations humaines leurs aïeules, leurs mères… ou leurs contemporaines  », écrivait Marguerite Durand, dans les colonnes du journal Le Quotidien, en 1931.

Quelques jours après la parution de cet article, elle fit don de ses collections à la Ville de Paris, fondant ainsi la première bibliothèque féministe officielle. Militante pour le droit des femmes à la Belle époque, Marguerite Durand fonda le journal La Fronde, entièrement rédigé, composé et administré par des femmes. Les Frondeuses se battaient pour le droit de vote des femmes, pour leur éducation et pour l’instauration d’un congé maternité. Outre l’évocation d’André Léo dans la chronologie, une partie de l’exposition est consacrée aux « Femmes engagées, de la Commune aux années MLF ».

Elle est illustrée de plusieurs photographies de communardes, notamment celle de Louise Michel, réalisée par le photographe « versaillais » Eugène Appert. La légende semble extraite de son dossier de police : « Institutrice, ambulancière et combattante, d’abord au 61e C. mais toujours aux avant postes : Issy, Clamart, les Hautes Bruyères avec Eudes, La Cecilia, Dombrowski. À la défaite, ne se cache pas, est prise par les Versaillais et condamnée à la déportation.  »

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Joséphine Marchais, blanchisseuse
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Léontine Suetens
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Hortense David

Les photos d’autres insurgées moins célèbres figurent également dans l’exposition, dont celles de deux blanchisseuses : Joséphine Marchais et Léontine Suétens, et d’une brossière : Hortense David. La première fut prise les armes à la main et déportée à Cayenne. Léontine Suétens participa aux combats à Neuilly, Issy, Vanves et Levallois-Perret et fut blessée deux fois. Quant à Hortense David, vêtue d’un uniforme de la Marine, elle tirait au canon à la barricade de la rue Royale. Son adresse et son courage lui valurent d’être portée en triomphe par ses camarades à l’Hôtel de Ville. Ces clichés d’Eugène Appert ont servi à l’identification et au contrôle des communards, mais ils étaient aussi destinés à la vente dans les boutiques des photographes. Des images devenues des icônes révolutionnaires pendant plus d’un siècle.

JOHN SUTTON


[1Galerie des bibliothèques : 22 rue Malher, Paris IVe. Tél : 01 44 59 29 60. Du mardi au dimanche de 13 h à 19 h.