DU NOUVEAU SUR NAPOLÉON GAILLARD

 

Napoléon Gaillard CaricatureNapoléon Gaillard (1815-1900), qui fut pendant une quinzaine de jours le chef barricadier de la Commune, est loin d’être un inconnu, et sa biographie dans le Maitron (1) résume l’essentiel de sa vie. Néanmoins, de nouvelles sources permettent de préciser certains aspects de son existence dans deux domaines, sa jeunesse et sa formation politique, et surtout son activité d’inventeur à partir de 1851.

Napoléon Gaillard, qui est né à Nîmes le 7 juin 1815, quelques jours avant Waterloo, fut, du fait sans doute du patriotisme de ses parents, baptisé Napoléon, comme trois autres Nîmois à cette époque. Fils de cordonnier, il apprit certainement le métier chez son père. Mais ses années de jeunesse et son apprentissage professionnel et politique avant 1848 sont très mal connus. Compagnon sous le nom de Nîmois le Loyal, a-t-il fait son tour de France, et est-ce à cette occasion que se sont forgées ses idées sociales et politiques ? Il existe de fortes présomptions pour que ces deux aspects de sa vie soient très liés. Évoquant à la fin de sa vie son histoire personnelle et ses débuts, il dit à plusieurs reprises avoir commencé à participer au mouvement révolutionnaire à Lyon en 1834, et signale même, de façon assez vague, une participation à l’insurrection de 1839 à Paris (2). Son admiration réitérée pour Barbès – qu’il va par exemple saluer lors de sa sortie de la Maison centrale de Nîmes en février 1848, et pour qui il appelle à voter encore en 1869 (3) – pourrait confirmer cette hypothèse. Serait-ce aussi dans la décennie 1830, et grâce à ces voyages qu’il a adhéré à l’idée communiste – alors revivifiée par le néo-babouvisme – idée à laquelle il est resté fidèle toute sa vie ? C’est possible, même si nous n’avons pas de certitude. Quant à son appartenance compagnonnique, même s’il ne s’en est jamais réclamé publiquement, elle paraît d’autant plus confirmée que – comme nous le verrons plus loin – il a bénéficié un peu plus tard, dans les années 1850, pour la promotion de son invention, de l’appui de nombreux compagnons cordonniers. On peut donc raisonnablement supposer que le Tour de France de Napoléon Gaillard – de quelle ampleur, nous l’ignorons – ait pu être l’occasion d’un éveil politique durable, que ne laissaient guère prévoir ses premiers pas nîmois, même si sa famille se rangeait sans doute dans le camp des héritiers de la Révolution.

Sur son activité d’inventeur au début des années 1850, en revanche, de nouvelles sources apportent des précisions importantes. On savait que Napoléon Gaillard avait déposé, dès la fin de 1851, un brevet d’inventeur pour une chaussure en gutta-percha (sorte de gomme de caoutchouc), associant le cuir et cette gomme pour obtenir une chaussure imperméable, facile à fabriquer, même si elle n’était pas moins chère que la chaussure en cuir à cause du coût de la gomme.

Avec cette invention, il disait poursuivre un double but, fabriquer des chaussures à la fois plus souples et plus imperméables que celles qui sont cousues ou clouées, et alléger la tâche de l’ouvrier cordonnier. « Le public, écrit-il, ignore toutes les fatigues de corps et d’esprit de l’ouvrier cordonnier qui fabrique par des procédés ordinaires. Par mon système, il travaille sans fatigue aucune, développe son intelligence, obtient un beau travail et peut être classé au rang des modeleurs et des sculpteurs. » (4)

Mais on ignorait les suites de cette invention et ses conséquences matérielles pour son auteur. Un ensemble de 256 lettres de cordonniers adressées à Napoléon Gaillard dans les années 1850 et conservées à la BnF (5), permet désormais de faire la lumière sur la propagation de cette invention. Gaillard avait demandé ces témoignages aux cordonniers dans le cadre d’un procès qu’il avait intenté pour contrefaçon à un fabricant parisien, David Lévy. Ils confirment d’abord que cette invention était appréciée dans ce milieu professionnel. Tous les auteurs en reconnaissent les mérites (facilité et rapidité d’exécution, solidité, souplesse et imperméabilité de la chaussure). Ils signalent particulièrement son succès auprès d’individus appelés à marcher beaucoup (facteurs, gendarmes, militaires, chasseurs, travailleurs des champs) ou en milieu humide (marins). Nombreux sont ceux qui disent avoir fait plusieurs centaines de paires de chaussures de ce type. Très rares sont les réserves (la chaussure est trop chaude en été, froide en hiver et glissante).

Nous savons aussi par ces lettres comment et où Gaillard a propagé son invention. Les cordonniers lui achetaient une licence d’utilisation, qui pouvait être pour une ville (6), un canton (7) ou même un arrondissement (8), et qui était d’une durée déterminée, un an ou plus. Pour Chartres, par exemple, la licence était de 150 francs. Gaillard utilisait à l’occasion des intermédiaires. Un nommé Cochin, du Mans, dit avoir acheté la licence pour trois arrondissements et l’avoir revendue à 29 maîtres cordonniers (9). Nous pouvons saisir aussi, grâce à la même source, comment l’invention s’est répandue sur le territoire. D’après les lettres des cordonniers, c’est en 1853, dès le 23 février, dans une localité du Gard, Saint-Geniès-de-Malgoirès, puis dans quelques autres du même département (Saint-Gilles, Valleraugue, Le Vigan), qu’il a commencé à vendre des licences de fabrication. Puis, l’invention s’est répandue dans une partie de la France à partir de 1854, mais de façon inégale (carte ci-dessous).

Napoléon Gaillard carte du rayonnement de son invention

Vingt-cinq départements et nombre de villes plus ou moins importantes (10) ont été touchés, principalement dans l’Ouest de la France (douze départements, qui s’étalent de la Seine-Inférieure à la Loire-Atlantique) et le Bassin parisien au sens large (huit départements, mais rien dans la Seine et à Paris, ce qui est assez étonnant). Dans l’Est, le Sud, et le Centre, la pénétration est beaucoup plus lacunaire (cinq départements en tout). Elle est nulle dans le Nord. A quoi est due cette inégalité ? L’attrait de cette invention pouvait certes être un peu plus grand dans une région humide. Gaillard a d’autre part fait des efforts spécifiques de prospection dans l’Ouest (héritage peut-être de son Tour de France) car il est venu à Rennes, à Nantes, ainsi qu’à la Rochelle, et dans l’Orne, et il a diffusé une lettre circulaire auprès des cordonniers. Il a sans doute aussi bénéficié de l’appui de compagnons cordonniers car treize de ceux-ci (11) font allusion à cette appartenance, que ce soit à Orléans, Tours ou Saumur. Gaillard a finalement gagné son procès en contrefaçon le 27 février 1856.

Napoléon Gaillard (1815-1900)A-t-il d’autre part gagné de l’argent avec cette invention ? À la fin de sa vie, il dira en avoir gagné beaucoup. Même s’il exagère sûrement, il n’est pas invraisemblable, d’après les lettres des cordonniers, que son invention lui en ait rapporté et ceci expliquerait peut-être qu’il ait pu passer beaucoup de temps à des activités politiques dans les années 1860, sans être assujetti à son métier. Pourquoi n’entend-on plus parler de cette invention après 1858 ? Certes, il est possible qu’il ait continué à la propager, puisqu’il a réédité son Mémoire descriptif en 1858. Ou bien un fabricant de chaussures avait-il trouvé un procédé plus efficace et surtout moins coûteux ? En tout cas, on peut penser que Gaillard avait amassé ainsi un petit capital qui lui servira plus tard ; même s’il l’a en partie dépensé et a acquis aussi une certaine notoriété dans son milieu professionnel. Il est peu probable cependant que ce soit cette notoriété qui ait ensuite facilité sa promotion à la fonction qu’il a brièvement exercée sous la Commune, mais bien plutôt son activité politique dans les dernières années de l’Empire.

A l’issue de la Commune, Gaillard, qui a démissionné de sa fonction de chef barricadier le 15 mai 1871, est caché d’abord par son avoué. Puis, après avoir séjourné près de Paris, il réussit à partir à Genève avec 4000 francs (12).

L'Estaminet français de Gaillard père

C’était peut-être le reste de ses gains antérieurs. Cet argent lui a sans doute servi à fonder à Carouges, au sud de Genève, une sorte de café-musée de la Commune, L’Estaminet français, puis plus tard, en 1876, alors qu’il a dû reprendre son métier de cordonnier, à tenter de créer une boutique de cordonnier à Genève même, rue du Stand. Mais, apparemment, ces fonds se sont progressivement épuisés et, quand Gaillard rentre à Paris en 1880, il est très pauvre, doit reprendre son métier de cordonnier auquel il associe une fonction de concierge. Il mourra dans la misère le 16 octobre 1900, à l’aube du nouveau siècle.

RAYMOND HUARD

 

(1) Vol 44, Biographies nouvelles, p. 207-209.

(2) Indications tirées du dossier de Gaillard à la préfecture de police de Paris, cote BA 1088. Il s’agit d’une tentative d’insurrection contre la monarchie de Juillet, fomentée par une société secrète républicaine (avec Barbès et Blanqui), qui est écrasée les 12 et 13 mai 1839. Il se peut naturellement que cette participation, à l’époque, ait été très limitée.

(3) Jean-François Jeanjean, Armand Barbès (1809-1870), sa vie, son action politique, sa correspondance, 1909, p.269. Barbès étant alors exilé en Belgique, ce vote serait donc nul, mais Gaillard refuse de voir les élus prêter serment à l’Empire.

(4) Mémoire descriptif du mode de fabrication de la chaussure française en gutta-percha, Nîmes, 1853, in-8.

(5) Ces lettres sont conservées à la BnF sous le titre Factum. Gaillard, Napoléon, 1857. Copie de 256 lettres à Napoléon Gaillard, cote 4 FM 12972. Dans le cadre d’un procès qui l’opposait à un contrefacteur, Gaillard avait demandé ces témoignages aux ouvriers cordonniers.

(6) Le Havre (Seine-Inférieure) en octobre 1854.

(7) Pavilly (Seine-Inférieure) en janvier 1856.

(8) Neufchâtel-en-Bray (Seine-Inférieure) en septembre 1854.

(9) Lettre du 19 janvier 1857.

(10) Rouen, Le Havre, Fécamp, Dieppe, Alençon, Chartres, Rennes, Angers, Le Mans, Nantes, Tours, Saumur, Versailles.

(11) Comme Lesaunier dit Manceau l’Aimable Courageux à Tours, ou Hilarion dit Provençal l’Ile d’Amour à Orléans, ou Laplanche dit Parisien Ami de la Gloire, à Nantes.

(12) On l’accusera plus tard, à tort, d’avoir volé cet argent à la Commune.