28 avril... La Commune est depuis 26 jours en guerre civile. La part la plus déterminée de ses partisans, la plus militante, est toujours sur le terrain avec la même ardeur. Mais des signes de lassitude se font sentir dans la population, dans la capitale à nouveau assiégée. Le 16 avril, les élections complémentaires ont peu mobilisé. De fait, le travail de l’assemblée communale n’a rien de simple car, du jour au lendemain, on ne s’improvise pas à la fois décideur, administrateur et animateur de citoyenneté directe. Les discussions de l’Hôtel-de-Ville sont longues, parfois confuses.

Portrait de Jules Miot (1829-1883), pharmacien et membre de la Commune en 1871. - Carjat & Cie , Photographe  Entre 1860 et 1890 (Source Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

Une semaine plus tôt, le 20 avril, on a réorganisé le travail de l’assemblée municipale, renforcé le rôle de la commission exécutive chargée en principe de coordonner l’action des commissions. Mais les résultats peinent à se faire sentir, les décisions prises ont parfois du mal à se mettre en œuvre. Ce 28 avril, une fois de plus, la discussion est âpre, sur la gestion des opérations militaires, sur le travail de nuit des boulangers, sur les liens avec les francs-maçons. Au moment où il semble que les débats approchent de leur terme, un des plus anciens membres de la Commune (il est né en 1809 et a été élu député en 1848), le pharmacien Jules Miot, élu du XIXe arrondissement, dépose sur le bureau de l’assemblée un texte de proposition.

« Vu la gravité des circonstances et la nécessité de prendre promptement les mesures les plus radicales, les plus énergiques ;

« La Commune décrète : *

« Article premier. — Un Comité de salut public sera immédiatement organisé.

Art. 2. — Il sera composé de cinq membres nommés par la Commune au scrutin individuel.

“Art. 3. — Les pouvoirs les plus étendus sur toutes les Commissions sont donnés à ce Comité, qui ne sera responsable qu’à la Commune.”

 

Jules Miot est un combattant révolutionnaire éprouvé. Membre de l’Internationale, il est l’ami de Félix Pyat — que Marx n’aimait guère — et réputé “jacobin”. Il est persuadé que la Commune se perd par ce qu’il considère être des tergiversations. Pour lui, comme pour Pyat ou Delescluze, il faut impérativement retrouver l’élan volontaire et centralisé de l’an II et du “Grand Comité”, celui de Robespierre, Sain-Just, Couthon et Carnot.

La proposition de Miot prend de court l’assemblée. Édouard Vaillant, aussitôt, propose que l’on se donne le temps de la réflexion. Vallès, qui préside la séance ce jour-là, fait voter l’urgence et laisse la discussion s’engager. Elle est tumultueuse. Paul Rastoul, Alfred Billioray, Léo Meillet, Charles Ledroit, Henry Champy, Antoine Arnaud, Henry Fortuné appuient Miot. Paschal Grousset, Vaillant et Auguste Vermorel disent au contraire leur désaccord. Pour Jules Babick, il ne saurait y avoir « d’autre dictature que celle de la Commune ».

In fine, la clôture de la discussion est votée dans le tumulte et la séance est levée à 19 h 45. Elle doit se poursuivre le lendemain et s’annonce chaude…

Séance de la Commune dans la salle des Maires de l'Hôtel de Ville - Le Monde Illustré du 15 avril 1871 (Source Gallica)

 

L’appel “au peuple des campagnes”

Ce même 28 avril, un texte est publié en annexe des discussions de l’Assemblée, sans que le procès-verbal indique qu’il ait été discuté. Il ne doit pas être confondu avec l’appel “aux travailleurs des campagnes”, rédigé par la journaliste André Léo, publié dans La Commune du 10 avril, imprimé à 100 000 exemplaires et envoyé par ballons vers la province (sur ce texte d’André Léo, voir le blog de Michèle Audin : https://macommunedeparis.com/2016/06/02/frere-on-te-trompe-le-tract/)

Comme les textes aux départements antérieurement votés, l’appel au peuple des campagnes témoigne du désir de la Commune de trouver des oreilles favorables en dehors de la capitale, dans l’esprit de l’autonomie communale et de la fédération des communes qui est le grand rêve du Paris insurgé.

« Au peuple des campagnes », par André Léo, 28 avril 1871. Archives de Paris, 1AZ 18, dossier 166, recto.     « Au peuple des campagnes », par André Léo, 28 avril 1871. Archives de Paris, 1AZ 18, dossier 166, verso.

En ce sens, cet appel éclaire de façon intéressante l’ambivalence du rapport des communards au monde de la ruralité. D’un côté, le discours communard ne cesse de critiquer le caractère « rural », dont Henri Bellanger dit, dans Le Cri du Peuple (24 mars 1871) qu’elle est composée de « ruraux, élus de l’ignorance affectée de peur ». Le journal La Commune du 21 mars n’hésite pas de son côté à écrire que les « Parisiens courageux veulent la République et la liberté, tandis que les lâches ruraux veulent la monarchie et l’esclavage ». Quant au journal de Félix Pyat, Le Vengeur, il affuble Adolphe Thiers du sobriquet de « Rural Ir » dans son édition du 19 avril.

Mais, d’un autre côté, les paysans ne sont pas responsables de la condition qui les aveugle. À la campagne comme ailleurs, il y a des riches et des pauvres, des « propriétaires » et des « travailleurs de la campagne ». C’est à ceux-là que s’adresse l’appel du 28 avril. En cela, il oppose la catégorie sociale valorisée - le paysan ou le travailleur – et la notion politique dépréciée et même condamnée – le rural. L’objectif explicite, in fine, est de dissocier le « peuple des campagnes » des « ruraux » qui les aliènent.

 

                                                                  PROCLAMATION AU PAYS.

 

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Liberté — Égalité - Fraternité.

COMMUNE DE PARIS. CARACTÈRE DE LA RÉVOLUTION DU 18 MARS.

 

Au peuple des campagnes,

 

Méconnue d’abord, la Révolution du 18 mars, aujourd’hui consacrée par un mois d’existence et d’héroïques efforts dont le succès ne saurait se faire attendre, la Révolution du 18 mars, dis-je, est assurément le plus grand acte de justice populaire qui ait été jamais accompli.

En face d’un gouvernement établi, disposant de toutes les forces d’une administration défiante autant qu’impitoyable ; le peuple, le peuple seul, a su improviser une organisation redoutable qui saura ·dominer tous les obstacles.

La République était menacée par l’Assemblée féodale qui siège à Versailles, Paris insulté dans son honneur, attaqué dans ses justes' prérogatives. On voulait désarmer notre intrépide Garde nationale, en employant contre elle l’armée qu’on n’avait pas voulu laisser combattre les Prussiens. Paris s’est levé, les soldats ont fraternisé avec les citoyens, et le Gouvernement n’a plus eu d’autre ressource qu’une fuite honteuse.

Quelques jours après, 250 000 suffrages, émis en toute liberté, établissaient une Commune chargée de pourvoir, sous le contrôle vigilant du peuple, aux nécessités d’une situation jusque-là sans exemple et d’assurer le triomphe de ses légitimes revendications . . Paris, toujours tenu en lisière par les gouvernements antérieurs, avait enfin son autonomie absolue, intégrale ; il allait pouvoir régler à son gré ses intérêts et prendre en main la direction de ses affaires ·· intérieures. C’était justice ; une cité de deux millions d’âmes ne pouvait accepter plus longtemps d’être traitée en mineure, je pourrais dire en esclave, par les dépositaires d’une autorité centrale qui ne s’était fait connaître que par ses fautes et ses crimes, qui, en un mot, avait livré Paris et la France à l’étranger.

Que veut Paris ?

Paris veut toutes les franchises qui découlent de la pleine souveraineté, dans l’ordre communal : il les possède aujourd’hui, il saura les conserver envers et contre tous. Pouvait-il permettre d’un autre côté que la République, sa conquête à lui, fût plus longtemps en butte aux atteintes des royalistes conjurés ? C’eût été un suicide. Il ne pouvait l’accepter. ·.

Comment a répondu le gouvernement de Versailles ? Par des violences et des menaces, par des insultes nouvelles et, en dernier lieu, par la force des armes, et enfin par l’assassinat de nos prisonniers.

Dans cette position, la Commune de Paris a été forcée de sortir de ses attributions normales.

Traitée en ennemie, elle a dû faire acte de gouvernement, assurer, dans les limites du possible, les services généraux ; agir en belligérante, comme la guerre qu’on lui déclarait lui en imposait le devoir.

On sait le reste, et le canon de Versailles qui tonne contre nos remparts, les obus de Versailles qui pleuvent sur nos maisons, allant le plus souvent frapper des femmes et des enfants, voilà la réponse du Gouvernement.

Ainsi s’est creusé plus profondément l’abîme qui sépare la population parisienne des royalistes de l’Assemblée. Paris bloqué, privé de correspondance avec l’intérieur, Paris bombardé n’a plus d’autre alternative que de vaincre ou de périr.

Le péril est grand, mais combien glorieuse sera la victoire ! Le gouvernement de Versailles a beau faire, il succombera sous la malédiction universelle.

Les traîtres qui ont signé la capitulation de janvier, qui bombardent en ce moment Paris, n’échapperont pas au juste châtiment de leurs forfaits.

Ils sont et seront de plus en plus impossibles. L’exécration générale, dont ils sont l’objet à Paris, dans toutes les classes et dans toutes les opinions, en est un gage.

Il y va de la ruine ou du salut pour tous, amis ou ennemis. Ce ne serait plus l’ardent foyer de l’idée ; la science, l’art et l’industrie, frappés dans l’une de leurs principales patries, pleureraient longtemps la ruine de cette grande cité ; si hospitalière pour tous les talents, pour toutes les ardeurs généreuses du génie. La vie se retirerait de Paris devenu cadavre. Le silence et la mort, telle serait la physionomie de notre glorieuse capitale.

L’entrée victorieuse des Versaillais dans nos murs serait l’arrêt de mort de Paris ; l’échafaud, la fusillade et la déportation en feraient un désert.

Avec la victoire populaire, au contraire, quel sera le prix' ?

 

 

La liberté partout, à la commune et dans l’État ; la sécurité au domicile, l’épanouissement du travail affranchi de toute entrave, livré à toutes ses énergies, le commerce et l’industrie reprenant leur· activité anéantie par les coupables manœuvres de Versailles, l’instruction répandant la lumière à flots, en établissant l’égalité intellectuelle, source unique et seule garantie de la véritable égalité, enfin l’union des cœurs et des volontés.

Paris libre dans la France libre, et marchant du même pas que les départements aujourd’hui enchaînés par la terreur ou les mensonges de la réaction, Paris redeviendra le cœur et la tête de la France et de l’Europe, mais sans prétentions à une suprématie qu’il désavoue et qui serait la négation de ses principes les plus chers. Qu’on compare cette situation à celle que nous ferait la victoire des généraux de Versailles, les mêmes qui ont livré la France aux Prussiens, si jamais ces généraux pouvaient vaincre Paris, et qu’on juge !”