De Lissagaray à Cladel, du témoignage au roman, nombreux sont les récits de la Semaine sanglante. La situation industrielle et commerciale de Paris en octobre 1871, rapport établi par une « fraction du Conseil municipal », illustre le caractère de classe de cette tuerie et de la répression. Il constate l’absence - tués, prisonniers ou en fuite - de la moitié des cordonniers, du tiers des tailleurs et des ébénistes, de pratiquement tous les plombiers, couvreur ou zingueurs… tanneurs... 1500 bronzeurs manquent à l’appel ; les peintres de lettres et d’enseignes ont disparu...

Le document qui suit est d’une autre nature ; l’horreur qu’il suscite est la même. Ce rapport au général Daguerre, en date du 29 mai1871, est signé par Chevallier, chef de bataillon commandant le 37e Régiment de Marche. Revendiquant la gloire d'être entré le premier dans Paris au Point-du-Jour, il décrit froidement la progression versaillaise. La bonne conscience du galonné, qui parlant de lui-même à la troisième personne fait son propre éloge et se décerne un satisfecit pour les dispositions qu’il a prises, est sans faille.
La férocité de la répression versaillaise n’est certes pas une surprise, mais l’exposé tranquille de l’exécution de prisonniers, capturé pour être entres dans un poste qu’ils ne savaient pas investi par la troupe, la fait saisir sous un autre angle : celui des massacreurs.
La racaille, même désarmée, ça se fusille sans états d’âme. Un aspect positif : les pertes du régiment prouvent que les Communards visaient juste.

Jacques ZWIRN

 Entrée des troupes de Versailles, église Saint Jean-Baptiste de Belleville, mai 1871 Paris. Bibliothèque Historique de la Ville de Paris (© BHVP/Roger Viollet)

 
Le 37e Régiment de Marche avait, le 21 mai, deux bataillons à la maison Fréville à Sèvres (2e et 3e bataillons) et le 1er bataillon de garde à la trachée du Point-du-Jour.
Le brave et regrettable (sic) lieutenant-colonel Mallat, qui était alors de service à l'avancée du Point-du-Jour, voyant la porte de Saint-Cloud abandonnée par l'armée de l'insurrection, élança avec l'ardeur qu'on lui connaissait et qu’il savait si bien inspirer à la troupe sous ses ordres, le premier bataillon du Régiment (Commandant Chevallier) sur cette porte qui fut enlevée sans trop grande résistance, mais à l'entrée, Monsieur le Commandant Chevallier se trouva en présence d'une barricade qui lui opposa une vive résistance et qui fut enlevée avec énergie, grâce aux bonnes dispositions prises par cet officier supérieur.
Dans cette situation, il devenait urgent d'appuyer ce coup de main hardi par des renforts : en effet, les deux autres bataillons de régiment ne tardèrent pas à arriver et avec eux toutes les troupes de l'armée.
Le régiment se trouva massé à la porte de Saint-Cloud dont les abords intérieurs avaient été réduits à l'impuissance.
Il restait alors à cheminer par la fortification, afin d'enlever les bastions encore occupés par les insurgés.
Trois compagnies du 1er bataillon sous le commandement du Monsieur le Capitaine de Negroni furent envoyés en avant et s‘emparèrent successivement des bastions et redans.
Depuis ces affaires le régiment est venu prendre position au Trocadéro, à la rue François 1er, au Palais de l'industrie, où le 1er bataillon a eu à soutenir une attaque de peu d'importance, puis au Louvre et à l’Hôtel de Ville.
Prise d'une barricade, mai 1871 - dessin de Vierge Enfin, le 25 mai, et c'est ce jour là que commencent les véritables fait de guerre du régiment, le 37e Régiment de Marche est envoyé à la place Royale et entre dans la rue des Vosges où le 1er bataillon sous les ordres de Monsieur le Commandant Chevallier engage une vive fusillade avec les insurgés.
La Maison Perrotin qui fait face à la rue des Vosges et qui forme angle au boulevard Beaumarchais et à la rue Daval était occupée par les insurgés ce qui rendait très difficile la position du régiment dans la rue des Vosges, il devenait urgent de s'emparer de cette maison.
Le Lieutenant-colonel Mallat élança la 1ère compagnie du 1er bataillon avec la section d'élite sous les ordres de Monsieur le Capitaine Negroni qui enleva cette position avec une énergie au-dessus de tout éloge, mais cette minime fraction du régiment se trouva bientôt séparée du gros du corps et comme nous. Vous, Mon Général, vous eûtes de vives inquiétudes sur sa position.

Prise de la barricade de la rue Saint-Antoine – Lithographie coloriée (Musée Carnavalet) Le Capitaine de Negroni assailli par la mitraille et les obus pris des dispositions qui lui permirent de résister vaillamment et avec avantage à toute attaque de l‘ennemi, aussi fût-ce avec la plus grande tranquillité d'esprit, mais avec la plus grande vigilance, qu‘il passa la nuit dans cette position.
Ce poste que des insurgés croyaient encore en leur pouvoir, enleva plusieurs d'entre-eux : l Chef de bataillon, l Capitaine, l Officier d'Etat-major à cheval, 1 Vengeur de la République, l Artilleur vinrent successivement se présenter à la porte, furent arrêtés par le Capitaine de Negroni ci-passés sur le champs par les armes.
Le 26 mai au matin, les trois bataillons du régiment furent élancés avec sa bravoure habituelle par le Lieutenant-Colonel Mallat sur la grande barricade de la Bastille qui fût enlevée avec cette ardeur qui n'a jamais abandonné le 37e Régiment de Marche dans les circonstances difficiles.

Barricades rue Saint Antoine, mai 1871, Lithographie coloriée (Musée Carnavalet) Le régiment s'est emparé ensuite des barricades Saint-Antoine, rue Amelot, boulevard Richard-Lenoir, après ces opérations l'ennemi a été complètement dispersé et le régiment rentra le soir à la place Royale, après avoir essuyé des pertes à jamais regrettables.

Monsieur le Lieutenant-Colonel Mallat, commandant le régiment, tué. Monsieur le Capitaine Flambeau, tué. Monsieur le Capitaine Adjudant-Major, du 1er Bataillon Dandeleux, tué à mes côtés. Monsieur le Sous-Lieutenant Faure, tué. Monsieur le Capitaine Guinic blessé dangereusement. Monsieur le Capitaine de Courson, blessé. Monsieur le Capitaine Laussac, blessé légèrement. Monsieur le Sous-Lieutenant Benoit de Sainte-Foy, blessé. Monsieur le Sous-Lieutenant Garcin, amputation des doigts. Monsieur le Sous-Lieutenant Paillet, blessé légèrement. Et 129 sous-officiers et soldats blessés et 12 tués.
Ces pertes parlent d'elles-mêmes, elles prouvent l'ardeur qu'a déployé le régiment dans cette terrible journée du 26.
J'ai à vous signaler, Mon Général, les militaires du régiment qui se sont le plus particulièrement distingués dans la journée du 26.
Monsieur le Capitaine de Negroni, commandant dans la 1ère Compagnie du 1er Bataillon qui s'est élancé de la maison Perrotin le drapeau à la main, suivi par une dizaine d'hommes de sa compagnie et qui l'a planté sur la barricade de la Bastille et pour l'énergie qu'il a déployée dans les missions difficiles et périlleuses qui lui ont été confiées ;
Monsieur le Capitaine Adjudant-Major Bemard du 2e Bataillon, qui a fait preuve d'un grand sang-froid en arrivant à la barricade de la Bastille ;
Monsieur le Capitaine Adjudant-Major Vernbiev, du 1er Bataillon, qui est toujours resté au premier feu ;
Monsieur le Lieutenant Berthaume, Commandant la section d'élite du 2e Bataillon, qui a fait preuve de la plus grande énergie ;
Le Sergent Olivier du 1er Bataillon, qui a planté le drapeau sur la fortification à la porte de Saint-Cloud ;
Place de la Bastille (Paris 11), immeuble en ruine avec panneau publicitaire - Photographie anonyme, Musée Carnavalet Enfin tous les militaires du régiment entraînés par un dévouement au-dessus de tout éloge, ont montré la plus grande abnégation, malgré les privations qu'ils enduraient depuis trois jours ; tous étaient pénétrés de la grandeur de leur devoir et électrisés par cette conviction qu'ils sentaient derrière eux la France et la Société demandant justice des crimes qui venaient d'être commis par les misérables qu'ils avaient à combattre.
Mon Général, je crois de mon devoir, avant de terminer ce rapport, de protester au nom des militaires sous mes ordres, contre les divers rapports qui ont paru et qui retinrent au 37e de Marche l'honneur incontestable et de notoriété publique dans la 3e Division de l'armée de réserve, d'être entré le premier dans Paris.

Mai 1871 - Exécution des Communards D'ailleurs, Mon Général, nous ne pouvons avoir de meilleur protecteur que vous, qui nous avez si bien montré le chemin de l'honneur, aussi le 37e de Marche n'a-t-il eu qu'à continuer dans cette terrible guerre civile ses traditions de bravoure qu’il s'était acquises dans l'armée de la Loire, où il a été cité pour son élan à la bataille de Coulmiers, le 9 novembre I870 et à la bataille de Loigny, le 2 décembre 1870.
Veuillez agréer, Mon Général, l'expression de mon plus profond respect.

Le Chef de Bataillon commandant le 37e régiment de Marche.

CHEVALLIER
Paris, le 29 mai 1871