ITINÉRAIRE D’UN HISTORIEN
De nombreux communards ont écrit sur les journées de 1871 ; deux d’entre eux ont fait œuvre d’historiens avec Histoire de la Commune de 1871 de Prosper-Olivier Lissagaray et Mes Cahiers rouges - Souvenirs de la Commune de Maxime Vuillaume. Cet article évoque Vuillaume, journaliste, communard, exilé. Un second article étudiera sa démarche d’historien et l’originalité de son livre.
Maxime Vuillaume naît le 19 novembre 1844 à Saclas (Essonne) de parents commerçants. Il est bon élève au collège d’Étampes, au lycée de Nantes, au collège Sainte-Barbe à Paris, puis à l’École des Mines en 1865. Blanquiste opposé au Second Empire, il fréquente au quartier latin la jeunesse frondeuse et de futurs communards.

Le journaliste
Il écrit dans des journaux éphémères, Le Père Duchêne de Gustave Maroteau où, en décembre 1869, il rencontre Alphonse Humbert, Eugène Vermersch et Georges Pilotell. Il contribue au journal de Félix Pyat Le Vengeur, La Caricature de Pilotell, et régulièrement au journal d’Auguste Blanqui La Patrie en danger. Suite à la déclaration de guerre, la proclamation de la République et le siège de Paris, il participe aux journées des 31 octobre 1870 et 22 janvier 1871 contre le Gouvernement de la Défense nationale. Il s’est enrôlé dans le 248e bataillon de la Garde nationale dirigé par Charles Longuet.
Le 6 mars 1871 paraît Le Père Duchêne, nouvelle formule gouailleuse, 68 numéros diffusés jusqu’au 21 mai. « Ardemment républicain, viscéralement patriote, passionnément égalitariste et furieusement anticlérical, le quotidien est doctrinalement hébertiste » selon Maxime Jourdan l’un des préfaciers des Carnets rouges (1). Son style se veut imagé, canaille et populaire avec ses « grandes journées », « grandes colères », « grandes motions », ses diatribes à tous les « jean-foutres », traîtres, propriétaires, et les « calotins ». C’est l’un des journaux les plus lus (tirage voisin de 50 à 60 000) après Le Cri du Peuple de Jules Vallès (100 000 exemplaires). L’important courrier qu’il reçoit témoigne de sa grande popularité. (3)
Le communard

Descendant de Vuillaume, Marcel Cerf qui lui a consacré un petit ouvrage (2), note que « Le Père Duchêne malgré ses allures débraillées est donc le partisan résolu de l’instruction laïque, obligatoire et gratuite pour tous ». Si les articles ne sont généralement pas signés, il note que « l’éditorial du 20 germinal (9 avril 1871) est certainement rédigé par Vuillaume qui, le 5 avril, venait d’avoir une fille : ‘Il a une fille Le Père Duchêne !’ Quelle excellente occasion pour exposer ses idées sur l’éducation des filles ».
Quelques jours plus tôt, le 2 avril, les hostilités ont commencé vers le Mont Valérien ; des fédérés sont fusillés, puis les 3 et 4 avril, c’est l’échec de la sortie sur Versailles, l’exécution d’Émile Duval, de Gustave Flourens et de beaucoup d’autres. Le Père Duchêne déplore l’inertie du délégué à la guerre Gustave Cluseret et les intrigues du Comité central de la Garde nationale contre la Commune. Il souhaite que le colonel Louis-Nathaniel Rossel lui succède. Le 27 avril, Vuillaume assiste à une réunion secrète, rue des Dames, entre Rossel, Jaroslaw Dombrowski, Valery Wroblewski et Charles Gérardin élu de la Commune, qui évoquent la mise en place d’un Comité de salut public qui se substituerait à la Commune. Maxime Jourdan note que, début mai, « Vuillaume redouble d’activité : il contribue au Journal Officiel de la Commune et à L’Estafette de Secondigné et fonde La Sociale […], à seulement 26 ans, (il) se trouve à son apogée ». (1)
Le journal et ses rédacteurs sont très impliqués dans le conflit qui oppose, à la Commune, majorité (pour) et minorité (contre, 22 élus) sur la constitution du Comité de salut public. Si les positions des trois rédacteurs diffèrent, le journal est très hostile aux minoritaires, « les jean-foutres qui foutent le camp de la Commune », « ces déserteurs devant l’ennemi ne méritent que le peloton d’exécution » (2). Mais cette tonalité change vite sous la pression populaire car il faut s’unir pour défendre la Commune.
Début mai Rossel a remplacé Cluseret mais, dès le 10 mai, il démissionne n’ayant pu s’imposer à une armée de soldats-citoyens ni inverser la situation militaire ; il est remplacé par Charles Delescluze. L’équipe du journal a constitué un bataillon de francs-tireurs, Les Enfants du Père Duchêne. Le 21 mai, les versaillais entrent dans Paris, le 22 la parution du journal s’interrompt. Marcel Cerf note que, le 23, « Les Enfants du Père Duchêne défendent les approches de la rue de Rennes » […]. « Le képi à double galon d’argent crânement campé sur la tête, Vuillaume fait le coup de feu contre les Versaillais » et participe aux combats de rue. Le 25 mai il est arrêté rue de Vaugirard. Conduit à la cour martiale qui siège au Luxembourg, il parvient à s’échapper grâce à la bienveillance d’un sergent.
L’exilé
Pendant un mois Vuillaume se cache dans Paris. Fin juin il réussit à gagner la Suisse où son séjour est tout d’abord difficile financièrement. Il adhère à la section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste créée début septembre qui se veut hors des courants marxiste ou bakouniniste. Marxiste, le Conseil général de l’Internationale refuse l’adhésion de cette section qui s’oriente vers la fédération jurassienne de tendance libertaire.
Vuillaume envisage dès cette époque de rédiger ses souvenirs de la Commune. Un premier récit est publié à Genève en octobre 1871, Hommes et choses de la Commune. Récits et portraits pour servir à l’histoire de la première révolution sociale. Afin d’atteindre les rédacteurs du Père Duchêne, le 20 novembre a lieu le procès du Père Duchêne devant le 3e conseil de guerre siégeant à Versailles. Vermersch et Vuillaume exilés, Humbert, seul prévenu est accusé d’avoir poussé au massacre des otages et à la confiscation des biens de Thiers, Picard et Gallifet. Marcel Cerf rappelle que Vermersch a adressé, depuis Londres, un courrier « pour décharger Humbert de la responsabilité des articles écrits par Vuillaume et par lui-même » […]. « En tant que rédacteur en chef du journal, Vermersch revendique la paternité du style caractérisant Le Père Duchêne » et son positionnement radical. Vermersch et Vuillaume sont condamnés par contumace à la peine de mort et Humbert à la peine des travaux forcés à perpétuité. La condamnation de Vuillaume est confirmée le 14 février 1876.
Depuis février 1873, Vuillaume occupe en Suisse un emploi stable à Altdorf dans l’entreprise de Louis Fabre chargée du percement du tunnel du Mont Saint-Gothard. Vuillaume publie dans La Liberté de Bruxelles, sous forme de série, Six heures à la cour martiale du Luxembourg, récit sur la Semaine sanglante et son évasion. Il rédige aussi des ouvrages scientifiques le rapprochant d’Élisée Reclus qui lui conseille de prendre un pseudonyme pour publier ses textes.
Au cours des années 1870 /1880, il voyage pour ses activités professionnelles. Plus tard, il résumera ainsi ses nombreux déplacements : « En août 1872, je pars pour Lausanne d’où je reviens à Genève. En février 1873, je quitte définitivement Genève pour Altdorf où je reste jusqu’en juillet 1878. L’Italie (Gênes), la Russie, encore l’Italie. Je ne reviens en France qu’en 1887 ». (4) Préalablement, à compter de mars 1879, Vuillaume a bénéficié d’interventions en sa faveur et une remise de peine a été prononcée le 17 mai 1879, dans le cadre de la loi d’amnistie partielle du 3 mars 1879.
LES CAHIERS ROUGES
Gracié en mai 1879, Vuillaume retrouve Paris en 1887 et redevient journaliste à La Justice de Georges Clemenceau dont il est secrétaire de direction et aux journaux Le Radical et L’Aurore. Il a déjà écrit des textes sur la Commune mais demeurés confidentiels : Six heures à la cour martiale du Luxembourg, Un peu de vérité sur la mort des otages. Souhaitant sans doute se différencier de Prosper-Olivier Lissagaray dont l’Histoire de la Commune de Paris est parue dès 1876, Vuillaume hésite avant de présenter ses souvenirs.
Recherches et hésitations
Dans l’avant-propos de Lucien Descaves à l’édition, en février 1908, du premier Cahier de Vuillaume, texte repris dans l’édition intégrale inédite de 2011 établie par Maxime Jourdan, Mes Cahiers rouges Souvenirs de la Commune (5), il évoque les hésitations de Vuillaume d’autant que deux éditeurs — Stock et Fasquelle — avaient précédemment refusé le manuscrit. Celui-ci est transmis, fin 1907, par l’intermédiaire de Descaves à Charles Péguy, gérant de la revue des Cahiers de la Quinzaine, qui s’enthousiasme pour le projet et trouve le titre : Mes Cahiers rouges.
Descaves presse Vuillaume car les acteurs et témoins de 1871 disparaissent, mais il veut être précis, disposer d’une documentation exhaustive et fiable, vérifier et croiser les points de vue ; il ne veut pas « mettre en cause des camarades qui vivent encore » ni « troubler la quiétude des vivants ». Les souvenirs de Vuillaume paraissent sous la forme de dix Cahiers, les trois premiers début 1908, les trois suivants en 1909, le septième — dit, à tort, dernier Cahier — en 1910 puis régulièrement jusqu’en 1914 dans les Cahiers de la Quinzaine, mais inédits en volume regroupant les dix Cahiers.
Le dixième Cahier a été publié peu avant la guerre de 1914 et Péguy est tué au tout début de la guerre ; Vuillaume en est très affecté, il quitte le journalisme en 1921. Diminué physiquement, il meurt en 1925 (6). Vuillaume avait signé un contrat avec le libraire-éditeur Paul Ollendorff pour une parution des sept premiers Cahiers, gros volume mais incomplet, dite édition Ollendorff de 1910. C’est cette édition qui sera utilisée pour les rééditions suivantes en 1953, 1971 puis 1998.
Les Souvenirs de la Commune de Vuillaume ne constituent donc pas un récit classique chronologique mais une série de Cahiers thématiques avec titre général, paragraphes et sous-paragraphes, soit une somme de fragments multiples, une énorme documentation sur la Commune : événements, lieux, enquêtes auprès des acteurs et témoins, portraits de personnalités que l’on peut d’ailleurs retrouver sous des angles différents dans plusieurs Cahiers. Si l’ensemble peut être lu en continu compte tenu d’un style alerte et journalistique, la table des matières, très détaillée, et l’index des noms propres établis par Maxime Jourdan sont très précieux pour entreprendre des recherches particulières. Ouvrons et parcourons quelques-uns des Cahiers pour un aperçu du foisonnement des informations qu’ils contiennent.

Les Cahiers rouges
Le premier Cahier évoque sa journée à la cour martiale du Luxembourg. Les versaillais sont entrés dans Paris, c’est le début de la Semaine sanglante. Mercredi 24 mai, Vuillaume parcourt Paris, désormais témoin des événements. Rue de Vaugirard, près du Jardin du Luxembourg, il est arrêté. Devant le tribunal … Interrogatoires … À la queue … Ceux qui attendent … Angoisse … L’abattoir du Luxembourg … Petites cours martiales … L’Opéra … Le compte des morts. Vuillaume a pu s’échapper, se cacher dans Paris puis s’exiler.
Le deuxième Cahier concerne la mort des otages le même jour. Vuillaume cherche à comprendre ce qui s’est passé.
« Ce que je vais écrire, est-il la vérité ? […] C’est dans tous les cas le résultat d’une minutieuse enquête près des rares survivants des derniers jours d’agonie de la Commune […] Je n’ai rien caché, ni omis de ce que j’ai appris […] Je n’avais pas à faire œuvre de parti, si je voulais faire œuvre de vérité » …
Nous voulons l’archevêque … Vers la mort … La fusillade … Les acteurs du drame … Récit également de la fusillade de la rue Haxo le 26 mai. Préparatifs … Il m’en faut cinquante … Jusqu’à la mairie de Belleville … Rue de Paris … Rue Haxo … Le mur … Le massacre … Le compte des morts.
Le troisième Cahier évoque le journal Le Père Duchêne réalisé par Humbert, Vermersch et Vuillaume.
Je rencontre Vermersch … Il est bougrement en colère … Nos après-midis dans la fournaise … Quelques amis … Félix Pyat … Rogeard … Rossel … Raoul Rigault … Derniers jours … Le Père Duchêne a vécu.
Le quatrième Cahier concerne Quelques-uns de la Commune.
Ceux qui vont vers la mort. Raoul Rigault. Boulevard Saint-Michel … Vermorel. Boulevard Voltaire … Delescluze. Un nouveau Baudin ! … Ceux du quartier. Chez Huber … Aux Cadrans … Chez Kroeber … Chez Hoffmann … Chez Glaser …Ceux de l’exil. Mon ami le colonel. Genève … Le Père Gaillard … Protot … Eugène Vermersch. Altorf.
Le cinquième Cahier rappelle ce que furent les journées révolutionnaires, celles des grands succès et celles des terribles défaites, les déambulations et les rencontres de Vuillaume dans la ville révoltée.
Grands jours. L’entrée des Prussiens … Premier mars 1871… Le 18 mars – Aux armes ! Aux armes ! Montmartre est pris ! … Aux Buttes Montmartre ! … Crosse en l’air. Le plus beau jour de ma vie ! … Ceux qui se battent … Aux armes citoyens. La nuit du 3 avril … Place Vendôme … César écroulé … Fuite dans les catacombes … Rue Gay-Lussac … La rue rouge.
Le sixième Cahier relate les péripéties de la fuite de Vuillaume et de son exil.
Ceux qui dénoncent … Fuite … Hors frontières … Vers le Jura … Genève … En paix …
Avec le huitième Cahier, Vuillaume analyse les circonstances de deux drames qui lui tiennent particulièrement à cœur : la mort de Gustave Chaudey qui aurait donné l’ordre de « balayer la place » de l’Hôtel de Ville lors de la fusillade du 22 janvier 1871 ; arrêté en avril il est fusillé à la prison de Sainte-Pélagie le 23 mai 1871. Quant à Édouard Moreau du Comité central de la garde nationale, arrêté et jugé sommairement par les versaillais, il est fusillé le 25 mai 1871 à l’abattoir de la rue Lobau.
Le neuvième Cahier regroupe de nombreux témoignages et correspondances de responsables et acteurs de la Commune transmis à Vuillaume ou qui lui ont été remis.
Pour Lucien Descaves, Vuillaume est un narrateur « méticuleux et véridique autant qu’historien peut l’être […] Sa petite phrase sèche, nerveuse, rapide excelle à transcrire les impressions et à répercuter les confidences », à faire partager « la fierté d’en avoir été ». L’historien Dominique Kalifa note « cette obsession (qui) dit aussi l’intensité de l’événement, la certitude d’avoir forcé le destin, accompli de grandes choses » (7). Pour Jean Baronnet qui a regroupé Les Archives de Maxime Vuillaume, c’est bien lui qui,
« dès 1871, accumule les documents qui donneront à la Commune son vrai visage, débarrassé de tout romantisme ou parti pris » (8).
Maxime Jourdan note que « jamais aucune inclination idéologique ne vient altérer son jugement, jamais aucune considération politique ne vient fléchir sa quête intransigeante de vérité ». Quant à Vuillaume, qui ne se lasse pas d’évoquer et de transmettre ce que fut la Commune, il écrit (Cahier dix – Proscrits) :
« Longtemps ce soir-là nous causâmes des vieux jours […] Inoubliables jours… Nous en causerions encore dans le tombeau si nous y étions voisins … »
ALINE RAIMBAULT
Notes :
(1) Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges - Souvenirs de la Commune, Édition intégrale inédite, texte présenté, établi et annoté par Maxime Jourdan, La Découverte, 2011 ;
(2) Marcel Cerf, « Les Cahiers rouges » de Maxime Vuillaume, Cahiers des Amis de la Commune, 1988. ; On peut le lire ici : images/PhotothequeAmis/jpg/Cahier des Amis de la Commune n 3 Marcel Cerf Maxime-Vuillaume.pdf
(3) Jacques Rougerie, Paris libre 1871, Éditions du Seuil, 1971, 2004, (Les journaux p. 198-204) ;
(4) Michel Cordillot (coord.), La Commune de Paris 1871, Les acteurs, L’évènement, Les lieux, Les Éditions de l’Atelier/ Éditions Ouvrières, 2020 (Notice Maxime Vuillaume).
(5) Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges, Souvenirs de la Commune, Texte présenté, établi et annoté par Maxime Jourdan, La Découverte 2011, rééd 2013 puis 2020 (poche avec ajouts et modifications) ;
(6) Article nécrologique de Lucien Descaves dans Comoedia (27/11/1925) repris dans son blog sur la Commune (19/08/2020) par Michèle Audin, décédée le 14/11/2025 ;
(7) Dominique Kalifa, Les inconsolables de la Commune, L’intégrale des souvenirs de Maxime Vuillaume insurgé puis exilé à la mémoire hantée, Libération (30/06/2011) ;
(8) Jean Baronnet, Les Archives de Maxime Vuillaume, Editions & Librairie Ancienne, Nicolas Malais - Cabinet Chaptal, 2021







