Né le 6 mai 1846 à Paris d’un père cocher, célibataire, Théophile Ferré était comptable au service d’un agent d’affaires. Militant blanquiste, il fut poursuivi plusieurs fois sous l’Empire pour délits politiques et traduit devant la Haute Cour de Blois en juillet-août 1870, dans un procès intenté aux partisans de Blanqui. Il fut acquité faute de preuves suffisantes, après avoir été expulsé de la salle d’audience pour son « extrême violence et ses insultes à la Cour ».

 Théophile Ferré (1846 - 1871) - Photographie Appert (Source BNF)Après le 4 septembre, il collabore à la Patrie en danger de Blanqui et s’engage dans un bataillon de Montmartre, le 152ème. Il est avec Louise Michel un des animateurs du Comité de vigilance du XVIIIème arr.

Membre de la Délégation des vingt arrondissements, il est l’un des signataires de l’Affiche rouge du 6 janvier 1871. Le 18 mars, il se montre très actif avec le comité de vigilance du XVIIIème arr. Il envoie en particulier au commandant du Château-Rouge l’ordre de veiller sur le général Lecomte et de libérer les autres officiers arrêtés avec ce dernier. Il était partisan de la marche immédiate sur Versailles.

Élu membre de la Commune le 26 mars dans son arrondissement, il est chargé de rédiger avec Raoul Rigault le compte rendu des premières séances. Nommé à la Commission de Sûreté générale le 29 mars il en démissionne le 24, mais est immédiatement réélu. Il est nommé substitut du procureur de la Commune, Raoul Rigault, le 1er mai, puis délégué à la Sûreté générale le 13 mai.

Le journal officiel de la Commune indique dans sa partie officielle du dimanche 14 mai :

Le citoyen Ferré est délégué à la sûreté générale, en remplacement du citoyen Cournet. Les citoyens Martin et Emile Clément sont nommés membres du comité de sûreté générale, en remplacement des citoyens Th. Ferré et Vermorel.


Il vote pour le Comité de Salut Public. Il faut les massacres du début de la semaine sanglante, par les versaillais, pour que Ferré, poussé par Genton, signe l’éxécution de six otages. Il reste à son poste de combat après l’entrée des versaillais dans Paris. Le 28 mai, il se bat encore avec Varlin, Ranvier et Clément, sur les dernières barricades du Faubourg-du-Temple et de la rue de la Fontaine-au-Roi.

La justice de Versailles acharnée à sa perte, se rend au domicile de la famille à Levallois. Elle s’acharne non seulement contre lui mais également contre sa famille : sa mère sous la menace d’emmener sa fille très malade, sombre dans la folie et dans son délire laisse échapper l’adresse où se cache son fils. Elle mourra folle à Sainte Anne.

Défense autographe de Théophile Ferré du 22 août 1971 (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)      Lettre de Ferré à sa sœur, le matin de son exécution le 28 novembre 1871  - Maison d'arrêt cellulaire de Versailles (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

Ferré est arrêté dans la nuit du 8 au 9 juillet au n° 6 de la rue Saint-Sauveur, où il se cachait avec son frère. Son procès commence le 7 août devant le 3e conseil de guerre. On l’accuse en particulier d’avoir donné le 18 mars, l’ordre de livrer le général Lecomte, d’avoir incendié en mai le Palais de justice et surtout d’avoir émis l’ordre non signé « Flambez finances », dont il est aujourd’hui établi qu’il s’agit d’un faux. Il s’en défend avec dignité. Il déclare qu’il assumera lui-même sa défense et se contente de lire une déclaration très brève qui se termine ainsi :

« Membre de la Commune de Paris, je suis entre les mains de ses vainqueurs, ils veulent ma tête, qu’ils la prennent ! […]. Jamais je ne sauverai ma vie par la lâcheté. Libre j’ai vécu, j’entends mourir de même. […] Je n’ajoute pas un mot : La Fortune est capricieuse, je confie à l’avenir le soin de ma mémoire et de ma vengeance

Comdamné à mort, le 2 septembre, il refuse de faire appel à la clémence. Un rapport est toutefois soumis à la Commission des grâces, celle-ci refuse de commuer sa peine. Louise Michel déploie les plus grands efforts pour le sauver, mais en vain.

Photomontage de l'exécution de Rossel, Bourgeois et Ferré, le 28 novembre 1871 à Satory (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

Théophile Ferré est passé par les armes le 28 novembre, sur le plateau de Satory, en même temps que Rossel et le sergent Bourgeois. Lissagaray décrit son exécution :

« Le jour pointait à peine, il faisait un froid noir. Devant la butte de Satory, cinq mille hommes sous les armes encadraient trois poteaux blancs gardés chacun par un peloton de douze exécuteurs. Le colonel Merlin commandait, réunissant les trois caractères de vaiqueur , de juge et de bourreau. Quelques curieux, officiers et journalistes, composaient le public. A sept heures, les fourgons des condamnés arrivèrent ; les tambours battirent aux champs, les clairons sonnèrent. Les condamnés descendirent, escortés de gendarmes. Rossel salua les officiers. Bourgeois, regardant ces apprêts d’un air indifférent, alla s’adosser au poteau du milieu. Ferré vint le dernier, vêtu de noir, le binocle à l’œil, le cigare aux lèvres. D’un pas ferme, il marcha au troisème poteau… Ferré jeta le bandeau, repoussa le prêtre qui venait à lui et, ajustant son binocle, il regarda bien en face les soldats. »

Ses restes furent inhumés au cimetières de Levallois-Perret le 16 juillet 1881. Aidée par sa sœur et son frère, Marie et Hippolyte Ferré, Louise Michel mena jusqu’au tournant du siècle un long combat pour entretenir sa mémoire.


Tombe de Théophile Ferré au cimetières de Levallois-Perret

 

Sources

  • Prosper-Olivier Lissagaray, histoire de la Commune de 1871, La Découverte, 2000
  • Bernard Noël, dictionnaire de la Commune, fernand Hazan éditeur, 1971
  • Michel Cordillot, La Commune de Paris 1871, les acteurs, les évènements, les lieux, Les éditions de l’Atelier, 2020.

 

 

La Police et la Commune

Dès le 18 mars au soir, les blanquistes Emile Duval puis Raoul Rigault investissent la Préfecture de Police. Ce dernier réorganise l’institution sur des bases analogues à celles du défunt Empire. Les postes de direction sont confiés à des proches, tous blanquistes. Les postes de commissaires et d’inspecteurs de quartiers sont également attribués à des camarades politiques, dans la mesure du possible, dont le volontarisme ne suffit pas toujours, il s’en faut, à pallier l’inexpérience. En revanche, c’est bien moins vrai pour les postes subalternes où, carence en personnel oblige, d’anciens employés sont maintenus en place. Quoi qu’il en soit, les services sont reconstitués et, sous la houlette de Rigault, chacun est à pied d’œuvre.

            Cette photo prise par Nadar serait celle  d'Émile Duval (1840-1871) (coll part.) d'après le MAITRON et "La Commune de Paris 1871 - Les acteurs, l'évènement, les lieux" de Michel Cordillot, Éditions de l'Atelier, 2020.              Portrait Raoul Rigault (1846-1871) procureur et membre de la commune en 1871 par Carjat (source musée Carnavalet)                         

La Commune se préoccupe davantage de garantir la liberté individuelle que d’organiser la police. Si l’on s’en tient aux principes, la Commune professe que la police doit être faite par les citoyens eux-mêmes. Chaque quartier doit élire des commissaires et surveiller leur travail, le bureau central, ex-préfecture de police, n’étant là que pour coordonner les renseignements. Ce système est difficile à mettre en œuvre en temps de guerre. Il permet à Versailles de truffer de ses agents tous les services, en même temps qu’il permet d’accuser les délégués à la Sûreté générale aussi bien d’abus que d’incapacité. Il semble, en tout cas, que ce soit cette dernière qui l’ait emporté, bien que la plupart des témoignages s’accordent à reconnaître que les rues de Paris ne furent jamais aussi tranquilles que durant la Commune.

Le maintien de l’ordre est chose relativement aisée, aussi longtemps que règne un consensus sur les notions d’ordre et de désordre, de crime et de délit et du sort à réserver à leurs auteurs. Dans la première quinzaine de l’insurrection, l’entente s’établit sans grande difficulté : il s’agit avant tout d’assurer la tranquillité publique, de veiller à la sécurité des biens et des personnes. A ce programme convenu, sinon banal, s’ajoute une tentative – vaine et un tantinet hypocrite – de moraliser la cité et ses mœurs : on interdit les jeux de hasard et la mendicité, on poursuit et réprime l’ivrognerie, le vagabondage et la prostitution. Les arrestations se multiplient en conséquence, la plupart du temps éphémères ; de fait on élargit à peu près aussi facilement que l’on écroue, dans cette période.

Au début d’avril, l’échec retentissant de la marche sur Versailles, change radicalement la donne. Paris se voit assiégé pour la seconde fois et, ce faisant, en proie à l’espionnite. Afin de protéger la Révolution menacée, on traque sans répit ses ennemis ou, à tout le moins, ceux que l’on tient pour tels, au premier rang desquels le clergé catholique, les gendarmes, les anciens sergents de ville et leurs épouses, les réfractaires au service actif dans la Garde nationale, obligatoire pour les hommes de 19 à 40 ans. Les individus n’appartenant pas à ces catégories mais suspectés d’hostilité au nouveau gouvernement ou de complicité avec Versailles ne sont pas davantage épargnés. Le nombre d’incarcérations croît de façon exponentielle, assorties de la mise au secret des détenus jugés dangereux.

Cette politique répressive n’est pas du goût de tous et les premiers conflits sourdent à l’Hôtel de Ville. Théoriquement, la Préfecture est placée sous la tutelle de la Commission de Sûreté générale, nommée par les élus du Conseil communal et censée donner ses directives en matière de police. Les membres de la Commune accusent Rigault d’outrepasser ses prérogatives en prenant initiatives et décisions sans en référer à l’Assemblée. Des voix s’élèvent contre les violations répétées de la liberté individuelle, les emprisonnements arbitraires, le recours abusif au secret pour les détenus. Rigault, excédé, tonne : « Nous ne faisons pas de la légalité, nous faisons de la révolution ! »

Affiche de la Commune de Paris N° 143 du 14 avril 1871 - Décret de la commission de la Sûreté générale

Le 14 avril, le jeune délégué à la justice Louis Eugène Protot, tente de limiter le pouvoir de la commission de la Sûreté générale, à l’aide du décret suivant :

La Commune de Paris,

Considérant que s’il importe pour le salut de la République que tous les conspirateurs et les traîtres soient mis dans l’impossibilité de nuire, il n’importe pas moins d’empêcher tout acte arbitraire ou attentatoire à la liberté individuelle.

                                                                                         décrète

Art. 1er. Toute arrestation devra être notifiée immédiatement au délégué de la Commune à la justice, qui interrogera ou fera interroger l’individu arrêté, et le fera écrouer dans les formes régulières, s’il juge que l’arrestation doive être maintenue.

Art. 2. Toute arrestation qui ne serait pas notifiée dans les vingt-quatre heures au délégué de la justice sera considérée comme une arrestation arbitraire, et ceux qui l’auront opérée seront poursuivis.

Art. 3. Aucune perquisition ou réquisition ne pourra être faite qu’elle n’ait été ordonnée par l’autorité compétente ou ses organes immédiats, porteurs de mandats réguliers, délivrés au nom des pouvoirs constitués par la Commune. Toute perquisition ou réquisition arbitraire entraînera la mise en arrestation de ses auteurs.

Paris, le 14 avril 1871

 

Non contents de baisser pavillon, ses contradicteurs renforcent ses pouvoirs en désignant Rigault, le 26 avril, procureur de la Commune.

Forte d’une large autonomie d’action, la Préfecture tend à devenir le centre directeur de facto de la police communaliste. Ses dirigeants se désintéressant de la gestion des problèmes de droit commun, ils s’en déchargent sur le chef de la Sûreté, Philippe Cattelain, qui remplit honnêtement sa tâche à ce poste qu’il n’avait pas brigué. Il s’efforce de « nettoyer Paris des malfaiteurs » en réhabilitant la fonction d’indicateur et en améliorant l’exploitation des renseignements et en exposant les photographies des personnes recherchées.

Philippe-Auguste Cattelain (1838-1893) - (Autoportrait dédicacé à son ami Jean-Louis Charbonnel.) - Portraitiste, caricaturiste et graveur français, chef de la Sûreté sous la Commune

Les blanquistes de la Sûreté s’ingénient, quant à eux, à mettre sur pied une police politique et à faire de l’institution un véritable contre-pouvoir. Comme l’écrit Gaston Da Costa, substitut de Rigault, « Au milieu d’avril nous possédions une brigade de 200 agents bien disciplinés, deux bataillons en permanence et quatre ou cinq commissaires sérieux. » C’est avec ces ressources qu’ils escomptent, à l’orée de mai, renverser la Commune et instaurer une dictature. Le complot n’est pas mis à exécution.

Les revers militaires du mois de mai exacerbent les tensions et provoquent une intensification de la répression. Le poison du soupçon ronge la capitale, débouchant sur des arrestations inconsidérées ou intempestives, des perquisitions désordonnées s’accompagnant à l’occasion de vols ou de détournements de fonds. Théophile Ferré après sa nomination comme délégué de la Sûreté le 13 mai, s’applique à contenir certains débordements, mais il légitime la vindicte dont les « suppôts de la réaction » sont l’objet en même temps qu’il institutionnalise le soupçon en étant chargé par le Comité de salut public d’instaurer la carte d’identité obligatoire.

Le 14 mai,

Le Comité de salut public,

Considérant que, ne pouvant vaincre par la force la population de Paris, assiégée depuis plus de quarante jours pour avoir revendiqué ses franchises communales, le Gouvernement de Versailles cherche à introduire parmi elle des agents secrets dont la mission est de faire appel à la trahison.

                                                           arrête

Art. 1er. Tout citoyen devra être muni d’une carte d’identité contenant, ses noms, prénoms, profession, âge et domicile, ses numéros de légion, de bataillon et de compagnie, ainsi que son signalement.

Art. 2. Tout citoyen trouvé non porteur de sa carte sera arrêté, et son arrestation maintenue jusqu’à ce qu’il ait établi régulièrement son identité.

Art. 3. Cette carte sera délivrée par les soins des commissaires de police sur pièces justificatives, en présence de deux témoins qui attesteront par leur signature bien connaître le demandeur. Elle sera ensuite visée par la municipalité compétente.

Art. 4. Toute fraude reconnue sera rigoureusement réprimée.

Art. 5. L’exhibition de la carte d’identité pourra être requise par tout garde national.

Art. 6. Le délégué à la Sûreté générale ainsi que les municipalités sont chargés de l’exécution du présent arrêté dans le plus bref délai.

                                              Le Comité de Salut public

 

La création de cette carte d’identité obligatoire apparaît à la plupart des journaux, même favorables à la Commune, comme une intolérable atteinte à la liberté individuelle – « l’idée que l’on puisse exiger de vous, dans la rue et à n’importe quel moment, votre identité, paraissant une aberration tyrannique, l’abus par excellence. » La création de cette carte d’identité restera, compte tenu de l’approche de la semaine sanglante, lettre morte.

Ferré fulmine contre le conseil communal qui, selon lui, entrave son action, peste contre les empiètements d’attribution des mairies d’arrondissements qui n’obéissent pas aux ordres émis par la Préfecture. Il envisage après le 15 mai d’embastiller les minoritaires de la Commune, mais face à l’imminence du péril, renonce à son projet. L’heure n’est plus aux récriminations mais à l’union. Le 21 mai la police de la Commune a vécu.

Son bilan est pour le moins contrasté. Si elle est parvenue, semble-t-il, à endiguer la délinquance, elle manqua, en matière politique de moyens, de savoir-faire, de coordination et de discernement. Les arrestations, dont le nombre oscille selon les sources, entre 1000 et 4000, furent de toute évidence excessives et souvent dépourvues d’utilité concrète. Tandis que l’on appréhendait des individus somme toute inoffensifs, des espions avérés sévissaient dans les états-majors et les ministères.

Les circonstances ne peuvent expliquer à elles seules ces errements. La personnalité et l’attachement au blanquisme de Rigault et Ferré, leur répugnance aux principes libéraux de 1789, leur hébertisme, ne croyant qu’à la force et au coup de main, à la dictature fût-elle révolutionnaire, ont également joué. Blanqui disait de Rigault qu’il « était né préfet de police

Sources

  • Journal officiel de la Commune de Paris
  • Michel Cordillot, La Commune de Paris 1871, les acteurs, les évènements, les lieux, Les éditions de l’Atelier, 2020.
  • Bernard Noël, dictionnaire de la Commune, fernand Hazan éditeur, 1971