L’écrivain Versaillais Maxime Ducamp, citant les différents lieux où furent inhumées les victimes de la semaine sanglante, donne cette curieuse indication : 

« Les morts déposés à la morgue ont été transférés au champ des navets » (1).

Mais où est donc situé ce champ des navets ?

Le Champs de Navets - Le carré des suppliciés, 1900-1910. (Archives municipales d'Ivry-sur-Seine © Éditions J. H.)

Dans la seconde moitié du XIXe siècle est créé le cimetière parisien d’Ivry. On choisit alors un vaste emplacement, précédemment utilisé pour la culture des navets, d'où le nom de « champ des navets » que, dans son pittoresque langage, le peuple parisien donne à ce nouveau champ de repos.

Ce cimetière est destiné aux concessions temporaires et tranchées gratuites. Il est réservé en grande partie aux morts des hôpitaux, de la morgue, et aux suppliciés.

 « Le Châtiment – La nuit du 25 mai au cimetière Montmartre » Edmond Morin (Le Monde illustré du 15 juillet 1871)

L’aspect du terrain, à l’époque de la Commune, est particulièrement lugubre :

« Rien n’est plus désolé, la terre grise et livide est bossuée ça et là ; de larges tranchées sont ouvertes en attendant leur proie » (2).

La moitié de l’ancien cimetière parisien d’Ivry fut vendue à la Commune du Kremlin-Bicêtre pour y installer son propre cimetière.

Il contenait au moment de sa cession à la Commune (du Kremlin-Bicêtre) la sépulture de nombreux soldats tués pendant l'insurrection de 1871 (10 000 environ). Aux termes de l’acte de vente du 20 octobre 1978, la commune du Kremlin devait respecter cette sépulture sur laquelle s’élève actuellement un petit monument construit à ses frais (3).
Cadavres de communards déposés dans une salle des ambulances de la Presse, rue Oudinot (7e arrond.), gravure d'Alfred Darjou  (l'Illustration du 3 juin 1871 - Bibliothèque historique de la Ville de Paris

Les Versaillais ont tenté de minimiser le nombre des victimes ; Camille Pelletan rejette leurs estimations :

« J'ai lieu de croire que M. Ducamp a commis pour Ivry une de ses plus fortes erreurs. Il ne compte là que 650 morts ; c'est à plusieurs milliers (à 5 000, me dit-on) que s’élève le chiffre des morts soit au cimetière commun, soit à celui des condamnés à morts » (4).

Mais ce chiffre serait bien inférieur à la réalité si l’on se réfère à la lettre envoyée à Camille Pelletan par Benjamin Raspail (5), député et conseiller général de la Seine :

« Cachan, le 20 avril 1880

[...] Rien que dans l’immense fosse creusée dans ce qu'on appelle le premier cimetière parisien d’Ivry, il y fut enfoui plus de 15 000 corps […] » (6)

Ce chiffre de l5 000, d’après Benjamin Raspail, était celui indiqué par les agents de police qui firent le service au cimetière pour empêcher les parents et les amis de placer la moindre marque de souvenir sur le sinistre charnier.

Dans le louable souci de cerner de plus près la réalité, l’historien Robert Tombs a voulu établir un bilan plus précis des morts de la semaine sanglante (7). Son enquête le conduit à adopter des évaluations plus proches de celles de Maxime Ducamp que de celles de Lissagaray. Ces nouvelles données sont-elles pour autant absolument convaincantes ?

Robert Tombs l'admet lui-même, aucun de ces chiffres ne peut être considéré comme exact, et les calculs sont approximatifs.

Lors des exécutions sommaires, on ne prit pas la peine de dresser le moindre procès-verbal.

Souvenirs de la Commune - Paris, 24 Mai 1871 - L'Univers illustré, éditeur (Musée Carnavalet, Histoire de Paris)

En ce qui concerne plusieurs cimetières, dont celui d’Ivry, notre historien constate que les registres ne mentionnent pas les centaines de Communards qui y ont été enterrés.

« Comme dans le cas de l’Etat-civil, on peut imaginer un désir de taire la réalité ; on peut aussi imaginer que les employés ne voyaient aucune utilité d’enregistrer la mort ou l’enterrement de personnes inconnues. » (8)

Et pourtant, Robert Tombs émet des doutes sur les transports de cadavres de fédérés dans les cimetières de banlieue, car, selon lui, les services de la voirie ne les mentionnent pas (est-ce une raison suffisante ?), et il ajoute :

« Il me semble difficile de comprendre pourquoi, quand les services municipaux pouvaient facilement, en accord avec les règlements et la routine, enterrer les cadavres dans les cimetières de Paris [...], ils auraient transporté un grand nombre de morts plus loin » (9).

On a enterré en banlieue parce que les cimetières de Paris étaient très encombrés et que l’on craignait les épidémies, et surtout l’administration fit les plus grands efforts pour dissimuler les horreurs du massacre. Il fallait éviter une trop grande concentration de lieux du souvenir dans Paris.

En outre, il était impossible de tenir correctement les registres des cimetières, les journées où l’on apportait des corps inconnus par tombereaux.

Exécution en masse des Fédérés dans les jardins du Luxembourg pendant la Semaine sanglante (L’Illustration mai 1871)

Or, selon les témoignages recueillis par Benjamain Raspail, au cimetière d’Ivry, pendant dix jours, les morts arrivèrent par tombereaux. Un jour, on enterra 800 victimes du massacre affreux qui se fit dans le 5e et le 13e arrondissements.

Cette volonté d’effacer les traces d’une période qui fit trembler la classe dirigeante, on en trouve une nouvelle preuve le 18 février 1879, quand la dépouille du général Dombrowski fut transférée du Père-Lachaise au « champ des navets » pour y être enfouie dans quelque trou (10).

Ces victimes anonymes de la barbarie versaillaise qui gisent pêle-mêle dans l’ancien champ des navets, nous ne devons pas les oublier, même si tout est fait pour qu’on les ignore.

 

Marcel Cerf

 

(1) DUCAMP Maxime - Les convulsions de Paris, Tome l1, p. 423 Hachette, 1878. A la fin du XIXe siècle, le « champ des navets » devint, par extension, la désignation populaire du cimetière en général, et plus précisément de la fosse commune. Cette dénomination sera employée concurremment avec celle de « champ d'oignons ». Le poète beauceron Gaston Couté prit le « champ des navets » pour thème de ses chansons « Le champ d’naviots ».

(2) DUCAMP Maxime – Paris, ses organes, ses fonctions dans la seconde moitié du XIXe siècle, Tome HI. p. 389. Hachette, 1869-1875.

(3) LE KREMLIN-BICETRE - Notice historique et renseignements administratifs - Direction des Affaires Départementales. Ouvrage publié sous les auspices du Conseil Général de la Seine, p. 35. Imprimerie typographique de l'École d’Alembert Montevrain. 1906. Le monument ne s’élève plus sur son lieu d’origine, il est maintenant placé à l’entrée du cimetière.

(4) PELLETAN Camille - La semaine de mai, p. 381, Maurince Dreyfous éditeur, Paris, 1880.

(5) RASPAIL Benjamin (1823-1899) - Homme politique, fils du célèbre chimiste, vétéran de la démocratie. Conseiller général et député de la Seine de 1876 à 1889. Extrême gauche.

(6) Benjamin Raspail, dans sa brochure « Une première campagne contre l'administration de l’Assistance Publique » (1875-p. 29) avait déjà avancé ce chiffre de 15 000 morts, sans qu’il soit mis en doute, même s’il semble un peu excessif.

(7) TOMBS Robert - Victimes et bourreaux de la semaine sanglante. Bulletin de la Société d’Histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle – n° 10, 1994.

(8) Ibidem, p. 84.

(9) Ibidem. p. 86.

(10) VUILLAUME Maxime - Mes cahiers rouges. Dernier cahier n° VII, pp. 109-111. Cahiers de la Quinzaine, Paris, 1910.