Dans les années 1950, nous emmenions souvent notre fils jouer dans les pelouses qui descendent en pente douce sur l’hippodrome de Longchamp. J’étais intriguée par un massif de verdures touffues qui formaient promontoire jusqu’à la route de la Cascade à Boulogne. C’était un vaste quadrilatère, encadré par une rangée d’arbres serrés, et par une grille mal entretenue. Un cimetière. Y subsistaient une trentaine de sépultures, des pierres, des croix, deux chapelles.

Le livre d’Hilairet, consulté, m’apprit qu’il s’agissait de l’ancien cimetière de Boulogne.

Curieusement y voisinaient les tombes de quelques nonnes de l’Abbaye de Longchamp (détruite pendant la Révolution) et celles de soldats russes et autrichiens enterrés là, non loin de leur cantonnement, pendant l’occupation de 1815.

Thiers félicitant Mac-Mahon lors de la revue du 29 juin 1871 à l’hippodrome de Longchamp après les massacres de Paris

Cette année, j’ai voulu y conduire des amis. J’ai facilement retrouvé la luxuriante clôture végétale. Mais le terrain était bouleversé, affouillé. Plus trace de sépultures. Du grillage, ne subsistaient que des assises et quelques tiges métalliques. La Société d’Histoire d’Auteuil Passy, et les Archives municipales de Boulogne m’ont, avec une parfaite courtoisie et une réelle compétence, apporté les éclaircissements souhaités. Or, parmi les plans, conférences, rapports de police et bulletins du conseil municipal, voici que m’apparaît la trace fulgurante de la Commune. On a fusillé dans cet enclos presque secret décrit comme une thébaïde par les Goncourt (1). Le 20 (ou le 21) mai 1871, le cimetière est fermé. Le Bois de Boulogne, consigné, est « interdit aux mitraillades » (sic) et ce jusqu’au 29 juin où une grande parade, présidée par Thiers et Mac Mahon, déploie, sur l'hippodrome, quelques 100 000 de ces « Versaillais » qui « avaient repris Paris d'assaut » (sic).
La revue du 29 juin à Longchamps – Gravure de Joseph Burn-Smeeton  (L’Illustration du 8 juillet 1871)

La municipalité proteste auprès des autorités militaires, Non contre les « mitraillades » (elle ne les ignore pas, elle sait que des « Communards y furent exécutés devant leur tombe » (2)). Mais contre la gène ressentie par ses administrés.

Le 28 octobre 1875, le Commissaire de police de Boulogne signe un rapport édifiant. « Rien qu’en entrant, on est pour ainsi dire saisi d’horreur. Ce n’est partout que trous ouverts que l’on a même pas pris la peine de reboucher : de tous côté des buissons d’églantiers. »

On aperçoit « dans leurs cercueils qui n’ont plus de couvercles, des ossements de toute nature, têtes, bras, jambes, c’est hideux, c’est horrible». Combien de fédérés furent ainsi abattus, cyniquement, au bord de tombes creusées à la hâte ? Aucun chiffre. Aucun nom.

Ancien cimetière de Boulogne. Le centre du cimetière est constitué d’un espace circulaire au centre duquel se trouve l’ossuaire du cimetière  Hippodrome de Longchamp avec l’emplacement du cimetière ancien  Hippodrome de Longchamp - Emplacement de l’ancien cimetière de Boulogne

Le 22 juin 1953, le journal « Détective » publie un curieux article. L’auteur y prétend vérifier la « loi de Carnot », suivant laquelle la proportion d’acide fluorhydrique croit dans les ossements avec la durée de l'enfouissement. Il prend contact avec le « conservateur du vieux cimetière de Boulogne ». Son article est empreint d’un humour glaçant :

« Je me procurerais des débris de tibias provenant des Communards fusillés devant leur tombe en 1871. Le conservateur avait aménagé une caverne souterraine dont les parois étaient, garnies d’ossements aussi méthodiquement rangés que des boîtes de conserves dans une grande épicerie : d’un côté les tibias, d’un autre les bassins, en vis-à-vis des crânes. Toute cette macabre marchandise briquée et lustrée comme des dominos, était entassée avec soin. D’un geste large, mon Cicérone me donnait à choisir dans ce dantesque amoncellement. »

Dans le bulletin municipal n° 104 (mai 1960) on lit encore ; après une anecdote sur la Guimard, danseuse et comédienne à la mode que l’on disait avoir été inhumée dans le vieux cimetière :

« Beaucoup plus tragique est l'histoire des fusillés de la Commune de 1871. Mais s’il est admis assez généralement qu'on inhuma en ce lieu les soldats de la Commune fusillés dans le Bois en mai et juin 1871, on ne sait là-dessus rien de précis. »

Le Triomphe de l’ordre dit aussi Le Mur des fédérés, montre l’exécution des derniers communards contre l’un des murs du cimetière du Père-Lachaise, précipités dans une fosse commune. Lithographie en noir et blanc, 1875, du peintre communard Ernest Pichio (1826-1893)

Des photos prises en 1955-1956 confirment clairement le souvenir que j’en garde, tombes de guingois, fouillis d’églantiers et de biomes au pied des cyprès de la clôture. La triste perspective évoquée et redoutée par la revue « les Amis de Paris » (décembre 1921) ne s’est pas concrétisée :

«...Ces constructeurs avides ont jeté leur dévolu sur ce refuge silencieux. À sa place, ils veulent dresser un palace gigantesque, avec garages d'autos, salles de danses, et des fenêtres de ce caravansérail, sans se déranger, les fastueux occupants pourraient suivre les péripéties multiples du champ de course de  Longchamp »

À tout prendre, je préfère encore l’abandon, la ruine et désormais, le vide.

Artillerie versaillaise au Mont Valérien écrasant les Fédérés au Point du Jour et à AuteuilOn l’aura noté il est mentionné dans les textes, que l’exécution des fédérés se fit au bord de la tombe. Ce qui suggère, invinciblement, la fosse commune. Confirmation vraisemblable par les plans, qui détaillent la répartition de l'espace. Un emplacement est réservé à la sépulture des enfants. La majeure partie du territoire, « du couchant au levant » est affectée aux concessions « perpétuelles ou à temps ». C’est donc le terrain « destiné aux sépultures communes » qui vit s’accomplir les crimes versaillais. À l'ombre de la grande Croix de métal qui marquait le centre géométrique de la nécropole. Comment oublier que, tout près de ce lieu tragique, auprès de la Cascade, un monument en plein Bois rappelle le sacrifice de jeunes résistants, abattus par les nazis aux derniers temps de la dernière guerre. À l’horizon, le Mont Valérien d’où les versaillais écrasaient au canon en 1871, les derniers insurgés, dans la plaine de Seine. Le Mont Valérien la clairière où mouraient sous balles nazis des hommes différents, et pourtant frère des fusillés de la Commune, dans le vieux Cimetière de Longchamp.

 

Marguerite Cardon

 

(1) Dans le roman : La Fille Élisa.

(2) Bulletin officiel n° 49.

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