Le Rappel, 17 germinal an 79, vendredi 7 avril 1871, n° 663Le Rappel du 7 avril annonce en première page un évènement survenu la veille :

« Hier matin, à neuf heures, le 137e bataillon, appartenant au onzième arrondissement, est allé rue Folie Méricourt, il a « réquisitionné » et pris la guillotine, il l’a portée sur la place Voltaire, il a brisé en morceaux la hideuse machine, et, aux applaudissements d’une foule immense, il l’a brûlée. »

La même information est relatée par Le Siècle, du même jour, puis reprise, le 8 avril, dans le Journal officiel et Le Cri du Peuple.

Le Cri du Peuple, samedi 8 avril, n° 38

Ces articles ne donnent pas beaucoup de détails. Comment et par qui la décision a-t-elle été prise ? Ce n’est pas la Commune qui décide de brûler la guillotine, mais le « Peuple ». Il s’agit manifestement d’une initiative de gardes nationaux et, selon l’une des gravures, des « habitants du quartier de la Roquette ».

L’article du Rappel comporte deux erreurs. Il ne s’agit pas du 137e bataillon de la Garde nationale, qui n’appartenait pas au 11e, mais au 10e arrondissement ; il s’agit mais plutôt du 130e qui, lui, appartient au 11e, comme cela est indiqué sur une des gravures célébrant l’évènement.

Le 130e bataillon de fédérés brûle la Guillotine place Voltaire le 6 avril 1871

La foule est allée chercher la guillotine là où elle était entreposée, non pas rue de la Folie-Méricourt – deuxième erreur – mais au n° 60, rue de la Folie-Regnault (une rue qui longe la prison de la Roquette), là où se trouvait le garage (surnommé « le hangar de la Veuve ») dans lequel la guillotine était remisée entre les exécutions. En fait, ce sont deux guillotines qui y sont trouvées, l’ancienne et une seconde nouvellement construite, « plus expéditive et portative ».

La prison de la Grande Roquette, située en haut de la rue de la Roquette, avait été ouverte en 1836, et était depuis 1851 le « dépôt des condamnés » à mort et au bagne. Les exécutions capitales avaient lieu dans la rue devant l’entrée.

Ce que l’on sait, ce que disent les journaux et que montrent les gravures, c’est que cette « exécution » de la guillotine s’est faite en présence d’une « foule immense », enthousiaste, mêlant gardes nationaux et habitants du quartier, hommes et femmes.

4 avril 1871 – La guillotine est brulée place Voltaire (Source Le Monde Illustré n° 734 du 15 avril 1871)

La portée symbolique de l’évènement est immédiatement soulignée, et largement diffusée, jusqu’à l’étranger. « Il [le 137e bataillon] l’a brûlée au pied de la statue du défenseur de Sirven et de Calas, de l’apôtre de l’humanité, du précurseur de la Révolution française, – au pied de la statue de Voltaire. »

La statue de Voltaire avait été érigée après le 4 septembre devant la nouvelle mairie du XIe arrondissement, en lieu et place de celle du prince Eugène, oncle de Napoléon III. La place et le boulevard du Prince-Eugène étaient devenus place et boulevard Voltaire. C’est le Voltaire, apôtre de la tolérance et adversaire de la peine de mort auquel on rend hommage en brûlant la guillotine.

Les commentaires soulignent que la destruction de la guillotine contredit l’image – des sanguinaires, des pillards – que la propagande versaillaise accolait à la Commune :

Le Cri du Peuple :

« Le peuple a brûlé cet instrument de supplice. Et on ose l’accuser d’être sanguinaire. »

Lissagaray :

« Les dépêches officielles, les journalistes de louage attablés à Versailles, dépeignaient Paris comme le pandémonium de tous les coquins de l’Europe. Les honnêtes femmes n’osaient plus s’aventurer dans les rues […] Le voyageur qui s’aventurait dans Paris trouvait les rues, les boulevards tranquilles, vivant de leur vie ordinaire. Ces pillards n’avaient pillé que la guillotine solennellement brûlée devant la mairie du XIe. De tous les quartiers, le même murmure d’exécration partait contre les assassins de prisonniers, les scènes ignobles de Versailles. » (Chap. XIV)

L’« exécution » de la guillotine intervient au surlendemain du massacre, par les versaillais, de Duval et des fédérés faits prisonniers au combat de Châtillon. Les funérailles des 105 gardes nationaux fusillés par les versaillais ont lieu précisément le 6 avril, suivies jusqu’au Père-Lachaise par une foule immense, derrière des membres de la Commune, dont Delescluze qui prononce l’éloge funèbre.

Elle intervient aussi au lendemain du décret des otages, pris en réaction aux crimes de Versailles.

On aurait pu penser que ces exactions auraient suscité dans le peuple parisien un réflexe « terroriste ». Au contraire, cette action suggère que ce peuple parisien veut en finir avec ce châtiment d’un autre âge.

Cela signifie-t-il pour autant, que l’on allait abolir la peine de mort ? On sait que la Commune n’a pas aboli la peine de mort. Et certains journaux se montrent circonspects. C’est le cas du Siècle (Vendredi 7 avril 1871, n° 14025):

« Ce matin, jeudi, un spectacle des plus insolites avait attiré une foule considérable vers le boulevard Voltaire (ci-devant du Prince-Eugène.) On brûlait publiquement, sur la place et devant la statue de Voltaire, le bois de justice, autrement dit l’échafaud, ou, puisqu’il faut l’appeler par son nom, la guillotine.

Le public qui assistait à cet auto-da-fé de l’instrument du supplice paraissait satisfait. Cela se comprend à merveille, si l’on veut voir dans cet incendie la fin des homicides judiciaires et des condamnations capitales. Si ce spectacle est un symbole, nous en ferons honneur à ceux qui l’ont ordonné. Oui, à la condition qu’il signifie abolition de la peine de mort et inviolabilité de la vie humaine, nous y applaudissons de toute notre âme.

Mais si ce n’était par hasard que la suppression d’un appareil démodé, la mise au rebut d’un engin trop encombrant, trop diffamé, trop malpropre ; si l’on proscrivait simplement la guillotine, comme jadis le bûcher, la roue, la corde et l’estrapade, tout en laissant subsister l’œuvre ou plutôt les hautes œuvres de ces instruments de mort ; si, en un mot, cela n’indiquait qu’un changement de procédé ou de méthode, où seraient alors la conquête de la civilisation et le progrès de l’humanité ?

Et véritablement, s’il ne s’agissait que de destituer Guillotin pour employer Chassepot, qui va vite en besogne ; si enfin on jouait du fusil sans renoncer à la lanterne, à quoi bon alors se priver de la guillotine ? On n’aurait obtenu qu’un progrès en arrière et dans le sens de la destruction humaine, comme le jour où l’arbalète disparut devant l’arquebuse. Si, en brûlant l’échafaud, on n’avait fait que supprimer le signe en nous laissant la chose, ce serait là un lugubre, enfantillage et rien de plus. Et nous ne verrions pas la différence qu’il y aurait entre mettre le feu à la guillotine ou à un kiosque du boulevard, si ce n’est que l’échafaud appartient à l’État et coûte beaucoup plus cher.

Voilà pourquoi, ne pouvant considérer la manifestation de ce matin comme une sinistre puérilité, nous l’enregistrons comme un indice de l’apaisement des haines et de la fin de nos guerres fratricides. »

C’est le cas aussi de Rochefort, dans Le Mot d’Ordre du 7 avril :

« Hier, à dix heures du matin, le peuple a brûlé l’échafaud sur le boulevard Voltaire. L’idée était bonne et le boulevard bien choisi. Mais à quoi bon, je le demande, cet auto-da-fé accompli sur le bois de justice, si, en détruisant l’échafaud, nous conservons la peine capitale, avec cette seule nuance que la guillotine est remplacée par le chassepot ?

Les Français sont décidément des êtres surprenants. Ils sont tous d’accord pour proclamer l’inviolabilité de la vie humaine, mais cette inviolabilité consiste à déclarer qu’aucun individu, à quelque sexe qu’il appartienne, et quelque crime qu’il ait commis, ne sera désormais appelé à grimper les degrés de la fatale machine qui a emprunté son nom au docteur Guillotin. En revanche, il paraît convenu entre nous qu’adosser un homme contre un mur et lui envoyer douze balles dans le corps ne s’appelle pas violer la vie humaine.

Le mode d’exécution ne nous inquiète pas, c’est l’exécution elle-même qui nous préoccupe. Si même il fallait choisir entre le fusil ou la guillotine, j’ai idée que je préférerais encore cette dernière, eu égard aux derniers préparatifs qui exigent un certain temps, tandis qu’il n’y a rien comme une arme à feu pour rayer avec promptitude un citoyen du nombre des vivants.

La terrible guerre que nous traversons n’établit que trop irréfutablement la vérité de ce que j’avance. Ce que nous voulons, ce n’est pas l’incendie de l’échafaud, c’est l’abolition de la peine de mort. »

Henri Rochefort, Le Mot d'Ordre, 7 avril 1871.

Quant au Père Duchêne, il félicite et remercie les « bons patriotes » qui ont brûlé la guillotine. Mais il met en garde : « Pour que la Commune brûle toutes les guillotines et supprime tous les bourreaux, il faut vous tenir tranquilles, citoyens réactionnaires ! »


Le Père Duchêne, 18 germinal an 79 [samedi  8 avril 1871], n° 23

 

Voir le blog de Michèle Audin : https://macommunedeparis.com/2016/05/21/non-la-commune-na-pas-19-brule-la-guillotine/

Raspou-team, Journal illustré de la Commune de Paris : https://raspou.team/1871/destruction-de-la-guillotine/

 

 

L’appel de Courbet aux artistes

(Paru dans Journal officiel de la Commune de Paris du 6 avril 1871)

Durant toute sa carrière, Gustave Courbet s’est opposé aux gardiens de l’académisme, dans l’expression de son art comme dans ses discours. Initiateur du réalisme en peinture, militant pour une organisation autonome des artistes, il n’a pas eu peur d’user du scandale et de la provocation pour contrer ses féroces détracteurs.

Demoiselles de village – Gustave Courbet – 1851-52

Dès 1852, sa toile « les Demoiselles de village », où l’aumône de bourgeoises faite à une jeune paysanne est représentée avec distance et sans mièvrerie, irrite les critiques qui la font déplacer dans un coin invisible du Salon du Palais national. Certains verront déjà dans cette toile une représentation des rapports de classe.

En 1855, en marge de l’exposition universelle, il crée une exposition dissidente, qui est à l’origine du mouvement réaliste en peinture. Les tenants de l’art officiel se défoulent. « Le réalisme est un système de peinture sauvage où l'art est avili et dégradé » dira le critique Delécluze (rien à voir avec « notre » Charles Delescluze). Maxime Du Camp, le futur pourfendeur de la Commune, s’acharne également contre lui.

Gustave Courbet (1819-1877) photographie par Nadar vers 1861En 1861, dans un discours fondateur devant mille cinq cents artistes réunis en marge de l’exposition universelle d’Anvers, il définit le réalisme comme un « art démocratique ». Il invite à « ne jamais laisser vaincre la logique par le sentiment. La raison doit être en tout la dominante de l’homme ».

Courbet est alors une personnalité incontournable, chantre de l’indépendance et de la liberté des artistes. C’est donc en toute logique qu’après la chute du Second empire, et en raison du siège de Paris par les Prussiens, il est nommé président de la « surveillance générale des musées français ».

Hasard du calendrier ou prémonition, le 18 mars 71, à quelques heures des événements de Montmartre qui déclenchèrent la Commune, Courbet publie dans le Rappel un appel aux artistes, intitulé « les arts libres » : « [...] il est à désirer que les artistes eux-mêmes [...] prennent l'initiative de leur propre direction. Qu'ils déterminent leur mode d'exposition ; qu'ils nomment un comité... » Il appelle de ses vœux qu’une exposition, organisée par les artistes eux-mêmes, « soit fixée au 15 mai prochain, car il est urgent que tout Français aide à relever immédiatement le pays de ce cataclysme immense. »

Cet article contient en substance tout ce qu’il proposera officiellement quelques semaines plus tard en tant que « délégué autorisé par la Commune ».

Ainsi, l’appel dans le Journal officiel de la Commune du 6 avril n’est que l’aboutissement de son engagement de toujours.

M. Gustave Courbet, président des artistes, autorisé par la commune, a invité ses confrères à se réunir vendredi prochain, dans le monument de l’École de médecine, à deux heures de l’après-midi.

Il vient de leur adresser l’appel suivant, que nous nous faisons un devoir de publier :

La revanche est prise. Paris a sauvé la France du déshonneur et de l’abaissement. Ah ! Paris ! Paris a compris dans son génie qu’on ne pouvait combattre un ennemi attardé avec ses propres armes. Paris s’est mis sur son terrain, et l’ennemi sera vaincu comme il n’a pu nous vaincre. Aujourd’hui, Paris est libre et s’appartient, et la province est en servage. Quand la France fédérée pourra comprendre Paris, l’Europe sera sauvée.

Aujourd’hui, j’en appelle aux artistes, j’en appelle à leur intelligence, à leur sentiment, à leur reconnaissance, Paris les a nourris comme une mère et leur a donné leur génie. Les artistes, à cette heure, doivent, par tous leurs efforts (c’est une dette d’honneur), concourir à la reconstitution de son état moral et au rétablissement des arts, qui sont sa fortune. Par conséquent, il est de toute urgence de rouvrir les musées et de songer sérieusement à une exposition prochaine ; que chacun, dès à présent se mette à l’œuvre, et les artistes des nations amies répondront à notre appel.

La revanche est prise, le génie aura son essor ; car les vrais Prussiens n’étaient pas ceux qui nous attaquaient d’abord. Ceux-là nous ont servi, en nous faisant mourir de faim physiquement, à reconquérir notre vie morale et à élever tout individu à la dignité humaine.

Ah ! Paris, Paris la grande ville, vient de secouer la poussière de toute féodalité. Les Prussiens les plus cruels, les exploiteurs du pauvre, étaient à Versailles. Sa révolution est d’autant plus équitable, qu’elle part du peuple. Ses apôtres sont ouvriers, son Christ a été Proudhon. Depuis dix-huit cents ans, les hommes de cœur mouraient en soupirant ; mais le peuple héroïque de Paris vaincra les mystagogues et les tourmenteurs de Versailles, l’homme se gouvernera lui-même, la fédération sera comprise, et Paris aura la plus grande part de gloire que jamais l’histoire ait enregistrée.

Aujourd’hui, je le répète, que chacun se mette à l’œuvre avec désintéressement : c’est le devoir que nous avons tous vis-à-vis de nos frères soldats, ces héros qui meurent pour nous. Le bon droit est avec eux. Les criminels ont réservé leur courage pour la sainte cause.

Oui, chacun se livrant à son génie sans entrave, Paris doublera son importance, et la ville internationale européenne pour offrir aux arts, à l’industrie, au commerce, aux transactions de toutes sortes, aux visiteurs de tous pays, un ordre impérissable, l’ordre par ses citoyens, qui ne pourra pas être interrompu par les ambitions monstrueuses de prétendants monstrueux.

Notre ère va commencer ; coïncidence curieuse ! c’est dimanche prochain le jour de Pâques ; est-ce ce jour-là que notre résurrection aura lieu ?

Adieu le vieux monde et sa diplomatie !

GUSTAVE COURBET

Il invite les artistes à une assemblée le 14 du même mois (elle aura lieu en définitive le 13 avril) qui instaurera la Fédération des Artistes de Paris et fixera la feuille de route d’un comité exécutif à élire.

Dans cette déclaration aux accents lyriques, voire rabelaisiens, empruntant pour des effets de style à la mystique laïque (« ses apôtres [de la révolution] sont ouvriers, son Christ a été Proudhon »), il les exhorte à « se mettre à l’œuvre avec désintéressement » au service de la Commune. C’est un devoir envers leurs « frères soldats, ces héros qui meurent pour nous ». « [...] chacun se livrant à son génie sans entrave, Paris doublera son importance. »

Enfin, contre Versailles, Courbet porte ici au sommet son art de la provocation : « ... les vrais Prussiens n’étaient pas ceux qui nous attaquaient d’abord » ; « Les Prussiens les plus cruels, les exploiteurs du pauvre, étaient à Versailles. » ; « ...le peuple héroïque de Paris vaincra les mystagogues et les tourmenteurs de Versailles. »

Je conseille au lecteur de lire cette déclaration en entier [ci-dessus]. Exubérante, polémique, mais sous-tendant un idéal sincère et une vraie vision. Tout Courbet est dans cet appel.