Ce jour-là, la Ligue d’union républicaine obtient une trêve des combats entre versaillais et communards, de 9 heures du matin à 5 heures du soir, afin que les habitants de Neuilly puissent quitter cette zone d’intenses combats.

La suspension d'armes. Arrivée au palais de l'Industrie des émigrés de Neuilly. - Gravure sur bois, illustration de Vierge (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

Louis Fiaux, dans son Histoire de la guerre civile de 1871 (1) raconte :

« Pour la première fois depuis plus de vingt jours l'on n'entendit plus la canonnade. Beaucoup de Parisiens vinrent visiter la porte Maillot, se promener sur les remparts, envahirent même les avenues des villages bombardés. On assistait au triste spectacle de la retraite d'un grand nombre d'habitants, encombrant les chaussées de véhicules chargés d'effets déménagés à la hâte. Quelques-uns, blessés, gisaient dans des voitures d'ambulance envoyées par la Commune. La Commission exécutive invita les municipalités à assurer un logis à ces malheureux, et la Ligue leur fit distribuer gratuitement des vivres.

Grâce à la vigilance des délégués de la Ligue, l'armistice du 25 s'acheva sans accident. Vers cinq heures, au moment où la retraite allait sonner, l'affluence des promeneurs était encore si grande qu'on pouvait craindre une catastrophe.

Le général Hanrion, commandant les troupes de Neuilly, et Dombrowski prirent sur eux de prolonger l'armistice de quelques heures. »

Affiche du 18 avril 1871 - Ligue Union Républicaine des Droits de ParisCette trêve, maigre résultat, est loin de l’ambition initiale de la Ligue.

De son vrai nom « Ligue d’union républicaine des droits de Paris », celle-ci est créée le 5 avril, à la suite du choc que provoquèrent les premiers combats des 2, 3 et 4 avril. La mort héroïque de Flourens, l’exécution sommaire de Duval et d’autres prisonniers par les versaillais, mirent les Parisiens en émoi après quinze jours de flottement militaire, sans réels combats, depuis le 18 mars. Le 6 avril, l’enterrement des premiers gardes nationaux jetait cent mille personnes dans les rues de Paris.

Au sein de la Ligue républicaine, on trouve d’anciens élus parisiens, comme Clémenceau, rejoints progressivement par des municipalités de province. Parmi eux de nombreux « publicistes » (le terme désignait alors des journalistes au sens large, incluant des auteurs ou des scientifiques participant au débat public).

Ils défendent le principe d’existence de la Commune, approuvant certaines de ses mesures sociales ou de décentralisation. Cependant, au terme de « Commune », ils préfèrent la notion de « libertés communales ». Paris comme les autres grandes villes, est en droit de gérer ses propres affaires de façon à y maintenir la république. Ils considèrent que l’assemblée de Versailles à majorité monarchiste et le gouvernement de Thiers n’offrent pas cette garantie.

En revanche, ils désapprouvent la forme révolutionnaire qu’a pris le mouvement. Pour eux, la révolution n’est plus à faire, il s’agit de l’exploiter. (2)

En même temps que la Ligue d’union républicaine, se forme l’Union nationale des chambres syndicales, représentant cinquante-six chambres. Les deux groupements agiront de concert dans leur tentative de conciliation.

Leur plan se résume en 4 points :

1/ reconnaissance de la république par l’assemblée de Versailles ;

2/ autonomie communale de Paris ;

3/ Paris uniquement gardé par la Garde nationale ;

4/ non-poursuite des communards.

Le 8 avril, une délégation de l’Union des chambres syndicales est reçue par Thiers qui esquive toute réponse. Il n’a aucune intention d’accepter une conciliation, il gagne simplement du temps. En effet, l’armée versaillaise est en pleine reconstruction, ses généraux sont en train de prendre leur commandement.

Bonvalet, Theodore Jacques (1817-1906), maire du 3ème arrondissement. (source L'Illustration, journal universel, 11 février 1871)

Le 12 avril, c’est au tour des délégués de la Ligue d’union républicaine d’être reçus à Versailles. Ils sont emmenés par Théodore-Jacques Bonvalet, ancien maire radical du 3è arrondissement. Cette fois Thiers est plus prolixe, sûr de lui, voire méprisant. Voici le compte-rendu que les délégués en font devant la Ligue, le soir-même en séance (3) :

1er point. Thiers se déclare personnellement acquis à la République. Faire reconnaître la république par l'assemblée, il ne le peut, ce serait la déclarer constituante. Mais il peut et il veut renouveler à la tribune, en son propre nom, une déclaration républicaine. Il est assuré d'une majorité suffisante, environ 100 voix.

2e point. Thiers ne reconnaît pas l'autonomie communale de Paris. Paris aura le droit commun. Sa vie municipale sera réglée par la loi que discute et que va voter l'Assemblée nationale, Rien de plus et rien de moins.

3e point. Thiers n'admet point l'exclusion de toute autre force armée que la Garde nationale. L'armée qui est aujourd'hui ce qu'il y a de plus pur [sûr ?] dans le pays entrera à Paris en proportions modestes mais suffisantes...

4e point. « Je ne suis pas méchant, dit M. Thiers. Je suis humain, moi, ennemi des violences. Ainsi, vos prisonniers iront à Belle-Isle comme des soldats, ni plus, ni moins. Je n'ai nulle intention de sévir.
Je ne songe à rechercher personne pour les faits accomplis depuis le 18 mars. J'excepte seulement les assassins de Clément Thomas et de Lecomte si on les trouve et j’espère qu'on ne tes trouvera pas. »

Desonnaz [un des 3 délégués] s'enquiert alors des conditions d'une paix.
« J'entends, répond Thiers, que les gardes nationaux « déposent les armes, qu'ils rentrent chez eux avec leurs fusils s'ils le veulent. Mais la garde nationale sera réorganisée. Solde continue pendant quelques semaines pour les gardes nécessiteux. »

Desonnaz prend acte et demande quelles pourraient être les bases d'une armistice et d'une suspension d'armes. Thiers répond qu'il ne peut y avoir d'armistice régulier négocié, qu'il ne reconnaît pas de belligérants... Mais qu'il peut y avoir suspension d'armes tacite. « Que les troupes de la Commune ne tirent ni un coup de fusil, ni un coup de canon et celles de l'Assemblée ne tireront pas, jusqu'à ce que le gouvernement juge à propos de commencer la guerre... »


On remarquera en particulier le cynisme de Thiers dans sa réponse au 4e point : « Je suis humain, moi, ennemi des violences », dit-il, alors que les exécutions sommaires de prisonniers se multiplient déjà. Le jour-même, dans une note aux préfet, il écrira : « ... Les insurgés, les assassins exceptés, ceux qui déposeront les armes auront la vie sauve. » L’exception à l’amnistie s’étend à tous les insurgés et non plus aux seuls assassins de Clément Thomas et Lecomte.

Du côté de la Commune, la Commission exécutive ne reçut les délégués qu’à titre officieux, le 11 avril. Il n’est pas question pour elle d’apparaître comme assiégée, négociant les conditions d’une reddition.

Delescluze s’étonne que le manifeste de la Ligue mentionne une dissolution de la Commune, sans le pendant d’une dissolution de l’Assemblée nationale.

Le Journal officiel de la Commune ira jusqu’à railler, à juste titre, l'ultimatum de la Ligue dans ce même manifeste, présageant un soulèvement de Paris tout entier si Versailles restait sourd à ses revendications légitimes. « Le cas prévu par la Ligue, dit le JO, s'est réalisé, elle n'a pas besoin d'interroger la Commune, qu'elle tire la conséquence de ses déclarations spontanées, en conviant Paris tout entier pour défendre ses droits méconnus. »

Les efforts conjoints de la Ligue d’union républicaine et de l’Union de chambres syndicales n’auront donc pour seul succès que cette suspension d’armes de Neuilly. Aujourd’hui, on appellerait ça un cessez-le-feu humanitaire, permettant aux civils d’évacuer une zone de combats.

Affiche de la Commune de Paris du 25 avril 1871 - Suspension d'armes pour l'évacuation des non combattants.   Affiche de la Commune de Paris du 25 avril 1871 - Suspension d'armes pour l'évacuation de Neuilly des non combattants.

Généralement, ces événements annoncent un redoublement des combats. Et, en effet, le jour même de la trêve, les évacués de Neuilly et les promeneurs des remparts, quittant la zone, entendirent une canonnade de 42 pièces d’artillerie. À quelques kilomètres, la bataille du fort d’Issy, tenu par les communards et bombardé par Versailles, commençait.

 

Sources :

(1) Histoire de la guerre civile de 1871 : le gouvernement et l'assemblée de Versailles, la Commune de Paris, par Louis Fiaux, 1879. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5722264g/f184.item

(2) Gaillard, J. (1966). Les papiers de la Ligue républicaine des Droits de ParisLe Mouvement Social, (56), 65-87. https://www.jstor.org/stable/3777314

(3) Les deux manifestes de la Ligue d’Union Républicaine (Extraits, dans Le Mouvement Social n°56, p.87)

Les deux manifestes de la Ligue d’Union Républicaine (Extraits, dans Le Mouvement Social n°56, p.87)