Le 24 avril 1871 à Rouen et à Dieppe, deux événements apportent un éclairage sur l’état d’esprit d’une partie du monde ouvrier et celui des autorités. Alors que la Seine Inférieure (actuellement Seine Maritime) est occupée par les prussiens (sauf la région du Havre), le 24 avril 1871, les membres de la Fédération ouvrière rouennaise et le Comité radical font cause commune au cours d’une assemblée.

 Gravure de Rouen vers 1871

À Rouen, ils adoptent un manifeste en faveur de la Commune de Paris :

« Unis dans une fraternelle solidarité pour la revendication des franchises du peuple et du triomphe de la révolution, les membres de la fédération rouennaise et du Comité radical de Seine Inférieure saluent avec enthousiasme l’avènement de la Commune de Paris et adhèrent sans réserve à son programme. Dans ce duel sanglant de l’autorité contre la souveraineté du peuple,du privilège contre l’équité, alors que les monarchistes ont consommé la criminelle coalition sanctifiée par l’Église, il est bon que Paris sache que, malgré la corruption et la pression administrative, malgré les mensonges et les calomnies d’une presse déloyale, il est, en province, des coeurs qui battent à l’unisson des aspirations de la capitale et partagent ses espérances. Que la Commune de Paris dans son œuvre sans relâche et sans faiblesse soit sûre que, par toute la France, la démocratie désavoue hautement le gouvernement fratricide de Versailles. La victoire ne sera pas lente à consacrer l’émancipation du peuple et le triomphe de la République. Vive la Commune. Vive la République. »        

Le préfet craignant un mouvement révolutionnaire emprisonne les meneurs : Jacques Cord’homme, Ernest Vaughan, Désiré Frisht, Boulanger, Louis Fossard, Gustave Mondet, Jean Claude Creusot, Jacques Percheval, Paul Delaporte , Jean-Louis Lécureuil. Les emprisonnés, appelés « Communards » furent jugés à Rouen le 15 novembre 1871. 

     

Le château de Dieppe en 1871 

À Dieppe

Ce même 24 avril, au matin, dans la Ville de Dieppe occupée par les prussiens, une affiche placardée sur les murs du port signée par six ouvriers de Saint-Nicolas d’ Aliermont et un de Torcy est découverte par le commissaire de police. Dans son rapport, le Sous-Préfet tente de minimiser l’affaire, mais montre en filigrane une certaine inquiétude de la part des autorités :

Lettre du Sous-Préfet au Préfet le 24 avril 1871 :

« j’ai l’honneur de vous transmettre la copie d’une sorte de proclamation qui a été trouvée ce matin à 6 h sur le port et qui a été arrachée immédiatement par le commissaire de police. C’est à peine si quelques ouvriers ont eu le temps d’en prendre connaissance et ceux qui la lisaient ne pouvaient en approuver le contenu. Cette pièce est signée de quelques individus connus pour leurs opinions avancées ; mais ces signatures sont écrites de la même main et tout donne lieu à penser qu’elles ont été apposées sur l’affiche sans l’aval et à l’insu des prétendus signataires. Toujours est-il que le parquet a été saisi de l’affaire immédiatement et qu’il a commencé aujourd’hui même une instruction à l’effet de découvrir l’auteur de cette ridicule et odieuse provocation de désordre. Malgré l’anxiété résultant des événements de Paris, le calme continue à régner dans la ville et dans l’arrondissement. Et, à supposer, comme le prétendent certaines personnes, qu’il règne une certaine agitation sourde au sein de la classe ouvrière, cette agitation ne s’est produite encore par aucun fait matériel et saisissable.»

Le texte de l’affiche est sans ambiguïté :

"AU NOM DE LA SAINTE LIBERTÉ", citoyens français, l’heure de partir est arrivée, il faut rompre nos chaînes et courir au devant de Paris outragé, car ce jour les justes révolutionnaires, les vrais républicains, ils nous appellent. Ils nous montrent l’exemple, ils sacrifient leur sang pour nous. Le nôtre leur appartient, il nous faut assurer notre avenir, nous avons des armes et saurons en trouver. Paris seul se montre, mais nous devons tous nous présenter le poing armé, car voulant étouffer la liberté à Paris, la France entière succombera et nous, nous serons replongés dans cet abîme dont nous sortons à peine. Le sang français après la crise que nous venons de passer n’est pas dégénéré, et il faut faire voir au gouvernement de Versailles qu’il ne peut exister plus longtemps...».

 

Plus d'informations : 

Texte complet de Guy Descamps :  http://gilles.pichavant.pagesperso-orange.fr/ihscgt76/num8/num8page6.htm

Article Rouen et la Commune de Marcel Boivin : https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/les-communes-en-province/995-rouen-et-la-commune

L’article de Marcel Boivin est paru dans La Commune Revue d’Histoire de l’Association des Amis de la Commune 1871, N° 15 – Mars 1980.

Marcel Boivin, Le mouvement ouvrier dans la région de Rouen 1851-1876, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 1989.