Philippe Lépaulard a présenté ces relations, en 2007, dans le bulletin n° 31  de notre Association.

L'Église s'était liée à l'Empire, grâce à la loi Falloux du 15 mars 1850, multipliant le nombre des écoles catholiques, pour mieux contrôler l'instruction " publique " .

 Après la fermeture des Ateliers nationaux du même Falloux, la répression devenait totale, policière et intellectuelle. Ce qui fut pour beaucoup pour l'anticléricalisme croissant dans les milieux socialistes et républicains, traits marquants de la Commune de Paris.

Georges DarboyNapoléon III fit intégrer Monseigneur Darboy dans le Conseil impérial de l'Instruction " publique " en 1860. Archevêque de Paris en 1863, ce dernier milita pour fonder un néo-gallicisme réclamant à la papauté une reconnaissance d'une certaine indépendance à l'Eglise de France, sauf dans le domaine spirituel. 

Les actes suivirent : refus de se rendre à Rome pour y être ramené à la raison, adhérer sans retenue à la politique italienne de Napoléon III favorisant l'annexion de l'Italie centrale par le Piémont. Le  St Siège se voit réduit à Rome.

Le compositeur Giuseppe Verdi écrivit, dans une ferveur patriotique en 1867 l'opéra " Don Carlos "  pour fustiger le rôle du Vatican lorsque, par analogie, le roi Philippe II d'Espagne fit emmurer vivant son fils qui refusait de se battre en pays batave protestant, pour défendre la Sainte-Croix catholique.

Mgr Darboy fut élu au Sénat ( Son engagement lui colla à sa robe et fut une aubaine pour Thiers).

Le durcissement de la papauté se termina par l'encyclique " Syllabus " du pape Pie IX prônant le culte de l'infaillibilité pontificale. L'archevêque de Paris pensa le moment venu de récupérer la main-mise sur l'épiscopat français afin de nommer  les évêques.

À la base les catholiques français opposés à la politique anti-papale de Napoléon III développèrent le culte du Sacré-Coeur du Christ  « qui a le mieux aimé Dieu et l'humanité  (...) les Chrétiens appartiennent au Corps du Christ, ils doivent offrir leur travail quotidien et communier aux intentions des pêcheurs... »

À l'inverse la Commune de Paris, considérant que le premier des principes est la liberté, que la liberté de conscience est la première des libertés, que le budget des cultes est contraire aux principes puisqu'il impose les citoyens contre leur foi décrète le 2 avril 1871 que : 

1) l'Église est séparée de l'Etat.

2) le budget des cultes est supprimé

3) les biens appartenat aux congrégrations religieuses sont déclarés propriété nationale...

(revoir notre éphéride du 2 avril 1871 )

Ces décisions n'eurent  pas le temps d'être réalisées, mais virent le jour partiellement après 1905.

Pour comprendre la philosophie de la Commune, nous rappelle Philippe Lépaulard, il faut se référer à la pensée d'Auguste Blanqui, qui considère que le spiritualisme est la source de l'oppression, l'instrument par excellence de la tyrannie ou pour le moins du conservatisme, le mot " Dieu " interdisant toute explication, donc tout progrès.

L'humanité, selon lui, dispose à l'origine de deux richesses : l'intelligence et le travail pour agir sur le sol, élément passif. Cependant la division du travail a suscité la monnaie d'où est sorti le capital qui par la ruse et la violence, a capté la propriété du sol et, par voie de conséquence, les produits du travail et de l'intelligence.

La situation de l'ouvrier est pire que celle de l'esclave puisque sa mort n'est pas une perte, étant donné qu'il y a toujours concurrence pour le remplacer. 

 La religion en privilégiant la charité sur la justice, la foi sur la connaissance sera toujours du côté des oppresseurs. Jacques Rougerie, dans " Paris insurgé "  cite l'abbé Courtade, prêtre des pauvres, déclarant « le nombre des ouvriers qui meurent sans avoir reçu les dernières bénédictions est bien plus considérable que le nombre de ceux qui meurent après les avoir reçues(...), la population de Paris est en train de devenir athée ».

 

PORTRAIT DE GEORGES  DARBOY

Bernard Noël, propose deux entrées dans son dictionnaire : Darboy et otages

DARBOY Georges,  né à Fayl-Billot, Haute-Marne en 1813 (NDLR : le 16 janvier), exécuté à Paris, 24 mai 1871. Ce fut lui qui, à propos du coup d' État, dit que Napoléon III " était sorti de la légalité pour entrer dans  le droit " . Il se distingua au concile du Vatican par son gallicanisme. Le Conseil de la Commune le fit arrêter comme otage, mais chercha immédiatement à l'échanger contre Blanqui. Mauvais calcul: Darboy était mal vu de la hiérarchie et Thiers avait besoin d'un martyr. L'exécution de Mgr Darboy ne fut pas décidée par la Commune, mais par les seuls Ferré et Genton.

 

Arrestation de Mgr Darboy, archevêque de Paris. - Anonyme , Graveur (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

 

OTAGES

Bernrd Noël ,après avoir présenté le décret du 5 avril, cite Lissagaray :  

« Les otages les plus précieux eurent toute liberté de faire venir du dehors nourriture, linge, livres, journaux, de recevoir des visites d'amis, jusqu'à des reporters de journaux étrangers  ».

La Commune proposa l'échange de Mgr Darboy contre Blanqui . Le 12 avril, Mgr Darboy écrivit une lettre à Thiers pour protester contre les exécutions sommaires commises par les versaillais  et pour appuyer la proposition d'échange. Cette lettre fut confiée au vicaire général Lagarde, libéré pour l'occasion et qui prit le chemin de Versailles, après avoir juré : « Dussé-je être fusillé, je reviendrai ...» Cependant que Thiers assurait publiquement que « jamais nos soldats  n'ont fusillé de prisonniers, ni cherché à achever les blessés », Lagarde restait à Versailles sous prétexte que les négociations traînaient en longueur.

Épisode de la Commune : arrestation de Monseigneur Darboy par Raoul Rigault, avril 1871 -  Lix, Frédéric Théodore , Dessinateur (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

Le 23, Mgr Darboy lui intima l'ordre de rentrer : il se garda de répondre et encore plus d'obéir. La Commune réitéra plusieurs fois ses offres d'échange.

Le 14 mai,elle alla jusqu'à proposer d'échanger tous les otages(il y en avait à ce moment-là 74) contre le seul Blanqui. Thiers refusa. Son secrétaire, le fort peu féroce Barthélémy St Hilaire déclarait : « Les otages ! Les otages, tant pis pour eux ! » Et il est plus que probable que Versailles espérait l'exécution des otages, pour se créer des martyrs. Versailles se remit donc à massacrer les prisonniers,à achever les blessés et à exécuter, après viol, une infirmière. La Commune n'appliqua pas pour autant son décret. Il fallut les massacres  du début de la Semaine sanglante pour que Ferré poussé par Genton, signât l'ordre d'exécution de 6 otages. Le 24 mai donc, en vertu de cet ordre, à sept heures du soir, furent éxécutés à la Roquette, par un peloton formé de volontaires, Mgr Darboy, le président Bonjean, l'abbé Duguerry et 3 jésuites.

On sait qu'officiellement Versailles reste l'incarnation de l'ordre et de la justice, la Commune celle du crime. »

Michèle Audin, dans "La semaine sanglante " signale une feuille dactylographiée dans les archives du cimetière du père Lachaise qui mentionne :

« À la gauche du Mur, sur le tertre fut inhumé provisoirement Monseigneur Darboy et 5 autres otages fusillés le 25 mai 1871 en représailles  des massacres des Versaillais. »

Michèle Audin ajoute :

« Outre remarquer la présence du " Mur ", la faute de français, l'erreur de date (c'est le 24 mai que les 6 otages ont été fusillés), et la prise de parti, on peut s'interroger sur la source de cette information. »

 Photomontage de monseigneur Darboy à la prison de la Roquette. -  Appert, Ernest Charles , Photographe (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

VIE DE PRISON

Jacques Olivier-Bourdon avance quelques faits. 

 Jacques-Olivier Boudon, Monseigneur Darboy (1813-1871), CerfLe 5 avril, Mgr Darboy est arrêté.  Il est d'abord conduit à la préfecture de police où il est interrogé par Raoul Rigault qui aurait dit : « Depuis dix-huit cents ans, vous nous embastillez, vous nous torturez » (ces propos son rapportés par Darboy lui-même à l'abbé Delmas quelques heures avant sa mort).

Amené ensuite à la Conciergerie, Darboy est ensuite transféré à la prison de Mazas, dans l'est parisien, à proximité de la Bastille( 1200 cellules sur 3 étages,  prison désaffectée en 1900). Sa soeur Justine, arrêtée, est relâchée fin avril. Pendant un mois et demi, il reçoit quelques visites, des nouvelles, et même des objets envoyés par des proches. Il peut ainsi prendre connaissance de l'article publié dans Le Temps par le protestant Francis de Pressensé dénonçant " l'injuste incarcération " . Parmi ses visiteurs, figure l'ambassadeur des Etats-Unis,M. Washburne.

Le 22 mai, les otages sont transférés à la Roquette. Darboy est avec le magistrat Bonjean, président de section du Conseil d'Etat et sénateur, l'abbé Duguerry, curé de la Madeleine et l'abbé Surat,vicaire général de Paris.

Jacques Olivier Boudon, ancien  de normale sup, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne, a retracé la vie de l'archevêque de Paris, « entre Pie IX et Napoléon III » en 9 chapitres : les années de formation ; à la conquête de la capitale ; évêque de Nancy; Darboy, archevêque de Paris ; dans les coulisses du pouvoir; Darboy face à Pie IX ; le concile du Vatican ; la fin de Mgr Darboy et enfin une mémoire contrastée, qui montre que l'Épiscopat  est embarassé par une béatification, pour éviter toute tension idéologique et religieuse, suite aux prises de position gallicane et le fait que Darboy ait été acquis aux idées républicaines en 1848 : « La République a l'avenir (...),je crois à la République » . 

À sa sortie du séminaire, Darboy a dû être influencé par les idées défendues par l'Avenir , journal fondé en 1830 par Félicité de Lamennais et l'abbé Gerbet, défendant l'idée que l'avènement des libertés(presse, association, éducation...) doit favoriser l'essor de l'Eglise. Les idées défendues par l'Avenir sont condamnées  par Rome en 1832 par l'encyclique Mirari vos.

L'ouvrage présente une intéressante bibliographie(dont une mention intéresse le comité local du Berry : La vérité sur Mgr Darbois par un anonyme curé de campagne du diocèse de Bourges, Gien, éd. Paul Pigelet, 1889

 Mort de Mgr Darboy - Leroy, Alphonse , Photographe (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

 

KARL MARX

Dans " La Guerre civile en France 1871 ", Marx propose :

« Le véritable meurtrier de l'archevêque Darboy, c'est Thiers. La Commune, à maintes reprises, avait offert d'échanger l'archevêque et tout un tas de prêtres par-dessus le marché, contre le seul Blanqui, alors aux mains de Thiers. Thiers refusa obstinément. Il savait qu'avec Blanqui il donnerait une tête à la Commune ; alors que c'est sous forme de cadavre que l'archevêque servirait au mieux ses desseins »

 Ordre donné aux citoyens Debock, directeur de l’Imprimerie nationale, et Alavoine, délégué, d’empêcher par tous les moyens toute tentative d’incendie aux Archives nationales. Archives de Paris, D1J 12, dossier 250

 SOURCES :

La Commune : bulletin de l'association des Amis de la Commune de Paris-1871, n° 31, printemps-été 2007 par Philippe Lépaulard https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/democratie-laicite-oeuvre-sociale/781-relations-de-l-eglise-et-de-la-commune-de-paris

Dictionnaire de la Commmune par Bernard Noël (les 3 éditions : 1971, 1998, 2021)

La Semaine sanglante par Michèle Audin, éd. Libertalia, 2021

Paris insurgé par Jacques Rougerie, éditions Découvertes, Gallimard, 2012

Histoire de la Commune de 1871 par Prosper-Olivier Lissagaray ( pusieurs éditions) (chapitre XXIX : les Fédérés fusillent les otages )

Monseigneur Darboy(1813-1871) archevâque de Paris, entre Pie IX et Napoléon III, Jacques-Olivier Boudon, éd. du cerf, 2011