« Enfin par la parole, la plume, le crayon, par la reproduction populaire des chefs d’œuvre, par l’image intelligente et moralisatrice qu’on peut répandre à profusion et afficher aux mairies des plus humbles communes de France, le comité concourra à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir, et à la République universelle. »

Affiche de la Commune de Paris N° 140 du 14 avril 1871 - Avrial, Vaillant et Vermorel - Fédération des Artistes

Ainsi se terminait, en faisant appel à « l’inauguration du luxe communal », le statut de la Fédération des artistes de Paris, rédigé par Eugène Pottier et présenté « aux artistes peintres, sculpteurs, architectes, graveurs lithographes, art décoratif dit industriel », convoqués le jeudi 13 avril 1871 au grand amphithéâtre de l’École de médecine, afin de procéder à l’élection d’une commission définitive chargée de représenter leurs intérêts, sous la présidence du citoyen Gustave Courbet et sous l’autorité de la Commune de Paris.

Gustave Courbet, Les paysans de Flagey revenant de la foire

 

LIBÉRATION ET DÉMOCRATISATION

Il s’agit d’abord de libérer l’art de la tutelle gouvernementale et de l’emprise de la classe dominante pour en faire, en tout premier lieu, bénéficier le peuple.

Un comité de 47 membres est élu. Il assure « la libre expression de l’art dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges, et l’égalité des droits entre tous les membres de la fédération. » Il s’attache à « la conservation des trésors du passé, à la mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent, et à la régénération de l’avenir par l’enseignement. »

Il conserve et surveille les monuments, les musées, les galeries, collections et bibliothèques d’œuvres d’art, et veille à les mettre à la disposition du public « pour favoriser les études et satisfaire la curiosité des visiteurs. »

Une partie des musées du Louvre est rouverte au public et aux artistes. Les sculptures et peintures qui se trouvaient au Palais de l’Industrie, où elles ne semblaient plus en sûreté, sont transportées au Louvre et au Luxembourg. Achille Oudinot, assisté de Jules Héreau et de Jules Dalou, est délégué comme administrateur provisoire du Louvre, tandis qu’André Gill, assisté de Jean Chapuy et d’Eugène Gluck, l’est du Luxembourg.

Le comité organise les expositions ayant lieu à Paris. « Il n’y admet que les œuvres signées de leurs auteurs. […] Il repousse de manière absolue toute exhibition mercantile tendant à substituer le nom de l’éditeur ou du fabricant à celui du véritable créateur. Il n’est pas décerné de récompense. Les travaux ordinaires commandés par la Commune seront répartis entre tous les artistes que les suffrages de tous les exposants auront désignés. Les travaux extraordinaires sont donnés au concours. »

« Le comité surveille l’enseignement du dessin et du modelage dans les écoles primaires et professionnelles communales, dont les professeurs sont nommés au concours ; il favorise l’introduction des méthodes attrayantes, estampille les modèles et désigne les sujets chez lesquels se révèle un génie supérieur et dont les études doivent être complétées aux frais de la Commune. Il provoque et encourage la construction de vastes salles pour l’enseignement supérieur, pour des conférences sur l’esthétique, l’histoire et la philosophie de l’art. »

Enfin, le comité crée un organe de publicité intitulé l’Officiel des arts.

LES THÈMES ET LES SUPPORTS

Dalou paysanne allaitantLe luxe communal, c’est d’abord l’abandon de thèmes trop éloignés de la vie quotidienne, notamment des thèmes de la peinture d’histoire. Gustave Courbet peint Les paysans de Flagey revenant de la foire, Un enterrement à Ornans, Les casseurs de pierre, Le bord de mer à Palavas, Le chêne de Flagey. Ce sont là des œuvres aisément compréhensibles de tout un chacun, de même — encore plus sûrement ! — que L’origine du monde. Jules Dalou sculpte La paysanne française allaitant, La Liseuse, les gisants d’Auguste Blanqui et de Victor Noir, le Monument aux ouvriers. Ce sont là encore des thèmes d’accès facile.

La peinture et la sculpture demeurent néanmoins des genres sophistiqués. Le luxe communal consistera bien plus à traiter artistiquement les objets quotidiens. Le manifeste du 13 avril 1871 donne alors toutes ses lettres de noblesse à l’ « art décoratif dit industriel » : céramique, peinture sur étoffes, dentelle, quincaillerie, bronzes, ébénisterie, menuiserie…

En Angleterre, William Morris a une démarche semblable à celle des artistes de la Commune. Comme le note Kristin Ross, William Morris, dans son roman de 1890, Nouvelles de nulle part , entreprend la démolition, dix-neuf ans après celle de la colonne Vendôme, de la statue de Nelson sur Trafalgar Square pour faire de cette place non pas une place vide mais un verger d’abricotiers (1). « Pour Morris, le système fondé sur le commerce et le profit qui s’était imposé à la fin du XIXe siècle avait dévasté les arts décoratifs ou “mineurs”, en portant atteinte tant à leur qualité qu’à leur statut dans la société. […] La division au sein des arts reflétait la division entre des articles de luxe inutiles pour les riches et […] les biens utilitaires fragiles, tristes et bon marché surproduits pour tous les autres. […] Le luxe insensé dont Morris savait qu’il ne pouvait exister sans une forme d’esclavage, serait remplacé par le luxe communal, ou l’égalité dans l’abondance. » (2)

Affiche de la Commune de Paris N° 128 du 12 avril 1871 - Courbet - Ouverture des musées     Affiche de la Commune de Paris N° 274 du 8 mai 1871 - Muséum d'Histoire Naturelle

OUVERTURE DE L’ART AU GRAND PUBLIC     

L’ouverture des musées et des bibliothèques au public figure parmi les toutes premières mesures prises par la Commune. Les cours du Muséum d’histoire naturelle reprennent le 9 mai 1871. Le musée du Luxembourg rouvre le 15 mai. La Bibliothèque nationale, dont la direction est confiée à Elie Reclus, ouvre ses portes au public le 24 avril 1871 et la bibliothèque Mazarine, dirigée par Gastineau, le 8 mai.

Même si ses thèmes se rapprochent du quotidien, la peinture demeure le domaine d’une certaine élite. Il en va de même des plus beaux produits de l’art décoratif qui sont trop chers pour le très grand public.

Il faut attendre le XXe siècle pour que l’art s’ouvre davantage au public : l’action d’André Malraux, puis celle de Jack Lang, ont été fondamentales à cet égard. Il reste cependant encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’atteindre vraiment le luxe communal.

GEORGES BEISSON  

Annexe

Journal officiel de la Commune de Paris, 15 avril 1871.

 

Assemblée des artistes.

Hier [14 avril], à deux heures, a eu lieu, dans le grand amphithéâtre de l’École de médecine, la réunion d’artistes provoquée par M. Courbet, avec l’autorisation de la Commune. La salle était absolument pleine, et tous les arts y étaient largement représentés. Nous remarquons parmi les peintres MM. Feyen-Perrin, Héreau ; MM. Moulin et Delaplanche, parmi les sculpteurs ; la caricature a envoyé Bertall, la gravure M. Michelin, la critique M. Philippe Burty. — Beaucoup d’architectes et d’ornemanistes. Une assemblée de plus de quatre cents personnes.

M. Courbet préside, assisté de MM. Moulin et Pottier. Ce dernier donne, avant tout, lecture d’un rapport élaboré par une commission préparatoire et rédigé par lui. Ce document, très intéressant, contenait des considérations vraiment élevées sur les besoins et les destinées de l’art contemporain.

Confier aux artistes seuls la gestion de leurs intérêts.

C’est cette idée qui paraît dominer dans l’esprit du rapport de la sous-commission. Il s’agit d’instituer une fédération des artistes de Paris, en comprenant sous ce titre tous ceux qui exposent leurs œuvres à Paris.

________________

Fédération des artistes de Paris

Les artistes de Paris adhérant aux principes de la République communale se constituent en fédération.

Ce ralliement de toutes les intelligences artistiques aura pour bases :

« La libre expansion de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges.

« L’égalité des droits entre tous les membres de la fédération.

« L’indépendance et la dignité de chaque artiste mises sous la sauvegarde de tous par la création d’un comité élu au suffrage universel des artistes. » Ce comité fortifie les liens de solidarité et réalise l’unité d’action.

Constitution du comité.

Le comité est composé de 47 membres représentant les diverses facultés, savoir :

16 peintres,
10 sculpteurs,
5 architectes,
6 graveurs,
10 membres représentant l’art décoratif, nommé improprement art industriel.

Ils sont nommés au scrutin de liste et au vote secret.

Ont droit de prendre part au vote les citoyens et citoyennes qui justifient de la qualité d’artistes, soit par la notoriété de leurs travaux, soit par une carte d’exposant, soit par une attestation écrite de deux parrains artistes.

Les membres du comité sont élus pour une année.

À l’expiration du mandat, quinze membres, désignés par un vote secret du comité, resteront en fonctions pendant l’année suivante, les trente-deux autres membres seront remplacés.

Les membres sortants ne peuvent être réélus qu’au bout d’une année d’intervalle.

Le droit de révocation peut être exercé contre un membre qui ne remplit pas son mandat. Cette révocation ne peut être prononcée qu’un mois après que la demande en a été faite, et, si elle est votée en assemblée générale, à la majorité des deux tiers des votants.

Détermination du mandat.

Ce gouvernement du monde des arts par les artistes a pour mission :

La conservation des trésors du passé ;

La mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent ;

La régénération de l’avenir par l’enseignement.

Monuments, Musées.

Les monuments, au point de vue artistique, les musées et les établissements de Paris renfermant des galeries, collections et bibliothèques d’œuvres d’art, n’appartenant point à des particuliers, sont confiés à la conservation et à la surveillance administrative du comité.

Il en dresse, conserve, rectifie et complète les plans, inventaires, répertoires et catalogues.

Il les met à la disposition du public pour favoriser les études et satisfaire la curiosité des visiteurs.

Il constate l’état de conservation des édifices, signale les réparations urgentes, et présente à la Commune un compte rendu fréquent de ses travaux.

Après examen de leur capacité et enquête sur leur moralité, il nomme des administrateurs, secrétaire, archivistes et gardiens, pour assurer les besoins du service de ces établissements et pour les expositions, dont il sera ultérieurement parlé.

Expositions.

Le comité organise les expositions communales, nationales et internationales ayant lieu à Paris.

Pour les expositions nationales ou internationales qui n’ont pas lieu à Paris, il délègue une commission chargée des intérêts des artistes parisiens.

Il n’y admet que des œuvres signées de leurs auteurs, créations originales ou traductions d’un art par un autre, telle que la gravure traduisant la peinture, etc.

Il repousse d’une manière absolue toute exhibition mercantile, tendant à substituer le nom de l’éditeur ou du fabricant à celui du véritable créateur.

Il n’est pas décerné de récompenses.

Les travaux ordinaires commandés par la Commune seront répartis entre les artistes que les suffrages de tous les exposants auront désignés.

Les travaux extraordinaires sont donnés au concours.

Enseignement.

Le comité surveille l’enseignement du dessin et du modelage dans les écoles primaires et professionnelles communales, dont les professeurs sont nommés au concours ; il favorise l’introduction des méthodes attrayantes et logiques, estampille les modèles, et désigne les sujets chez lesquels se révèle un génie supérieur, et dont les études doivent être complétées au frais de la Commune.

Il provoque et encourage la construction de vastes salles pour l’enseignement supérieur, pour des conférences sur l’esthétique, l’histoire et la philosophie de l’art.

Publicité.

Il sera créé un organe de publicité intitulé : Officiel des arts.

Ce journal publiera, sous le contrôle et la responsabilité du comité, les faits concernant le monde des arts et les renseignements utiles aux artistes.

Il publiera les comptes rendus des travaux du comité, le procès-verbal de leurs séances, le budget des recettes et dépenses et tous les travaux de statistique apportant la lumière et préparent l’ordre.

La partie littéraire, consacrée aux dissertations sur l’esthétique, sera un champ neutre ouvert à toutes les opinions et à tous les systèmes.

Progressif, indépendant, digne et sincère, l’Officiel des arts sera la constatation la plus sérieuse de notre régénération.

Arbitrages.

Pour toutes les contestations litigieuses relatives aux arts, le comité, sur la demande des parties intéressées, artistes ou autres, désigne des arbitres conciliateurs.

Dans les questions de principe et d’intérêt général, le comité se constitue en conseil arbitral, et ses décisions sont insérées à l’Officiel des arts.

Initiative individuelle.

Le comité invite tout citoyen à lui communiquer toute proposition, projet, mémoire, avis ayant pour but le progrès dans l’art, l’émancipation morale ou intellectuelle des artistes, ou l’amélioration matérielle de leur sort.

Il en rend compte à la Commune et prête son appui moral et sa collaboration à tout ce qu’il juge praticable.

Il appelle l’opinion publique à sanctionner toutes les tentatives de progrès, en donnant à ces propositions la publicité de l’Officiel des arts.

Enfin, par la parole, la plume, le crayon, par la reproduction populaire des chefs-d’œuvre, par l’image intelligente et moralisatrice qu’on peut répandre à profusion et afficher aux mairies des plus humbles communes de France, le comité concourra à notre régénération à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle.

G. COURBET, MOULINET, STEPHEN MARTIN, ALEXANDRE JOUSSE, ROSZEZENCH, TRICHON, DALOU, JULES HÉREAU, C. CHABERT, H. DUBOIS, A. FALEYNIÈRE, EUGÈNE POTTIER, PERRIN, A. MOUILLIARD.

 

(1) Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, Paris, La Fabrique éditions, 2015, p. 76.

(2) Kristin Ross, Ibidem, p. 78-79.