Le soleil s’est fait communard » Gustave Lefrançais, le 19 mars 1871

Homme de conviction et d’action, Gustave Lefrançais reste un dirigeant méconnu de la Commune de Paris. Son action politique est pourtant féconde. Pionnier du syndicalisme enseignant en 1848, il est un orateur de talent et un opposant farouche à l’Empire, avant de s’imposer comme un des chefs de file et un penseur du mouvement communaliste.

Fidèle en amitié (A. Arnould, J. Vallès, A. Goullé…), il a aussi suscité de nombreuses inimitiés. Publiés après sa mort par Lucien Descaves qui préfaça l’ouvrage, ses Souvenirs d’un révolutionnaire sont toujours lus aujourd’hui.

 

Gustave Lefrançais (1826-1901)

Aussi, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, il est temps de revisiter l’histoire de l’homme à qui Eugène Pottier dédia son poème L'Internationale.

Trois numéros de notre bulletin La Commune lui seront en partie consacrés et chacun abordera un moment clé de sa vie militante :

- Le promoteur en 1848 de l’éducation intégrale ;

- Le dirigeant de la Commune ;

- Le penseur du communalisme.

 

GUSTAVE LEFRANÇAIS ET L’ASSOCIATION FRATERNELLE DES INSTITUTEURS ET INSTITUTRICES SOCIALISTES (1849)

 

Pauline ROLAND institutrice féministe née en 1805 et morte le 16 décembre 1852 fut l’une des mères du mouvement coopératif français.
Pauline ROLAND institutrice féministe née en 1805 et morte le 16 décembre 1852 fut l’une des mères du mouvement coopératif français.

Jeanne Deroin(1805-1894) - Philosophe, théoricienne féministe, directrice de journaux « féministes » et animatrice d’associations ouvrières. Rendons hommage à la première femme française à s’être présentée aux élections législatives, contre l’avis de la majorité, en 1849.

Un appel de l’instituteur Pérot publié par le journal proudhonien Le Peuple en février 1849 est à l’origine de l’Association fraternelle des instituteurs et institutrices socialistes. Rapidement constituée autour de Pauline Roland (1805-1852) – saint-simonienne disciple de Pierre Leroux, qu’elle a rejoint à Boussac en 1847 -, Jeanne Deroin (1805-1894) - féministe résolue candidate aux élections législatives de mai 1849 -, et du jeune Gustave Lefrançais (1826-1901) - instituteur déjà interdit d’exercice et sous surveillance policière depuis l’été 1848 du fait de ses idées politiques –, cette association a pour but de promouvoir, auprès des enfants et des adultes, une « éducation républicaine – démocratique » selon les termes de ses statuts. Cette association reçoit le soutien, entre autres, de Louis Blanc et l’adhésion de Martin Nadaud, et on peut la considérer aujourd’hui comme le prodrome du syndicalisme enseignant.

Entre la rupture des journées de juin 1848 – qui marquent selon Karl Marx la naissance de la République bourgeoise – et la toute prochaine loi Falloux (15 mars 1850), qui place l’école communale sous le contrôle du maire et du curé, cette initiative indique la vitalité de l’associationnisme. Cette association n’a pas eu pour autant la fortune du familistère de Godin ou de l’Icarie de Cabet. D’emblée, l’Association des instituteurs et institutrices socialistes est membre de l’Union des associations ouvrières (qui regroupe 103 associations). Ce lien n’est pas secondaire. Nathalie Brémand y insiste :

« Pour avoir été conçu par des enseignants, le programme des instituteurs socialistes semble bien avoir été celui que la classe ouvrière parisienne de l’époque, œuvrant dans les associations, attendait pour pouvoir donner corps à son désir de réforme de l’éducation (1). »

Dans ses Mémoires, Gustave Lefrançais indique que c’est grâce au soutien financier des associations ouvrières que l’association a pu couvrir « les frais de notre Programme d’éducation (2) ». Un programme est publié à la fin de l’année 1849, et Lefrançais n’hésite pas à le présenter comme le premier programme « depuis Condorcet […] conçu en vue de développer harmoniquement toutes les activités individuelles », de la naissance à 18 ans. Sans forcément justifier une telle affirmation, il faut reconnaître que ce programme présente un système d’éducation très complet, de la petite enfance à l’enseignement supérieur, qui témoigne de la richesse des réflexions et des conceptions qui ont présidé à sa rédaction (3).

Ce programme propose un enseignement intégral et affirme que

« l’enseignement socialiste se basant sur l’égalité, guidera l’éducation de l’homme, suivant ses aptitudes sans tenir compte de la condition dans laquelle sa famille sera placée ».

Sa déclinaison, de la naissance jusqu’à 18 ans, comprend six périodes. Chacune d’elle implique une démarche spécifique où le corps et l’esprit doivent être développés conjointement, sans rapidité ni contrainte. La dernière période, celle de 15 à 18 ans, résume avec force les ambitions du programme :

« Sortant de nos mains après l’enseignement que nous lui auront distribué, l’enfant devra avoir terminé son éducation : nous rendrons à la société un homme, un travailleur, un citoyen, largement instruit de ses devoirs, propre à les remplir dans leur plus haute et plus sainte expression. »

Jeanne Deroin(1805-1894) - Philosophe, théoricienne féministe, directrice de journaux « féministes » et animatrice d’associations ouvrières. Rendons hommage à la première femme française à s’être présentée aux élections législatives, contre l’avis de la majorité, en 1849.

Jeanne Deroin(1805-1894) - Philosophe, théoricienne féministe, directrice de journaux « féministes » et animatrice d’associations ouvrières. Rendons hommage à la première femme française à s’être présentée aux élections législatives, contre l’avis de la majorité, en 1849.

Le programme affirme aussi très clairement, probablement sous l’influence de Jeanne Deroin, l’égalité des sexes comme principe absolu, tant dans l’ordre de l’enseignement que dans l’exercice de toutes les professions sans exception (4) :

« Nous voulons que la femme, aussi bien que l’homme, soit élevée comme un être libre, raisonnable, s’appartenant à soi-même, indépendant par son travail, par son amour, par sa pensée, par son caractère, et non comme un appendice de l’homme, à jamais condamnée à une fatale dépendance. »

L’Association des instituteurs et institutrices socialistes connaît rapidement des difficultés. Après la loi Falloux, les interdictions de réunion et les interventions de la police, les arrestations auront raison de ce mouvement. Pauline Roland, déportée à Lambessa, en Algérie, meurt à Lyon en 1852, elle qui « ne connaissait ni l’orgueil ni la haine », écrit Victor Hugo en 1853 dans Les Châtiments.

Gustave Lefrançais, pour sa part, poursuit un parcours chaotique, marqué par la misère, la prison, l’exil et une activité professionnelle éloignée de l’enseignement. Il regrettera plus tard les accents religieux qui émaillaient les écrits de l’Association. En 1871, il est élu membre de la Commune de Paris et siège à la commission exécutive et non à la commission éducation, même si, selon Maurice Dommanget, il était « le plus qualifié pour s’occuper des problèmes de l’enseignement (5) ». Eugène Pottier lui dédie L’Internationale. Après la Commune et son retour en France, il refuse tout engagement et se tient à l’écart de tout groupe ou parti, exerçant le métier de caissier au journal L’Aurore jusqu’à sa mort le 19 mai 1901. Incinéré au Père-Lachaise, sa tombe est à quelques mètres du Mur des Fédérés, symbole des derniers instants de la Commune.

Programme d'éducation / Association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes ; [réd. par G. Lefrançais, Pauline Roland, Perot]. (source Gallica https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k109893c.image  )
Programme d'éducation / Association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes ; [réd. par G. Lefrançais, Pauline Roland, Perot]. (source Gallica https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k109893c.image )

 

GÉRARD BLANCHETEAU (6)

 

Notes :

(1) Nathalie Brémand, Les socialismes et l’enfance, Presses universitaires de Rennes, 2008.

(2) Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un Révolutionnaire. De juin 1848 à la Commune, préf. de L. Descaves, 1902 (réédité par La Fabrique, 2013).

(3) Les écrits des socialistes Pierre Leroux et Constantin Pecqueur ont été consultés.

(4) L’accès à l’enseignement secondaire (collège et lycée) pour les filles n’est effectif qu’en 1881.

(5) M. Dommanget, L’Enseignement, l’enfance et la culture sous la Commune, Éd. Sociales, 1964.

(6) Article déjà paru dans G. Candar, G. Dreux, Ch. Laval (dir.), Socialismes et éducation au XIXe siècle, Le Bord de l’eau, 2018.

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