Charles Nègre, Les Ramoneurs en marche avant mai 1852, photographie, tirage sur papier albuminé

Le musée Carnavalet propose un voyage au cœur du Paris populaire du XIXe siècle. Au fil d’un parcours thématique, on découvre les conditions de vie et de travail des ouvriers, acteurs des révolutions qui ont secoué Paris de 1830 à la Commune

Sous le Second Empire, Paris connaît de profonds bouleversements avec l’extension de la capitale en 1860 et les grands travaux menés par le préfet Haussmann. Le peuple de Paris, c’est avant tout des provinciaux et des étrangers venus travailler en ville, souvent poussés par la misère.

Les migrations alimentent ainsi fortement la croissance démographique. Au sein de cette ruche, le travail ne manque pas. Les deuxième et troisième salles de l’exposition présentent les multiples métiers exercés dans la rue ou à l’atelier : porteur d’eau, fort des halles, marchand de coco, tondeuse de chien, maçon, tourneur sur bois, modiste, bouquetière… Mais Paris commence à compter beaucoup d’artisans qualifiés. « Dans une ville où tout est plus cher, les loyers, les salaires, les matières premières, s’impose un type d’activité dans laquelle seule la qualité peut l’emporter, écrit l’historien Francis Démier, dans le catalogue de l’exposition (1) . La fabrique de luxe et de demi-luxe — de la bijouterie au bronze, à l’ébénisterie, aux articles de Paris — donne le ton dans la capitale avec un profil de petite entreprise dont le nombre d’ouvriers en 1848 est en moyenne de 4,8 ». « Jusqu’à la Commune, ce monde des métiers, qui défile sous les bannières dans les rues de Paris lors du printemps de 1848, constitue le noyau dur des classes populaires, ajoute Francis Démier. C’est eux qu’on retrouve sur la liste des blessés et des tués des révolutions de 1830 et de 1848. »

LE CABARET

Vivre à Paris, c’est aussi trouver un abri pour dormir, en cette période de crise du logement, se nourrir à une époque où l’alimentation, pourtant basée sur la soupe et le pain, occupe une grande part du budget d’une famille ouvrière.

Qu’on habite un garni ou un petit meublé, les conditions de logement sont marquées par l’absence d’intimité. Une loi sur l’hygiène publique est mise en œuvre en 1850, afin de combattre les logements insalubres. L’appétit d’éducation caractérise le monde ouvrier de l’atelier parisien. Nombre d’autodidactes appartiennent à la fine fleur du mouvement ouvrier et certains militent dans l’Association internationale des travailleurs (AIT). Diverses pratiques de solidarité poursuivent cette tradition sous la forme de sociétés de secours mutuel, de syndicats et de coopératives. Avant l’implantation des maisons du peuple, des bourses du travail et des universités populaires, les militants se réunissent dans les chambrées, à l’atelier ou au cabaret. Lieu de détente et de sociabilité masculine par excellence, le cabaret c’est le « salon du pauvre ». On y boit surtout du vin, mais aussi de l’absinthe et du vermouth, en fumant la pipe ou des cigares à un sou. On y chante et on y danse. Les arrière-salles abritent les réunions politiques, syndicales et associatives. Aussi le cabaretier occupe-t-il une position intermédiaire entre les clients et la police qu’il renseigne parfois… Les débits de boisson sont accusés par le pouvoir d’être le creuset politique des classes dangereuses.

LES BARRICADES

Honoré Daumier La Blanchisseuse vers 1863, huile sur boisDans l’estaminet reconstitué dans l’exposition, résonnent les chansons de l’époque, de La Canaille (1865) au Grand métinge du métropolitain (1890). Honoré Daumier, à qui une salle est consacrée, est un des rares artistes de l’époque à porter sur le peuple un regard chargé d’empathie. Fils d’un vitrier, il dessine un peuple digne, ancré dans le quotidien, courbé par la fatigue et les épreuves, qu’il travaille (La Blanchisseuse), s’amuse (L’Orgue de barbarie) ou s’aime (Le Baiser). Le parcours s’achève sur les barricades et les révolutions qui traversèrent le siècle : celle des trois Glorieuses en 1830, de février et juin 1848 et de 1871. Seuls trois tableaux évoquent brièvement la Semaine sanglante : La Veuve du fusillé (1877) d’Ernest Picchio, Plaisanteries devant le cadavre d’un communard (1871) anonyme, et Les Pétroleuses, A. Belloguet (1871). La presse versaillaise répand le mythe de la « pétroleuse » communarde vidant des bouteilles de pétrole pour incendier Paris. Or, « tous les témoins sont formels, les pétroleuses ne sont que l’émanation d’une hystérie collective, les conseils de guerre ne parvinrent même pas à en exhiber une seule », souligne l’historienne Michèle Riot-Sarcey (2) . Le musée Carnavalet a commencé à rassembler des œuvres sur la Commune dès les années 1890. Une collection enrichie par la suite par le préfet de la Seine, Edouard Renard, fils de communard exilé en Algérie et auteur d’une thèse sur Louis Blanc.

JOHN SUTTON

(1) Le Peuple de Paris au XIXe siècle, catalogue de l’exposition, édit. Paris Musées (2011)

(2) 48/14 La revue du musée d’Orsay n°10, printemps 2000

Le Peuple de Paris au XIXe siècle, jusqu’au 26 février 2012 Musée Carnavalet : 23 rue de Sévigné, 75003 Tél : 01 44 59 58 58. Site : carnavalet.paris.fr