Les résultats du vote sont communiqués aux électeurs dans la soirée du 27, trop tard pour donner lieu à une proclamation officielle que l’on veut à la fois solennelle et festive. A Versailles Thiers s’écrit de la tribune de l’Assemblée nationale : « Non, le France ne laissera pas triompher dans son sein les misérables qui voudraient les couvrir de sang. »

Le 28 mars, a lieu la proclamation de la Commune devant l’Hôtel-de-ville. Lissagaray écrit : « Deux cent mille misérables vinrent à l’Hôtel-de-ville pour installer leurs élus. Les bataillons, tambour battant, le drapeau surmonté du bonnet phrygien, la frange rouge au fusil, grossis de lignards, artilleurs et marins fidèles à Paris, descendirent par toutes les rues sur la place de Grève, comme les affluents d’un fleuve gigantesque. Au milieu de l’Hôtel-de-ville, contre la porte centrale, une grande estrade est dressée... Cent bataillons rangent devant l’Hôtel-de-ville leurs baïonnettes que le soleil égaie….Les drapeaux groupés devant l’estrade, la plupart rouges, quelques-uns tricolores, tous cravatés de rouge, symbolisent tous l’avènement du peuple. Pendant que les bataillons se rangent, les chants éclatent, les musiques sonnent la Marseillaise et le Chant du Départ, les clairons lancent la charge, le canon de la Commune de 92 tonnes sur le quai. Le bruit s’arrête, on écoute. Les membres du Comité Central de la Commune, l’écharpe rouge en sautoir, viennent d’apparaître sur l’estrade. Ranvier, de la commission de la guerre, déclare : «Le Comité Central remet ses pouvoirs à la Commune. Citoyens, j’ai le cœur trop plein de joie pour prononcer un discours. Permette- moi seulement de glorifier le peuple de Paris, pour le grand exemple qu’il vient de donner au monde. » …Les musiques, deux cent mille voix reprennent la Marseillaise, ne veulent pas d’autres discours. A peine si Ranvier, dans une éclaircie, peut jeter : « Au nom du peuple, la Commune est proclamée ! Un seul cri répond, fait de toute la vie de deux cent mille poitrines : « Vive la Commune !». » (1)

Proclamation de la Commune de Paris à l'Hôtel de Ville le 28 mars 1871

Il existe de nombreuses descriptions de cette fête qui marque profondément les parisiens. Même si le chiffre de 200 000 personnes mentionné par Lissagaray est sans doute surévalué, l’enthousiasme est tel qu’il ne manque pas d’impressionner nombre de témoins, tel le poète Catulle Mendès, pourtant peu favorable au peuple de Paris : « Se défendre qui voudra de subir l’irrésistible émotion qu’impose l’enthousiasme des foules ! Je ne suis pas un homme politique, je suis un passant qui voit, écoute et éprouve. J’étais sur la place de l’Hôtel-de-ville, à l’heure où on proclamait les noms des membres de la Commune, et j’écris ces lignes tout ému encore. Combien d’hommes étaient là ? Cent mille peut-être. D’où venus ? De tous les points de la cité. Les rues voisines regorgeaient d’hommes armés et les baïonnettes aiguës, étincelant au soleil, faisaient ressembler la place à un champ d’éclairs….Un à un les bataillons s’étaient rangés sur la place, en bon ordre, musique en tête. Les musiques jouaient la Marseillaise, reprise en cœur…Le tonnerre vocal secouait toutes les âmes, et la grande chanson, démodée par nos défaites, avait retrouvé un instant son antique énergie. Tout à coup, le canon. La chanson redouble, formidable ; une immense houle d’étendards, de baïonnettes et de képis va, vient, ondule, se resserre devant l’estrade. Le canon tonne toujours, mais on ne l’entend que dans les intervalles du chant. Puis tous les bruits se fondent dans une acclamation, une voix universelle de l’innombrable multitude, et tous ces hommes n’ont qu’un cœur comme ils n’ont qu’une voie ». (2)

 

(1) Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune 1871, Bruxelles, Kistemaeckers, 1876

(2) Catulle Mendès, les 73 journées de la Commune, Paris, Lachaud, 1871

 


 

Gabriel Ranvier

Gabriel Ranvier (1828-1879) photographié à Londres. Collection particulière, publié dans l'album de l'exposition « Le temps des cerises : la Commune en photographies » présentée au Musée de la photographie de la Commune Française à Charlerois du 24 septembre 2011 au 15 janvier 2012 sous la direction de Jean Baronnet et Xavier Canonne.Vallès est un journaliste et un communard, mais c’est aussi un écrivain qui s’applique, paradoxalement, à tailler avec un art délicat ses portraits à la serpe. Ainsi de Gabriel Ranvier, communard berrichon natif de Baugy, qui fut de la proclamation du 28 mars. Dans L’Insurgé, mûri de 1879 à 1886, voilà qu’après le portrait d’Auguste Vermorel, « capable d’être le Sixte Quint d’une papauté sociale », il ménage sa transition en forme d’antithèse : « Combien ils sont plus simples, ceux qui sont du peuple pour de bon ! » Et il précise l’image de celui que le lecteur a déjà rencontré sous la périphrase « son meilleur ami », l’homme des 18 et 28 mars et celui des barricades : « Ranvier. Un long corps maigre au haut duquel est plantée, comme au bout d’une pique, une tête livide, qu’on croirait coupée s’il baissait les paupières. »

Comme avant lui Balzac ou Hugo, Vallès ne se retient pas d’user de la présentation physiognomonique. Lavater et Lombroso ne sont pas loin, même si, à ma connaissance du moins, ce dernier s’est limité, parmi les communards, à Louise Michel et à Allix dans ses planches de criminels exemplaires. Mais l’ami Jules multiplie les connotations en sens inverse, et prépare le titre de « Christ de Belleville » qu’Alain Dalotel lui décernera au début de notre millénaire. « Cette tête-là semble avoir déjà perdu tout son sang, le long du mur aux fusillades ou dans le panier du bourreau ; les cheveux même retombent comme la chevelure emmêlée d’un supplicié ; les lèvres sont blanches et gardent, au coin, la moue de détente des agonies. Telle est, au repos, la physionomie de Ranvier – destiné par sa précoce pâleur au martyre, portant d’avance la marque d’une vie de douleur et d’une fin tragique. »

Et en effet quand on voit sa photo (la vraie, pas celle où il est confondu avec Assi ou Duval ou Flourens, ou n’importe qui arborant une casquette de garde national avec une barbe…), on est convaincu, malgré le noir et blanc, d’être en mesure de confirmer chez le personnage réel cette étrange absence de couleur qui a peut-être une cause précise : « Il a été petit patron ; la faillite lui a mangé ses quelques sous. Il n’en parle jamais, capable de croire qu’il a entaché le blason du parti – mais la blêmeur qui lui enfarine la face est peut-être venue le matin où le syndic a prononcé la déchéance. »

Gabriel Ranvier (1828-1879) - Portrait de Rinaldo [?], 1871. Fusain sur papier brun avec rehauts de gouache blanche et rouge.

Et pour parachever ce portrait dolent à souhait – et si Ranvier, comme je le suppose, en a connu au moins l’esquisse, fut-ce l’occasion, derrière l’amitié, d’une complicité où l’humour avait aussi sa place ? - il suffit de le remettre dans le difficile contexte familial, là où les responsabilités intérieures ne sont pas moins lourdes que les responsabilités publiques : « Ceux qui le connaissent savent qu’il en souffre... mais combien savent également qu’il a été et qu’il est un homme de bien et d’honneur ! Sobre, buvant des sirops – le grand cadavre ! – pour trinquer avec les buveurs de vin ; mangeant mal pour laisser sa part aux autres ; pouvant à peine, en passant les nuits, arriver à nourrir six enfants qui poussent autour de lui, sans mère. Elle est morte, après avoir été l’éducatrice de son mari – femme de cœur vaillant à qui les petits qui sont là doivent une éternelle reconnaissance pour son dévouement ; et aussi, peut-être, l’éternelle détresse, pour le levain de colère sociale qu’elle fit fermenter dans leur cœur, leur prêchant la solidarité avec les humbles et le droit de révolte des meurtris, même du haut de son grabat d’agonie ! »

J’ai un peu bouleversé l’ordre du portrait pour mettre à la fin, sans parvenir à totalement en estomper l’aspect douloureux, un maximum de notations a priori heureuses, comme l’enfance et la province natale : « Mais qu’il ouvre la bouche et qu’il parle, un sourire d’enfant éclaire son visage et la voix, éraillée par la phtisie, est sympathique, avec son reste d’accent berrichon et son arrière-goût de lutrin. Il a dû entonner les vêpres, dans son village, quand il était jeune, car il a conservé un peu de la mélopée du répons, au fond de sa gorge brûlée par l’air vicié des villes. » Je ne sais pas si c’est ainsi que Ranvier est grand, mais c’est bien ainsi qu’on l’aime !