Le 16 mai 1871 se déroule I‘acte le plus spectaculaire de I‘histoire de la Commune de Paris : la démolition de la colonne Vendôme, considérée comme un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme.

Ce moment fort d'une guerre civile au symbolisme puissant vaudra au peintre Gustave Courbet, tenu pour responsable, d'être condamné à en payer la restauration.

Démolition de la colonne Vendôme le 16 mai 1871 - Le premier tour de cabestan (source L'Illustration Journal Universel N° 1474 du 27 mai 1871)

Une idée de Courbet ?

Peintre, lithographe et dessinateur, Gustave Courbet s'est fait, depuis la révolution de 1848, I‘ardent défenseur du réalisme. Il a fréquenté Proudhon et Baudelaire et s'est orienté, sous I‘influence des théories socialistes, vers une conception de I‘art plus démocratique et populaire.

Dès la proclamation de la République, le voilà nommé président de la Commission artistique qui doit veiller à la protection des musées et des œuvres d'art. C'est à ce titre que, le 14 septembre 1870, il adresse une pétition au Gouvernement de la Défense Nationale, lui demandant I‘autorisation de « déboulonner la colonne, ou qu'il veuille bien lui-même en prendre I‘initiative, en chargeant de ce soin I’administration du Musée d'artillerie, et en faisant transporter les matériaux à I‘hôtel de la Monnaie ». (Texte de la pétition cité par Maxime Vuillaume, in Mes Cahiers rouges au temps de la Commune, Paul Ollendorff, 1909)

Déboulonner la colonne et non I’abattre ? La nuance est de taille.

Pour I’heure, I‘idée de Courbet, la demande qu'il formule, reste lettre morte. La colonne et sa statue d'empereur romain se dressent encore après I’insurrection du 18 mars, sur la place Vendôme où siège désormais l'état-major de la garde nationale.

La Commune à peine proclamée, Courbet prend parti pour elle, sans hésitation ni ambiguïté. Il s'occupe activement de la formation de la Fédération des artistes, dont il devient le président.

 

Le 12 avril, la Commune I‘autorise « à rétablir, dans le plus bref délai, les Musées de la ville de Paris dans leur état normal, d'ouvrir les galeries au public et d'y favoriser le travail qui s'y fait habituellement »

Et quelques jours avant qu’il ne soit élu, (le 16 avril dans le VIème arrondissement), le Conseil de la Commune a pris, ce même 12 avril, un décret appelé à faire grand bruit : la destruction de la colonne Vendôme et qui paraîtra le lendemain au Journal Officiel :

« La Commune de Paris,

Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la république française, la fraternité.

                     DECRETE :

Article unique. La colonne de la place Vendôme sera démolie.

Paris, le 12 avril 1871. »

 

Née du refus d'accepter la défaite face aux Prussiens, opposée à l'humiliante paix conclue par les représentants de la bourgeoisie, la Commune de Paris fait montre, c'est incontestable, d'un patriotisme certain. D'autant que c'est une Prusse militariste et monarchiste qui fait la guerre, maintenant, à une démocratie naissante.

Destruction d’une « affirmation du militarisme », œuvre de salubrité publique, la démolition de la colonne n'en est pas moins envisagée comme une bonne affaire pour les finances de la Commune : le bronze des canons d'Austerlitz est censé permettre la fabrication d'un million de pièces d'un sou.

 

Et, le 20 avril, le Journal Officiel annonce :

« Les matériaux qui composent la colonne de la place Vendôme sont mis en vente. lls sont divisés en quatre lots : deux lots, matériaux de construction ; deux lots métaux. lls seront adjugés par lots séparés, par vote de soumissions cachetées adressées à la direction du Génie, 84, rue Saint-Dominique-Saint Germain ».(1)

Intérêt économique, sans doute. Entreprise civique, acte solennel d'une guerre civile investissant largement le champ symbolique, sûrement.

« Courbet réclama l'exécution de ce décret, et c'est pourquoi on fit plus tard comme s'il en était responsable. ».(2)

 

ARTHUR ARNOULD (1833-1895) fut élu au Conseil de la Commune et participa à diverses commissions (Enseignement, Relations Extérieures ...), avant de devenir responsable de la rédaction du Journal Officiel. Dans son Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, il évoque la démolition de la colonne Vendôme :

Le décret du 12 avril « fut peut-être maladroit, écrit-il, en ce sens que le Parisien, comme jadis le peuple d'Athènes et de Rome, tient essentiellement à ses monuments. ll en est personnellement fier. lls sont sa propriété. C'est un artiste. L'une des choses qui indignait les plus indifférents, des gens qui ne trouvèrent pas une larme pour tant de leurs concitoyens égorgés, c'était de voir les obus thiéristes entamer I ‘Arc-de-Triomphe, criblant de larges blessures ses bas-reliefs. On peut aussi prétendre que la Commune avait des mesures plus urgentes à prendre que d'ordonner la démolition d'un monument quelconque.

« Néanmoins, ce décret, assez mal accueilli au début, par une notable partie de la population, restera marqué d'un grand caractère moral.

« C'était une affirmation éclatante des principes qui dominaient la Commune. C'était la déclaration que la Commune brisait, sans esprit de retour, avec tout un passé où avaient régné la fausse gloire et les triomphes du canon. C'était la condamnation de la guerre et de la conquête, c'était le jugement du peuple et de I ‘avenir sur ce despote qui avait fait de la Révolution du droit humain l’asservissement de la France et de I ‘Europe.

« C'était en face des Prussiens vainqueurs et conquérants, rejeter à leur place véritable et marquer du sceau du mépris les victoires et les conquêtes de la force brutale. 

« En renversant cette colonne faite du bronze pris à l'étranger, en couchant la statue de Napoléon 1er sur le lit de fumier où elle alla choir au son de la Marseillaise et du Chant du départ, la Commune tendait la main à I ‘Univers affranchi et effaçait du même coup la honte de nos dernières délaites, car elle jugeait la victoire. C'était l'idée se substituant au fait. Le peuple souffletant le despotisme dans la boue, marquant à l'épaule, du fer rouge de la Révolution, tous les grands capitaines, tous les Bonaparte d'hier, tous les Guillaume d'aujourd'hui, tous les Bismarck de demain. »(3)

 

 “La chute de la colonne Vendôme” (16 mai 1871) - Gravure sur bois, 1872, coloriée post. (source :  ©AKG-images Berlin, Sammlung Archiv für Kunst und Geschichte)

 

La démolition eut lieu le 16 mai soit plus d’un mois après la signature du décret.

 

Ecoutons le témoignage de Maxime Vuillaume (4)

« ll est maintenant 17h 26, devant nos yeux passe subitement le battement d'aile d'un oiseau gigantesque... Un zigzag monstrueux... Ah ! je ne I ‘oublierai jamais, cette ombre colossale qui traversa ma prunelle !... Blouf !... Un nuage de poussière... Tout est fini... La colonne est à terre. ouverte. ses entrailles de pierres au vent... César est couché sur le dos, décapité. La tête couronnée de lauriers, a roulé, tel un potiron, jusqu'à l a bordure du trottoir » .

 

Deux jours plus tard, le Cri du Peuple exulte :

« Elle est tombée ! La sentence du peuple est exécutée. »

 

Courbet accablé

Gustave Courbet, arrêté le 7 juin, est l'objet de rancunes féroces.

Traduit devant le 3e conseil de guerre siégeant à Versailles, et tenu pour responsable du sacrilège, le peintre a beau jeu de démontrer qu'il n'était pas encore membre du Conseil de la Commune lorsque fut signé le décret qui ordonnait la démolition de la colonne. Et puis, argumente-t-il à I ‘audience du 14 août 1871, lui, voulait seulement la déboulonner, la transporter aux Invalides, et non la détruire.

La modération relative de la peine (6 mois de prison, 1500 F d'amende) qui frappe le peintre ne suffit pas à satisfaire la soif de vengeance des amis de l'ordre.

Le 30 mai 1873, soit six jours à peine après son élection à la présidence de la République, Mac-Mahon propose la reconstitution de la colonne. Et un projet ubuesque, à peine croyable, germe : faire payer à Courbet cette reconstruction ! Une saisie-arrêt est sur-le-champ prononcée sur tout ce que le peintre possède à Paris et à Ornans. L'artiste finit par se réfugier en Suisse, près de Vevey, pour échapper à la ruine. La colonne est reconstruite, à nouveau surmontée de I'effigie de l'empereur.

Et, le 4 mai 1877, la facture lui est présentée : 323.091 francs et 68 centimes, une somme énorme. Accablé, le peintre demande à payer par annuités. Faveur accordée : il devra payer quelque 10.000 F par an, pendant 33 ans, jusqu'à sa ... 91e année. Epuisé, attristé de tant de bassesse, Gustave Courbet mourra le 31 décembre 1877 : la veille du jour fixé pour le paiement de sa première annuité.

Trente ans plus tôt, le poète Henri Heine faisait cette prophétie (cité par P.O. Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871)

« Déjà une fois, les orages ont arraché du faîte de la colonne Vendôme I‘homme de fer qui pose sur son fût et en cas que les socialistes parvinssent au Gouvernement, le même accident pourrait lui arriver une seconde fois, ou bien même la rage d'égalité radicale serait capable de renverser toute la colonne afin que ce symbole de gloire fût entièrement rasé de la terre. »

 

(1) Bernard NOEL « Dictionnaire de la Commune » p621.

(2) Bernard NOEL, op.cit.

(3) Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, réédition Jacques-Marie Laffont et associés,1981, p.175.

(4) Maxime Vuillaume (1844-1925), Mes cahiers rouges

 

Sources :

Michel Auvray, Gavroche n° 44, mars-avril 1989 (extraits)