Le 6 avril, Gustave Courbet lançait un appel aux artistes dont nous avons parlé dans l’éphéméride du 6 avril, l'appel de Courbet. (1)

La chance des artistes est que les hommes de l’Hôtel de Ville considèrent qu’ils n’ont pas à légiférer en matière d’art, ce qui rencontre les conceptions d’un Gustave Courbet qui, républicain, patriote et socialiste, fait campagne en faveur d’un art à la fois engagé et libre de toute tutelle gouvernementale. Sur le fond, la Commune délègue donc aux artistes eux-mêmes le soin de définir ce que l’on appellera plus tard une politique culturelle.

L'Amphithéâtre de l'Ecole de Médecine de Paris - Dessin de Ryckebusch (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet)

Aujourd’hui, 13 avril, c’est le grand jour. Une commission provisoire a soigneusement préparé les statuts de la nouvelle Fédération des Artistes de Paris et quatre cents d’entre eux se retrouvent dans le grand amphithéâtre de l’École de médecine.
Ce qui frappe à la lecture du texte soumis aux artistes, c’est son sérieux, sa mesure et son équilibre. Les fondements du mandat confié au comité élu sont : « la conservation des trésors du passé ; la mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent ; la régénération de l’avenir par l’enseignement. » Passé, présent et avenir à égale importance, difficile de reconnaître là les « convulsifs agents de dissolution et de destruction » que voyait chez les communards le pathétique Edmond de Goncourt.
Les rédacteurs du texte semblent inspirés par le mouvement de la coopération qui connut un essor dans les années 1860. La corporation des artistes prend son destin en main. Leur credo est « la libre expansion de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges. »

L’Académie des beaux-arts déterminait jusqu’alors l’art officiel, régnait sur l’enseignement, le choix des œuvres au Salon. Cependant, l’opposition à cette domination avait déjà marqué des points dans les deux décennies précédant la Commune : pavillon du réalisme en 1855, Salon des refusés en 1863, entre autres.
Gustave Courbet par Carjat

On peut imaginer la joie de Courbet et quelques autres qui pensaient porter l’estocade finale à l’académisme en ce 13 avril 1871.
Les musées « sont confiés à la conservation et à la surveillance administrative du comité ». Les collections sont mises « à la disposition du public pour favoriser les études et satisfaire la curiosité des visiteurs ». Ce que l’on peut traduire par une démocratisation de l’art, dans le respect des œuvres.

Le texte met l’accent sur l’enseignement artistique, le favorisant jusque dans les écoles primaires et professionnelles. Là aussi, on trouve une continuation de ce que proposait la gauche républicaine et anticléricale durant le Second empire, essayant de toucher le peuple grâce à des méthodes innovantes. On est même en deçà, concernant l’apprentissage des arts industriels (renommés arts décoratifs), de ce que proposaient les écoles professionnelles pour filles inspirées par Élisa Lemmonier.
Bien sûr, les artistes de la Fédération sont réputés « adhérant aux principes de la République communale », mais il n’est nulle part question de propagande. L’Officiel des Arts, journal qu’il est prévu de publier, restera un « champ neutre ouvert à toutes les opinions et à tous les systèmes ».

L’initiative individuelle est encouragée, « l’opinion publique (sic) », que le comité « appelle [...] à sanctionner [au sens consacrer, entériner] toutes les tentatives de progrès », restera le seul juge. [Les prémices du « like » ?]

Du coup, la conclusion lyrique du texte (« le comité concourra à notre régénération à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle ») paraît presque antinomique, à la manière du « pour un monde meilleur » dont croit devoir s’affubler, en conclusion, tout projet de start-up.

L’art est resté principalement le fait du prince, vecteur de pouvoir politique ou économique, mais que peut-on dire, cent cinquante ans plus tard, de l’expérience autogestionnaire de l’art ?
Comment peut-elle se concilier avec l’individualisme nécessaire du créateur, et que n’élude pas le texte de la Fédération des artistes ?

Les collectifs ou les squats sont-ils les héritiers du projet communaliste en matière d’art ?
Internet consacre-t-il le modèle de l’artiste-entrepreneur ? Est-il conciliable avec des expériences collectives ?

Autant de pistes de réflexion au regard desquelles les bases posées ce 13 avril 1871 par le texte de la Fédération des artistes restent d’actualité.

(1) Appel de Courbethttps://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/commune-1871-ephemeride/1194-commune-1871-ephemeride-6-avril-la-guillotine-brulee-place-voltaire-l-appel-de-courbet

 

Pour poursuivre la réflexion sur ces derniers points :

Autogestion en art, l’expérience québécoise :
https://www.erudit.org/fr/revues/sp/2019-sp05120/1067401ar/

Mai 68 : l'atelier populaire de l'ex-École des Beaux-Arts
https://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_1988_num_11_1_403852

À propos de l’artiste auto-entrepreneur :
https://www.cairn.info/revue-l-observatoire-2014-1-page-53.htm

 

Documents :

 

1/ Compte-rendu dans le Journal Officiel du 15 avril 1871 (édition du matin). Article daté du 14 avril.

Journal Officiel de la Commune (édition du matin) du 15 avril 1871 - Constitution de la Fédération des artistes le 14 avril

 

2/ Affiche du 14 avril annonçant la création de la Fédération des artistes et du 12 avril 1871 autorisant le citoyen Courbet à ouvrir les musées et galeries de Paris au public :

Affiche de la Commune N° 140 du 14 avril 1871 - Création de l'Union des artistes         Affiche de la Commune N° 128 du 12 avril 1871 - Autorisation à Courbet de l'ouverture des musées et galeries

 

3/ Dossier à lire sur le site :
https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/les-artistes-et-la-commune/608-la-commune-des-arts-et-la-federation-des-artistes-d-une-revolution-l-autre-1789-1871