De la proclamation de la République jusqu'à la Commune, la vie politique de Rouen a été dominée par les événements militaires. Après la capitulation de Sedan, les armées allemandes, qui encerclaient Paris, arrivèrent aux confins de la Normandie; Gournay fut occupé le 26 octobre. Le 1er décembre, Manteuffel lançait son offensive sur Rouen ; les troupes françaises ne purent lui opposer aucune résistance sérieuse, et la ville fut prise le 5 décembre. En janvier, la ligne d'armistice Fécamp-Lillebonne coupa la Seine-Inférieure en deux, ne laissant libre que la région du Havre. Les Allemands ne devaient évacuer la rive gauche de la Seine qu'à la fin de mars et le reste du département le 22 juillet. L'organisation de la défense puis l'occupation ont accru les tensions sociales, mais également freiné leurs manifestations.


Rouen, gravure vers 1871
Rouen, gravure vers 1871

Rouen à la fin du second Empire

Au cours des dernières années du second Empire, Rouen avait connu une renaissance de la vie politique et sociale à peu près éteinte depuis 1849.

Le mouvement ouvrier se manifesta à partir de 1865 par des grèves et l'apparition de sociétés corporatives adhérant à l'Association internationale des travailleurs.

Rouen était alors une des principales agglomérations industrielles de France. Les ouvriers constituaient la majeure partie de la population de la ville [101.000 habitants en 1866) et même de l'arrondissement (328.000 habitants], grâce aux cantons de Darnétal, Grand-Couronne, Elbeuf, Maromme et Pavilly.

La filature et le tissage du coton, ainsi que les activités annexes : impression, blanchiment, teinturerie..., employaient plus de la moitié des travailleurs. Filature et tissage, longtemps dispersés dans « les campagnes du pays de Caux où vivaient encore près de 30.000 tisserands à domicile, s'étaient d'abord concentrés le long des affluents de la rive droite de la Seine : Austreberthe (Barentin, Pavilly...), Cailly (Déville, Maromme...), Aubette (Darnétal...). Il s'agissait d'entreprises familiales de petite ou moyenne dimension, occupant rarement plus de 100 à 200 ouvriers. L'utilisation de la machine à vapeur entraîna le glissement de l'industrie vers les installations portuaires et la rive droite. C'est ainsi qu'apparurent, vers 1860, de grands établissements modernes dont l'équipement n'avait rien à envier aux fabriques anglaises : Bertel, à Sotteville-lès-Rouen ; Fauquet, à Oissel ; La « Foudre » de Pouyer-Quertier, à Petit-Quevilly, et la Société cotonnière de Saint-Etienne-du-Rouvray employaient chacun plus de 500 ouvriers.

Ouvrières de la filature de lin  "La Foudre" à Petit-Quevilly vers 1870
Ouvrières de la filature de lin  "La Foudre" à Petit-Quevilly vers 1870

 

Elbeuf se consacrait exclusivement à la laine : petites filatures dans la ville même et à Caudebec-lès-Elbeuf, tissages de draps d'importance variable ; la mécanisation commençait seulement à se développer et les fabricants donnaient une partie du travail aux artisans d'Elbeuf et des communes voisines.

La métallurgie et les constructions mécaniques, à côté d'une foule de petits ateliers, ne comptaient que peu de grands établissements, par exemple les ateliers de chemins de fer de Sotteville-lès-Rouen, environ 1.000 ouvriers, la première entreprise de la région pour le chiffre de la main-d'œuvre.
L'industrie du coton et indirectement les autres, à l'exception de la laine, avaient connu une crise très grave pendant la guerre de Sécession : les ouvriers furent victimes du chômage total ou partiel et de la diminution des salaires horaires. Aussi, dès 1865, des mouvements de grève, d'abord très brefs, éclatèrent, pour essayer d'obtenir des tarifs plus avantageux.
En 1868 et 1869, deux d'entre eux méritent d'être signalés pour leur durée et le courant de solidarité qu'ils suscitèrent (1). En décembre 1868, 200 tisseurs de Bertel cessent le travail pendant un mois pour résister à une diminution des salaires ; ils sont soutenus par l'internationale. Devant le conseil général de Londres, Karl Marx présente l'initiative de Ber
tel comme « l'inauguration d'une nouvelle croisade contre la classe ouvrière » : bien que l'industrie anglaise soit mieux équipée, les Français peuvent soutenir la concurrence grâce à la faiblesse des salaires ; un nouvel abaissement de ceuxci permettrait aux produits français d'envahir l'Angleterre. De septembre à décembre 1869, c'est la grève des fileurs de laine d'Elbeuf, puis de Darnétal, qui sont secourus non seule- ment par les corporations de la région, mais par de nombreuses sociétés ouvrières de Lyon, Vienne, Paris et Marseille.

Le Cercle d'études économiques fut accusé d'être à l'origine de ces grèves... et de toutes les autres. Ce groupement s'était formé à la fin de 1865, principalement sur l'initiative d'un lithographe, Émile Aubry. Le cercle s'était rattaché à l'internationale mais avait végété pendant deux ans. C'est seulement après le congrès de Lausanne qu'Aubry entreprit sérieusement la constitution de corporations : il en existait 13 en 1869, dont celles des lithographes, des teinturiers, des fileurs de laine, des fileurs et tisseurs de coton... ; elles auraient alors compté, au total, plus de 3.000 adhérents, mais ce chiffre fléchit à 1.100 en janvier 1870.

Admirateur de Proudhon, Aubry rêve d'une réorganisation générale de la société par la fédération des corporations ouvrières ; il considère que les grèves simplement revendicatives ne peuvent matériellement donner des résultats sérieux. Cependant, la solidarité en faveur des grévistes contribua indirectement à la généralisation et surtout à la prolongation des mouvements.

Le Cercle d'études économiques, d'autre part, subordonnait l'action politique à l'action économique. Aubry rejetait toute perspective d'alliance avec les « Jacobins » accusés de lutter seulement pour un changement de régime politique ; cependant, les circonstances l’amenèrent à se rapprocher d'eux au cours de l'année 1870.

Construite entre 1845 et 1847, la filature de lin « la Foudre » à Petit-Quevilly en 1870
Construite entre 1845 et 1847, la filature de lin « la Foudre » à Petit-Quevilly en 1870

 

L'activité politique était réapparue en Seine-Inférieure à l'occasion des élections de 1863 au corps législatif. Dans la circonscription de Rouen, le manufacturier Pouyer-Quertier, candidat officiel, avait obtenu 52 % des voix contre 38 °/o à l'avocat Desseaux, républicain libéral, et 8 % à un orléaniste, Levavasseur. Dans la circonscription d'Elbeuf, un autre manufacturier, Quesné, également candidat officiel, l'avait emporté avec 54% des voix contre 30 % au démocrate Manchon et 14% à Bourdon, orléaniste.

L'opposition démocratique se manifesta aux élections de 1869 ; elle était dirigée par d'anciens radicaux de 1848, des bourgeois comme Cord'homme et Berthelot, et surtout des artisans que rejoignirent quelques journalistes du Progrès de Rouen, fondé au début de l'année. lls organisèrent, en accord avec les républicains et le Journal de Rouen, plusieurs réunions électorales auxquelles assistèrent des milliers d'électeurs. Aussi, dans cette atmosphère passionnée, la candidature ouvrière d'Aubry fut-elle dénoncée comme une manœuvre de division discrètement encouragée par la préfecture : Desseaux fut élu au second tour (50 % des voix contre 48 % à Pouyer-Quertier) ; à Elbeuf, Quesné était réélu dès le premier tour (52 % des voix contre 45 % à Manchon]. Aubry n'avait recueilli, au premier tour, que 826 voix à Rouen (3 %) et 286 à Elbeuf (1 %).

Il serait intéressant de pouvoir distinguer les forces respectives des démocrates et des libéraux à la fin du second Empire. Seules les élections municipales de juillet 1870 nous fournissent une indication : à Rouen, les libéraux ont recueilli 36 % des suffrages, la liste du comité central démocratique 12 % et celle du comité ouvrier 1 %.

De même que les corporations ne regroupaient qu'une minorité de travailleurs, les radicaux étaient donc loin d'avoir retrouvé dans la ville leurs 40% de suffrages de 1848. Cependant, l'administration impériale craignait le dynamisme de l'opposition. À partir de janvier 1870, grâce à son hebdomadaire, la Réforme sociale, la Fédération ouvrière rouennaise étendait son influence bien au delà des limites de l'arrondissement, et, sur la proposition d’Aubry, elle décidait de réunir, en juin 1870, un congrès national qui devait jeter les bases d'une fédération nationale des chambres syndicales autour du programme mutuelliste. De leur côté, les démocrates se lançaient, à la fin d'avril, dans la campagne antiplébiscitaire, multipliant comités et réunions dans l'agglomération.

Cette double menace incita le préfet à sévir : il interdit le congrès ouvrier de Rouen, fit engager des poursuites contre le Cercle d'études économiques, en liaison avec la découverte du prétendu complot de l'internationale contre la vie de l'Empereur : Aubry fut condamné à six mois de prison (31 août) ; la Réforme sociale disparut en juillet, et le Progrès de Rouen, vaincu par des difficultés financières, cessa également de paraître.

Sortie des ateliers (chemins de fer de l'ouest) à Sotteville-lès-Rouen vers 1900
Sortie des ateliers (chemins de fer de l'ouest) à Sotteville-lès-Rouen vers 1900

 

L'opposition était donc pratiquement réduite au silence. Cependant, au plébiscite du 8 mai 1870, le non obtint 39 % des suffrages dans l'arrondissement de Rouen, et la majorité absolue dans la ville même. Les adversaires de l'Empire se répartissaient d'ailleurs très inégalement. Ils étaient surtout nombreux dans les cantons ouvriers de Rouen, le 4e et le 6e — où Cord'homme venait d'être élu conseiller général en avril — les cantons de Grand-Couronne (en particulier Sotteville, à cause des ateliers de chemin de fer), d’Elbeuf (Caudebec-lès-Elbeuf...) et de Maromme.

Du 4 septembre 1870 au 18 mars 1871

Après la chute de l'Empire, démocrates et membres de l'internationale, qui avaient condamné la guerre en juillet 1870, vont se retrouver côte à côte dans le mouvement patriotique contre l'envahisseur. La question de la défense, comme la politique intérieure, oppose les partisans de la démocratie sociale et les conservateurs.

En septembre, le danger apparaissait imminent pour Rouen. L'encerclement de Paris avait amené les Allemands à occuper le Vexin et, le 2 octobre, ils pénétraient en Seine-inférieure. Le général Gudin ne disposait alors que de 14.000 hommes au nord de la Seine, essentiellement des mobiles en qui il n'avait aucune confiance.

« En cas d'offensive des Prussiens, aurait-il déclaré, je me replierai sur Barentin d'abord, Le Havre ensuite où le prince Albrecht ne viendra pas me poursuivre. Mon principal souci est de savoir comment je ferai alors pour alimenter mes troupes... »

Ce point de vue correspondait aux préoccupations de la plupart des membres de la municipalité de Rouen, élus sous l'Empire et maintenus en place après le 4 septembre. « La ville, avouait un conseiller, ne pourrait se défendre devant une armée ; elle pourrait résister à une avant-dedans que du dehors », s'indigne des sombres menaces proférées par les ouvriers :

« Ils proclament que les Prussiens partis, ils assassineront tous les riches qui ont refusé de garde d'infanterie et de cavalerie ; les précautions à prendre consisteront à se préserver des maraudeurs et des détachements de cavalerie...»

Les démocrates dénoncèrent cette passivité, accusant bonapartistes et orléanistes de saboter la défense, de se montrer tout disposés à livrer la ville aux Prussiens et même à leur payer une rançon pour ne pas s'exposer à subir un bombardement.

« L'ennemi est à nos portes, écrivait Aubry, et rien n'est organisé sérieusement pour le repousser ou l'arrêter dans sa marche. La crainte de confier des armes à la classe ouvrière est une des principales causes de cette longanimité... » (2).

Radicaux et membres de l'internationale, exaltant les souvenirs de 1793, réclamaient la levée en masse et un emprunt forcé pour mener une lutte à outrance dans le département ; ils envisageaient même de construire des barricades dans les rues de la ville.

Pour faire pression sur les autorités, la Fédération ouvrière organisa des réunions publiques à la fin de septembre. Les conservateurs s'inquiétèrent particulièrement de la création, comme à Lyon et Marseille, d'un comité de vigilance composé en majorité de dirigeants de l'Internationale (22 septembre). Estancelin, commandant de la Garde nationale, le considérant comme un organisme révolutionnaire, poussa Desseaux, préfet depuis le 4 septembre, à proclamer qu' « il n’autoriserait pas des comités sans mission à substituer leur vigilance à la sienne... » Les mesures prises pour éviter une émeute firent redoubler l'agitation ; la presse démocratique réclama la dissolution des anciennes municipalités et l'épuration des administrations.

Les prussiens près de Rouen 1870
Les prussiens près de Rouen 1870

 

Le calme ne fut provisoirement rétabli qu'à la suite du passage de