Peut-être, passant par la rue de la Solidarité dans le 19e arrondissement à Paris, au n°1 bis, aurez-vous le regard attiré par une plaque en marbre blanc posée en hauteur à l’angle d’une vieille maison. Son texte qui pourrait évoquer les victimes de la Semaine sanglante, et l’absence de signature, devraient aiguiser votre curiosité. Rien sur place n’indique ni ne documente sa présence. Vous constaterez alors que son histoire (1) semble oubliée (2).
Pourquoi a-t-elle été installée ? Quand ? Comment ? Par qui ? Malheureusement pas de réponse définitive ici, seulement quelques éléments de contexte présentés à la lecture de trois articles de presse, après un rappel sur le site.

Les Carrières d’Amérique
Le quartier des Carrières d’Amérique correspond au triangle alors compris entre les fortifications, le plateau des Buttes-Chaumont et la fin du massif (rue Manin). Son nom provient de l’un des principaux sites d’exploitation de gypse, longtemps la seule activité sur cette terre bellevilloise, aride et largement inconstructible. Avec l’extension de Paris au département de la Seine en 1860, la production souterraine cesse. Les kilomètres de galeries à l’abandon serviront alors de refuge à différentes populations reléguées (3).
En mai 1871, l’endroit était idéal pour terminer sans témoin une opération de pacification : interrogatoires et exécutions sommaires, inhumations sans sépulture de corps évidement ramassés dans d’autres quartiers, traque des fugitifs à l’entrée des souterrains…
Dix-neuf sites d’enfouissement furent documentés dans l’arrondissement lors de l’Inventaire des lieux d’inhumation des morts de la Commune de Paris mené en 2022 par le Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye (4). À trois cent-cinquante mètres de l’emplacement de la plaque, le site 75009, rue de la Prévoyance, bientôt honoré par la municipalité du 19e (5).
Trois articles de presse évoquent ce site.
Le 10 mars 1898, Le Rappel publie une tribune intitulée « Souvenons-nous » dans laquelle Charles Bos, conseiller municipal et prochain élu du quartier aux élections législatives en cours, rappelle le sort des Bellevillois durant la Semaine sanglante. Notamment, qu’avait été « enfoui dans les carrières un millier de fédérés, fusillés bien qu’ils se fussent rendus, plus des centaines d’autres qui étaient tombés dans les Buttes-Chaumont, plus enfin une foule de républicains morts à Ménilmontant ou dans la Villette, du côté de la rue de Meaux ».
En conclusion, Charles Bos annonce son intention de déposer au conseil municipal « une proposition tendant à ce qu’une plaque commémorative fût scellée à l’un des angles [rues Manin – rue d’Alsace-Lorraine] du futur groupe scolaire ». Adoptée le 9 mars 1898, cette proposition fut immédiatement bloquée par le préfet de la Seine (6).
Le 26 juillet 1901, Le Rappel publie l’article « Les Buttes-Chaumont » d’A. Dumontier, chroniqueur habituel du quartier et membre du conseil d’administration de la Société de l’hôpital-dispensaire du 19e. Le paragraphe « Tristes souvenirs », rappelle « les corps des infortunées victimes des Versaillais … ramassés par tombereaux … jetés pêle-mêle, dans les rares ouvertures des vieilles carrières ». Il interpelle ensuite sans les nommer deux élus : Arthur Rozier, conseiller municipal du quartier d’Amérique et membre de la Fédération des travailleurs socialistes de France ; Charles Bos, maintenant député radical-socialiste. « Nous voulons nourrir l’espoir … qu’avec leur aide, leur appui, il nous sera possible de rendre un profond témoignage de sympathie et d’admiration à ces braves qui payèrent de leur vie leur attachement à la République vraiment sociale ».

Article dans L 'Aurore du 5 septembre 1903
Le 5 septembre 1903, par une brève anonyme, L’Aurore informe la population de l’existence de cette première plaque posée sur un mur de la capitale en l’honneur des morts de la Commune. Cette information semble n’avoir provoqué aucune réaction. Depuis quelques semaines, Georges Clémenceau était rédacteur en chef de ce journal.
Pourquoi cette plaque ?
Les débats des gauches mériteraient d’être rappelés ici. La première motivation semble d’ordre mémoriel comme l’illustre le titre de la tribune de Charles Bos. Dumontier évoque « la République vraiment sociale ». L’Aurore la qualifie de « doublement éloquente ».
Clémenceau avait-il en perspective le monument d’hommage exigé par les anciens communards ?
Comment ?
Comment cette plaque a-t-elle été préparée ? D’où vient ce marbre ? Fut-elle installée en petit comité à l’aube ? Ou bien secrètement de nuit ? Comment s’organisèrent les différents protagonistes ? Quels liens avec les anciens communards (7) ? La mobilisation locale pour l’amnistie ? La Franc-maçonnerie (8) ?

Où ?
Le bâtiment est situé à l’angle des rues David d’Angers et de la Solidarité sur le « vaste terrain vague compris entre la rue David d’Angers et la rue Manin » indiqué par Charles Bos, mais à l’opposé du fameux groupe scolaire.
Sur quelle façade du bâtiment fut elle posée ? L’accès principal, muré depuis, était-il équipé d’une grille ? Ou bien s’agit-il d’une imprécision de L’Aurore (9) ? La plaque est visible du trottoir de la rue de la Solidarité depuis le milieu des années soixante-dix, déplacée lors de la construction d’un bâtiment annexe le long du mur de la cour. Mais avant ?
Une photo (10) antérieure à ces travaux la montre installée tout autrement. L’emplacement premier ?
La plaque fut elle installée dans un espace public ? Si le terrain et le bâtiment étaient et sont toujours des biens municipaux, la Société de l’hôpital-dispensaire du 19e locatrice du lieu, était un organisme de droit privé.
Quand ?
La plaque n’était pas présente sur les murs du bâtiment le 19 janvier 1902 lors de l’inauguration de l’hôpital-dispensaire (11).
Fut-elle installée spécialement pour l’anniversaire de la proclamation de la République le 4 septembre 1870 ? S’agissait-il d’un choix contraint ou bien de l’expression d’un rapport de force favorable à la lecture radicale ?
Par qui ?
Les personnes déjà nommées sont-elles toutes impliquées dans l’action ? Complices aussi les responsables de l’hôpital-dispensaire, locataire du bâtiment et le Maire du 19e ? Sans oublier l’équipe de tailleurs de pierre ou sculpteurs, guetteurs...
Pas de réponse au « mystère » de la plaque Solidarité mais une certitude. Plus de cent-vingt années après son installation, l’objectif de celles et ceux qui ont comploté pour cet hommage aux morts de la Commune de Paris est atteint : on n’oublie pas !
Et l’étude, comme la lutte, continue.
MARC MOREAU
Notes :
(1) « Tous les ans en mai des gerbes sont déposées devant cette plaque » Janvier 1979, Quartiers Libres ;
(2) Sylvie Pépino, Regard sur un quartier paisible, La Commune n° 56, 2013 et sur Wikipédia : Plaque commémorative 1bis de la rue de la Solidarité ;
(3) « On parle d’une pétition qui doit être adressée au Sénat. Les pétitionnaires demandent que les carrières d’Amérique soient désormais considérées comme domicile » Le Petit Figaro,14 décembre 1867;
(4) Les résultats sont consultables sur le site Cartographie de l’archéologie parisienne, en activant « Lieux d’inhumation collective » puis « Inhumations 1870 ». Voir aussi par Laurent Olivier, : Programme d’inventaire archéologique des lieux d’enfouissement des morts de la Commune sur commune1871.org ;
(5) Voeu V192025028 adopté le 17 juin 2025 ;
(6) BMVOP : 10 mars 1898, Compte rendu de la séance du mercredi 9 mars 1898 ; 11 mars 1898, Délibérations adoptées ;
(7) Voir Éric Lebouteiller, L’association des combattants de 1871 au tournant du siècle 1880-1905, La Commune n°102 ;
(8) La participation à des loges souvent différentes est fréquente parmi les personnes citées. Ainsi, Charles Bos était « membre actif de la Loge l’Union de Belleville » in Jacqueline Lalouette, Les parlementaires de la Seine sous la Troisième République. Francs-maçons et libres penseurs, Éditions de la Sorbonne, 1981 ;
(9) L’article omet l’adverbe « très » qui y précède les mots « nombreux citoyens morts en Mai 1871 » ;
(10) La Nouvelle Critique n° 46, septembre 1971 ;
(11) L’Impératrice au XIXe, L’Intransigeant, 20 janvier 1902.







