Peu visible, la presse d’exil communarde reste mal connue. La Société jersiaise, née en 1873, a précisément numérisé ces dernières années deux hebdomadaires satiriques publiés brièvement sur l’île anglo-normande, La Lanterne magique (1868-1873) et La Voix des Iles (1873-1874) (1).
LA LANTERNE MAGIQUE (1868-1873)
Le journal des derniers proscrits de l’Empire
Installée Place royale, au cœur de Saint-Hélier, La Lanterne magique, censée éclairer le monde, fait référence au philosophe grec ancien.
« Dans toute cette valetaille de l’Empire, Diogène avec sa lanterne aurait eu peine à trouver un homme » (2).
Le titre évoque également à l’époque l’appareil d’optique capable de projeter des images peintes sur verre, ancêtre du cinéma. Paraissant le samedi, le journal qui adopte un format très répandu à l’époque, l’in-folio (quatre pages), a été fondé par un petit cercle de proscrits de 1851 intransigeants. Bien intégrés sur l’île encore francophone, ils ont refusé catégoriquement de rentrer en France malgré la politique d’amnistie de Napoléon III. Parmi eux, le journaliste Benjamin Colin qui use aussi d’un pseudo (Joseph Le Blanc) en est le principal rédacteur. De retour sur l’île, ce Breton, ancien professeur de latin, avait suivi Victor Hugo à Guernesey, après l’expulsion en 1855 de quelques quarante proscrits suite à une diatribe contre la reine Victoria, parue dans L’Homme (3).

Charles Ribeyrolles entre 1853 et 1855, photographié par Charles Hugo (source : Maison de Victor Hugo - Hauteville House, Jersey
Également numérisé sur le site jersiais, cet hebdomadaire sous-titré Journal de la démocratie universelle a été publié à Jersey entre 1853 et 1855. Diffusé dans toute l’Europe, il a acquis une grande renommée. Il est vrai qu’y contribuaient de fortes personnalités européennes en exil telles que Victor Hugo, le russe Herzen, le hongrois Kossuth ou l’italien Mazzini. De fait, le premier éditorial du rédacteur en chef, Charles Ribeyrolles, en appelait à la « solidarité révolutionnaire des peuples unis » (4).
Une presse partisane
Comme son illustre aîné, La Lanterne magique est engagée dans le combat politique contre l’Empire et le cléricalisme, sans y inclure toutefois la dimension internationale. Par contre, le journal s’inscrit dans la grande tradition de la presse satirique, publiant régulièrement des textes de chansons anti-bonapartistes ou anticléricales (Le sire de Fich Ton Kan …).
« La Lanterne de M. Benjamin Colin n'a vécu que grâce à l'esprit mordant et railleur de son rédacteur, qui maniait la plume avec facilité », reconnaît la Chronique de Jersey. Combative, la rédaction s’associe en outre à La Digue de Cherbourg, une feuille avancée normande, afin d’exiger « la saisie du mobilier de l’ex-yacht impérial, L’Hirondelle » (5),
action en justice qui n’aboutit pas.
« Organe officiel des communeux » selon Le Gaulois, le journal est aussi un soutien fervent de la Commune de Paris. Ses fondateurs y ont même participé à titre divers, après être rentrés en France en septembre 1870 pour bâtir la nouvelle république. La Lanterne magique propose à ses lecteurs aussi bien français que jersiais, le suivi du déroulé de l’évènement. Elle ouvre ainsi ses colonnes à des correspondants parisiens anonymes. Les titres des articles publiés sont significatifs, « 18 mars 1871 », « Triomphe de la République démocratique et sociale » ou encore « La Révolution sociale ».
Cependant, l’échec de l’insurrection parisienne provoque, à partir de l’été 1871, l’arrivée à Jersey d’une nouvelle vague d’exilés politiques. Très vite, des annonces paraissent dans le journal afin de favoriser l’insertion professionnelle des migrants. C’est le cas du Dr Narcisse Rousselle, ancien organisateur des concerts donnés aux Tuileries, qui ouvre un dispensaire à Saint-Hélier. Surtout, des communards sont intégrés à la rédaction (l’ex-général Jules Bergeret, Edmond Maret…). Mais la rupture est parfois brutale, comme avec Eugène Chatelain, ancien agent d’affaires qui s’improvise médecin sur l’île. Autant agacé par cette situation que par sa prose, Colin le congédie sans ménagement (6). Au final, le ton virulent du journal a contribué autant à sa notoriété qu’aux divisions internes qui ont précipité sa fin.

La Voix des Iles du 28 février 1874
LA VOIX DES ILES (1873-1874)
Un journal dissident
Établie dans King Street, la rue commerçante de Saint-Hélier, La Voix des Iles, sous-titrée journal des Droits de l'Homme, s’adresse à l’ensemble des Iles anglo-normandes. L’hebdomadaire paraît toujours le samedi, avec le même format (in-folio), à partir de mars 1873. Il succède à La Lanterne magique qui a pris fin après la mise au ban de Colin, compromis dans une affaire douteuse. Née d’une scission au sein de la société d’entraide des réfugiés, la petite équipe de rédaction unit proscrits de 1851 et communards comme Bergeret, sous la direction de Gesner Rafina. Métis d’origine antillaise, descendant d’esclaves, il a été chroniqueur militaire avant de collaborer, sous la Commune, au Mot d’Ordre d’Henri Rochefort (7). Le journal accueille aussi des correspondants de Londres et Paris ainsi qu’un auteur jersiais réputé sur l’île, Philippe Asplet, déjà ami d’Hugo en exil. Presse d’information, La Voix des Iles mêle bulletin financier, nouvelles politiques et affaires locales que ponctue une demi-page d’annonces (émanant surtout de proscrits français). La référence à la Commune est par contre rare. Le journal se réjouit néanmoins en avril 1874 de l'arrivée en Australie des évadés de Nouvelle-Calédonie. Il publie en outre des extraits de l’ouvrage controversé de Rafina, Mission secrète à Paris pendant la Commune, publié dès 1871 (8).
Un journal de combat
Le nouveau journal reste clairement engagé. Dans une rubrique consacrée à l'actualité en France, il poursuit la lutte contre le gouvernement d’Ordre moral et les partis monarchistes (9). Dans la même veine, il cultive l’anticléricalisme évoquant ainsi dans une série d’articles l'invasion des prêtres à Jersey (déc.-janv. 1874). Il propose même à ses lecteurs un programme politique qui se veut socialiste, placé sous l’étendard de la démocratie sociale », exigeant notamment le « suffrage universel en tout et partout » (10).
Enfin, le journal d’exil qui ne doit son succès éphémère qu’à ses caricatures humoristiques (11) s’intéresse à la vie politique locale, davantage encore que son prédécesseur. Illustré par des portraits charges mis à la une, il publie notamment une série de biographies de figures jersiaises en vue (hommes politiques, juristes…). Cependant, La Voix des Iles que reprend Eugène Pégot-Ogier, fils d'un député proscrit de 1848, ne survit pas en réalité au départ pour les Antilles en décembre 1873 de Rafina (12). L’hebdomadaire s’interrompt en effet six mois plus tard, en juin 1874, malgré l’apparition opportune d’un feuilleton au cœur du journal.
ÉRIC LEBOUTEILLER
Notes :
(1) Site de la Société jersiaise (societe.je/archive/newspapers). Il existe aussi une collection imprimée lacunaire de La Lanterne magique à la bibliothèque de l’Arsenal, à Paris ;
(2) La Lanterne magique, 28 mai 1870 ;
(3) Idem, « Le Coup d’État à Jersey », 11 mai 1872 ;
(4) Th. C. Jones, « Rallier la république en exil. L’Homme de Ribeyrolles », dans Th. Bouchet (dir.), Quand les socialistes inventaient l’avenir (1825-1860), La Découverte, 2015 ;
(5) La Lanterne magique, 17 févr. 1872 ;
(6) Idem, 25 nov. 1871 ;
(7) notice G. Rafina (Maitron en ligne) ;
(8) ouvrage consultable sur Gallica (en ligne) ;
(9) La Voix des Iles, « Révolution et réaction », 14 juin 1873 ;
(10) Idem, 5 avril 1873 ;
(11) La Chronique de Jersey, 3 oct. 1888 ;
(12) Idem, 6 déc. 1873








