Le 29 mars 1871 Léo FRANKEL est nommé membre de la Commission du Travail et de l’Echange. Il s’entoure de collaborateurs membres de l’AIT et syndicalistes tels que Georges Bertin (ouvrier fondeur), Lazare Lévy (ouvrier opticien) ou Edmond Evette (tailleur).

Il va contribuer à donner une forte orientation sociale au mouvement communaliste parisien.

Boulangers vers 1880 (source : Was willst du werden?: Bilder aus dem Handwerkerleben, Éditeur Winckelmann, 1880 - Berlin)

Ainsi, parmi plusieurs décrets favorables au travailleurs et travailleuses, la Commission du travail de la Commune décide le 20 avril de l’interdiction du travail de nuit des boulangers et de la fermeture de leurs bureaux de placement qui exigent d’eux d’importantes sommes d’argent.

L’application immédiate ou différée de ce décret est le sujet de nombreux débats au sein de la Commune, alors que les patrons des boulangeries manifestent une vive opposition à son encontre.

Affiche de la Commune N° 176 du 20 avril 1871 - Décret sur le travail de nuit des ouvriers-boulangers

Ce décret sur le travail de nuit dans les boulangeries ne sera appliqué qu’à partir du 3 mai 1871.

Notification aux mairies d'arrondissement du décret sur la suppression du travail de nuit des boulangers, 2 mai 1871. Archives de Paris, VD3 14.

La Commune, souhaitant mener une politique de justice sociale, est hostile au travail de nuit. Celui-ci, source d’une inégalité entre les travailleurs, milite pour que chaque ouvrier et ouvrière puisse accéder à l’éducation, chose quasi impossible en travaillant nuitamment.

Cependant ce décret touche à la pratique en vigueur à Paris. Si le travail de nuit est fréquemment interdit depuis le Moyen Âge, car l’éclairage imparfait des ateliers à la nuit tombée est alors propice à toutes sortes de fraudes (c’est l’origine de l’expression « travail au noir »), il est autorisé à Paris dans les secteurs jugés essentiels participant au bon approvisionnement alimentaire de la population, ce qui est le cas des boulangeries. Autre pratique, pour avoir du pain frais au réveil tous les jours, il est interdit aux ouvriers-boulangers de faire grève, et obligation de déclarer en préfecture les congés des boulangeries (supprimée en 2014).

Après d’âpres débats (1) finalement, la Commune décide de fixer la fin de la nuit à 5 heures, permettant aux boulangers de proposer du pain frais dès 9 heures. Le décret sur le travail de nuit dans les boulangeries sera donc appliqué à partir du 3 mai 1871.

Affiche de la Commune N° 212 du 27 avril 1871 - Application du décret sur le travail de nuit des ouvriers-boulangers

 

Léo FRANKEL

Et pour faire ces réformes sociales, devons-nous d’abord consulter les patrons ? Non. Est-ce que les patrons ont été consultés en 92 ? Et la noblesse a-t-elle été consultée aussi ? Non ! Je n’ai accepté d’autre mandat ici que celui de défendre le prolétariat, et, quand une mesure est juste, je l’accepte et je l’exécute sans m’occuper de consulter les patrons. La mesure prise par le décret est juste, or nous devons la maintenir.  (2)

 

 

Affiche de la Commune vers le15 mai 1871 - Appel aux ouvriers -boulangers à manifester

 

 

(1)  https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/commune/communedeparis/proces-verbaux/seance-1871-04-28.pdf   (pages 538 à 543)

  https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/commune/communedeparis/proces-verbaux/seance-1871-05-03.pdf    (pages 99 à 101)

 

(2)  https://levainbio.com/cb/crebesc/le-travail-de-nuit-des-boulangers-1870-3-3/

 

Voir également le blog de Michèle Audin : 

https://macommunedeparis.com/2018/08/06/le-travail-de-nuit-des-boulangers-a-paris-1869-70/

https://macommunedeparis.com/2018/08/08/le-travail-de-nuit-des-boulangers-quelques-uns-des-acteurs-1870-et-apres/

 

Caricature anti-communarde de Scherer (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

 

 

 

 

Bordeaux et la Commune

Bordeaux, à la différence d’autres grandes villes, n’a pas proclamé la Commune. Pourtant, cette ville de 185 000 habitants, à forte population ouvrière, était, comme les autres, dans l’opposition à l’Empire et avait élu en août 1870, une municipalité républicaine, dirigée par le négociant Émile Fourcand. C’est ce qui avait déterminé l’installation de l’Assemblée à Bordeaux après les élections de février.

Hugo porté en triomphe dans les rues de Bordeaux le 15 février 1871 - BnF

 

Que s’est-il passé à Bordeaux au printemps 1871 ?

En mars, au moment où des mouvements communalistes se produisent en province, à Lyon, Marseille, Narbonne, Toulouse, etc., on ne signale pas de mouvements analogues à Bordeaux. Il faut attendre le 22 avril pour qu’un entrefilet annonce très brièvement dans Le Cri du Peuple du 22 avril : « À Bordeaux, un mouvement sérieux a éclaté », au milieu d’autres mouvements à Reims, Lyon, Marseille, dans la Nièvre, à Mâcon. Le 24 avril, Le Cri du Peuple, en même temps que d’autres journaux, revient sur les troubles de Bordeaux avec un peu plus de détails.

Le Cri du Peuple, 24 avril 1871                                              Le Réveil du Peuple, 23 avril 1871

Les 22 et 23 avril, d’autres journaux – L’Écho rochelais, Le Gaulois, Riom-journal – avaient publié un rapport des autorités militaires :

Rapport des autorités militaires des 22 et 23 avril 1871, dans les journaux – L’Écho rochelais, Le Gaulois, Riom-journal

Les troubles de Bordeaux s’étalent sur une quinzaine de jours, pour culminer les 17 et 18 avril. Le 8 avril, des affiches, émanant de l’AIT, apparaissent sur les murs, appelant à la révolte et dénonçant l’attitude du gouvernement de Versailles vis-à-vis de Paris. Le 12 et le 13, quelques manifestations se produisent. Le 16, des manifestants marchent sur la Mairie pour y proclamer la Commune. Les 17 et 18 avril, les manifestations prennent de l’ampleur, et ciblent la caserne des Fossés, donc l’armée. Dans la manifestation du 18 avril, le 6e bataillon de la Garde nationale défile crosse en l’air et, le soir, des barricades sont édifiées. Le préfet fait intervenir la cavalerie, qui procède à quelques dizaines d’arrestations, et les forces de l’ordre reprennent le contrôle de la rue. Les mouvements n’iront pas plus loin.

Après les journées d’avril, l’effervescence se prolonge, se traduit par quelques manifestations sporadiques, par des débats dans les ateliers ou dans les cafés, mais pas par une insurrection armée.

 Bordeaux Le Grand Théâtre en 1871 - Le Monde Illustré du 18 février 1871

Comment expliquer ce relatif retrait de Bordeaux ?

Il faut en rechercher la cause dans les rapports de force à l’intérieur du camp républicain. L’explication en est donnée par les travaux de Jacques Girault (1) et d’Hubert Bonin (2).

L’AIT est influente dans les milieux populaires (ouvriers des chemins de fer). Paul Lafargue est descendu à Bordeaux pour animer le mouvement de soutien à la Commune de Paris. Mais il n’appelle qu’à des manifestations et pas à la révolte.

Joue aussi l’influence d’une gauche républicaine « gambettiste », hostile à la fois aux « thiéristes » et aux « modérés », qui milite en faveur d’une République démocratique. Le maire Émile Fourcand assure le lien entre l’extrême-gauche et les républicains gambettistes. Il lance des appels au calme et parvient à canaliser le mouvement vers la préparation des élections municipales des 30 avril et 5 mai.

L’AIT, derrière l’ouvrier Pierre Delboy, fédère dans sa liste des ouvriers syndiqués et des militants radicaux. Elle publie son programme dans la Tribune de Bordeaux :

« L’Association Internationale des travailleurs et le Comité de l’émancipation communale n’ont apparu dans la lutte électorale que parce qu’aucune liste de candidats n’affirmait le programme de la Commune de Paris…

Seuls, ils ont affirmé qu’il ne fallait pas seulement organiser l’instruction primaire, gratuite et obligatoire, mais encore l’instruction gratuite à tous les degrés.

Seuls, ils ont proclamé la nécessité de réformes sociales.

Seuls, ils ont reconnu qu’il était temps que le travailleur, qui crée tout, secouât le joug du capitalisme parasitaire.

Les candidats de la liste communale ne se bornent pas à demander à l’Assemblée de Versailles l’autonomie de la cité : ils l’EXIGENT.

Ils sont déterminés à appuyer Paris, qui représente la République, contre Versailles, qui représente la monarchie.

Citoyens, entre Paris et Versailles, pouvez-vous hésiter ?

Vive la République, démocratique et sociale ! » (3)

Les élections des 30 avril et 5 mai voient la victoire des élus républicains derrière Fourcand, qui obtiennent entre 12 000 et 18 000 voix, quand les candidats de l’Ordre culminent à 6000 voix. La liste de l’AIT obtient 4 élus au second tour.

Nous reproduisons ci-dessous de larges extraits de l’article de Jacques Girault dans le bulletin des Ami.e.s et Amis de la Commune (4) :

« […] Pourquoi n’y a-t-il pas eu de Commune à Bordeaux ? La réponse s’inscrit dans la nature du parti républicain en constitution. Le mouvement ouvrier et populaire, dans un milieu comprenant des industries de type ancien, fournit une clef pour une explication. Les relations entre l’idéologie républicaine et la diversité sociale et ouvrière, à Bordeaux, permettent une illustration.

A Bordeaux, à la fin des années 1860, la situation économique stagnante et les choix politiques ambigus se conjuguent avec une forte pression populaire alors que les partisans du régime impérial s’organisent quand l’Empire s’écroule. L’opinion bordelaise, pacifique comme dans le reste de la France, se dresse contre l’Empire et surtout contre sa diplomatie. Alors succède la nécessité de ne pas se laisser déborder quand les héritiers des orientations démocratiques radicales trouvent des raisons d’espérer.

Les Bordelais choisissent aux élections des opposants modérés à l’Empire ; le fossé s’élargit entre le peuple et les possédants. A la différence d’autres villes, la soumission semble l’emporter. La proclamation de la République permet au peuple de manifester sa haine de l’Empire dont profitent les élus démocrates qui ne peuvent affirmer leur domination qu’en maintenant l’ordre. Le contexte national renforce un patriotisme qui exige le calme. Sans organisations pouvant exprimer leur mécontentement, les milieux populaires suivent les démocrates du conseil municipal qui se divisent. Quelques dirigeants minoritaires apparaissent au premier rang dans la suite des événements.

Les Bordelais choisissent aux élections des opposants modérés à l’Empire ; le fossé s’élargit entre le peuple et les possédants. A la différence d’autres villes, la soumission semble l’emporter. La proclamation de la République permet au peuple de manifester sa haine de l’Empire dont profitent les élus démocrates qui ne peuvent affirmer leur domination qu’en maintenant l’ordre. Le contexte national renforce un patriotisme qui exige le calme. Sans organisations pouvant exprimer leur mécontentement, les milieux populaires suivent les démocrates du conseil municipal qui se divisent. Quelques dirigeants minoritaires apparaissent au premier rang dans la suite des événements. […]

L’analyse des événements bordelais replace le repli de l’opinion dans le climat ancien de méfiance à l’égard de Paris, symbole à la fois de la centralisation politique, de l’oppression économique et de l’agitation révolutionnaire.

Bordeaux a été assez bien informé de ce qui se passait à Paris. Des envoyés de Paris agissent. On n’a pas conscience de l’originalité du mouvement communal et de l’affrontement de classes, sauf dans les derniers jours après l’échec de toute tentative d’aide. Le prolétariat bordelais, faible, divisé, d’ancien type en majorité, en crise, s’accroît, connaît une mutation et un début d’organisation. A côté des chambres syndicales, la section de l’AIT ne réapparaît qu’au cœur des événements. Ses animateurs, y compris Paul Lafargue, donnent une signification nationale au sens social de l’organisation, d’où la désorientation des masses populaires car d’autres courants politiques s’identifient aussi avec l’idéal patriotique. A la différence de Lyon et de Marseille, son influence grandit tout au long des événements. Elle participe à la vie de la Garde nationale et aux luttes ouvrières et démocratiques. Elle s’efforce de canaliser le mécontentement et les aspirations confuses du peuple salarié au moment où les milieux républicains s’éloignent des aspirations patriotiques et répondent mal au mécontentement populaire. Elle se distingue des milieux radicaux en établissant un lien entre les luttes politiques, nationales et sociales. Les événements de Paris servent de révélateurs pour ses militants qui se distinguent progressivement des milieux radicaux de La Tribune, créent un journal La Fédération et se présentent aux élections municipales d’avril-mai 1871. Des radicaux, membres actifs ou anciens de la section de l’AIT, la font vivre en dépit du climat répressif qui suit la Commune.

Les républicains, bien que divisés, gardent le contrôle de l’administration, du service d’ordre. La municipalité assure le rôle essentiel. Mais pour eux, l’affirmation municipale ne conduit pas à théoriser l’autonomie communale à la différence des membres de l’Internationale qui s’en réclament.

Les républicains tiennent la situation bien en main et les troubles sérieux ne se traduisent pas par des tentatives de « communes ». La présence du gouvernement provisoire, puis de l’Assemblée, renforce l’union autour de l’idée républicaine, autour de la légalité gouvernementale. Les républicains et les radicaux finissent par accepter un gouvernement qui maintient l’ordre.

L’idéal commun des républicains cherche la conciliation pour freiner le mouvement et refuser l’alliance avec Paris. Lors des élections municipales, pourtant, la liste qui soutient la Commune de Paris obtient un succès non négligeable. Les milieux conservateurs votent pour les républicains de Fourcand qui assurent l’ordre. Les idées républicaines plus radicales progressent dans les milieux populaires et chez les tenants de l’Internationale. Un militantisme républicain se développe.

Par bien des aspects, la situation bordelaise ressemble à celle des autres villes de province qui ne purent aider efficacement la Commune de Paris. L’échec des tentatives de coordination et l’ampleur de la répression parisienne traduisent la puissance de ceux qui se réclament de «  l’Ordre ». D’où pendant longtemps les historiens ont surtout cherché à décrire et à comprendre le drame parisien à la place des aspirations provinciales. Le cas bordelais complète et complique le phénomène. On tenta dans certaines régions d’aider Paris par diverses actions de type insurrectionnel ou, comme à Bordeaux, par une attitude plus conforme à une conception favorable au peuple de la République reconquise. »

 

(1) Le cas bordelais a été étudié par Jacques Girault dans La Commune et Bordeaux (1870-1871). Contribution à l’étude du mouvement ouvrier et de l’idéologie républicaine en province au moment de la Commune de Paris, Éditions Sociales, 1971. Nouvelle édition revue : Bordeaux et la Commune, 1870-1871. Mouvement ouvrier et idéologie républicaine au moment de la Commune de Paris, Périgueux, Fanlac, 2009.

(2) Entretien avec Hubert Bonin, dans Sud-Ouest, 13 avril 2021 : https://www.sudouest.fr/gironde/bordeaux/il-y-a-150-ans-la-commune-de-bordeaux-en-echo-a-celle-de-paris-2136794.php

(3) Cité dans Jeanne Gaillard, Communes de province, Commune de Paris, 1870-1871, Flammarion, 1971, p. 125.

(4) Jacques Girault, « Bordeaux au moment de la Commune », La Commune, n° 38, 2e trimestre 2009

https://www.commune1871.org/images/PhotothequeAmis/pdf/Bulletin_38.pdf

 

Édouard Manet, Le port de Bordeaux, 1871, coll. privée

 

Manet, démobilisé de la Garde nationale, découvre Bordeaux au printemps 1871 et peint ce tableau qu’il présente à Gambetta.

La voile affaissée, à gauche, symbolise l’Empire déchu ; la voile gonflée, à droite, symbolise la République appareillant vers son avenir.