La proposition de Jules Miot du 28 avril (voir éphéméride) a mis l’assemblée communale en émoi. Le 30 avril, la discussion prévue à la fin de la séance précédente est tendue, violente même aux dires de certains participants. Faut-il réveiller l’esprit de l’an II en reproduisant le modèle du « Grand Comité » robespierriste ? Peut-on désigner un Comité de Salut public, mais en cantonnant ses pouvoirs de façon stricte ? Faut-il insister sur la rupture avec les formules précédentes ou au contraire souligner la continuité avec la décision inaugurale du 29 mars et avec l’ajustement organisationnel du 20 avril ?

 

Alors que des dépêches annoncent la prise du fort d’Issy par les versaillais, les opposants montent au créneau. « Ce Comité de salut public cache la dictature », s’écrie Jules Allix, maire du VIIIe arrondissement. C’est « une royauté déguisée » pour François Ostyn, du XIXe « un retour aux errements monarchiques » pour l’international Jules Babick (Xe). Tandis que Jules Miot (XIXe) et Félix Pyat (Xe) défendent avec ardeur le projet, d’autres cherchent à le moduler. Pierre Vésiner, élu du Ier et rédacteur en chef du Journal officiel, veut croire qu'il n'y a aucun risque de dictature, dès l’instant où le membres de la Commune bénéficient d’un statut d’inviolabilité. Edouard Vaillant (VIIIe) reconnaît que la Commune n’est qu’un « parlement où chacun tient à dire son mot », mais redoute « le pastiche révolutionnaire ».

Jules Babick (1820-1902)

Georges Arnold, élu le 16 avril, Pierre Langevin et Jules Vallès, du XVe, essaient de désamorcer la tension en proposant de changer le nom de la nouvelle instance. Un vote a même lieu sur ce point, qui ne dégage aucune majorité (26 voix pour « Comité de Salut public », 26 pour « Comité exécutif »). Mais un autre vote, sur un article qui fixe à cinq le nombre des membres de la nouvelle instance, esquisse les contours d’une nette majorité (33 voix contre 16). Au soir du 30 avril, une dynamique majoritaire s’esquisse timidement, mais la situation reste confuse.

C’est le lendemain 1er mai que tout se décante, dans l’émotion suscitée par la chute du fort d’Issy. Pour la seconde fois, l’assemblée se prononce sur le nom du futur organisme : la majorité en faveur du souvenir de 1793 se renforce (34 voix contre 28 pour l’appellation du Salut public). À l’arrivée, le résultat est sans appel : sur 68 votants, 45 se prononcent pour un Comité de salut public, contre 23 qui le refusent.

Un peu plus tard, la Commune désigne les membres du Comité : Antoine Arnaud (33 voix), Gabriel Ranvier (27), Léo Melliet (27), Félix Pyat (24) et Charles Gérardin (21), ami de Rossel qu’il soutiendra jusqu’au bout. Les « jacobins (1) » et les blanquistes semblent avoir gagné.

Gabriel Ranvier (1829-1879)  Félix Pyat (1810-1889)  Charles Gérardin (1843-1921)

 

Pour l’adoption :

Amouroux, Arnaud, Allix, Bergeret, Billioray, . Blanchet, Brune, . Champy, Chardon, Clément (E.), Cournet, Demay, Dereure, Dupont (Cl.), . Durand(J.), Ferré, Fränkel, Fortuné (H.), Gérardin (C.), Géresme, Grousset, Ledroit, Lonclas, ,Martelet, Melliet, Miot, Oudet, Parisel, Pillot, Pottier, Philippe, Pyat, Ranvier, Régère, Rigault, Sicard, Trinquet, Urbain, Vaillant, Vésinier, Viard, Verdure (2)

 

Contre :

Andrieu, Art. Arnould, Avrial, Babick, . Beslay, Clémence, Clément (V.), Courbet, Gérardin (E.), ,Jourde, Langevin, . Lefrançais, Longuet, Malon, Ostyn, Pindy, Rastoul, Serraillier, Tridon, Theisz, Vallès, Varlin ; Vermorel.

Source : Procès-verbaux de la Commune de 1871, édition critique par Georges Bourgin et Gabriel Henriot, 1924

 

 

Le vote du 1er mai installe donc une coupure binaire, opposant une majorité et une minorité. Le 1er mai 1871, 23 membres votent contre la création de ce Comité  ; le 16 mai, 22 signent un manifeste dit «  de la minorité  » qui explicite leur opposition. Si l’on superpose les deux listes, on arrive à 25 membres constituant la fraction minoritaire de l’assemblée (les internationaux Arnold et Fränkel ont voté pour le Comité, puis signé le manifeste).

C’est en tout cas sur la base de cette coupure qu’Arthur Arnould distingue les partisans du «  principe anti-gouvernemental  » et ceux de «  l’État unitaire et centralisateur  ». Gustave Lefrançais en fait de même, en opposant le «  parti révolutionnaire dictatorial  » et la «  minorité  » (3). Mais si le regard s’élargit à l’ensemble de la période communarde, la classification se fait bien plus complexe et la réalité s’avère bien plus flottante que ne le suggèrent les votes binaires. Dressant la typologie des élus du 26 mars, Lefrançais peint lui-même un tableau plus bigarré, avec des «  républicains modérés et radicaux non socialistes  », des «  socialistes appartenant à l’Internationale  » et des  » républicains jacobins et blanquistes  ». Le tableau manque encore de complexité.

Il est vrai que les fidélités de ce temps-là sont incertaines, plurielles parfois. Une petite quarantaine d’élus de la Commune sont ainsi membres de l’Internationale ou proches d’elle. Mais, derrière l’étiquette, bien des différences séparent les proches de Marx (Fränkel, Auguste Séraillier (4)), les proudhoniens historiques (Beslay, Victor Clément), les proudhoniens dérivés, plutôt «  collectivistes (5)  » et proches des idées de Bakounine (Lefrançais, Malon, Varlin), les blanquistes (6) (Henri Mortier, Jean-Jacques Pillot…) et les jacobins plus traditionnels (Pyat). En fin de parcours, quinze seulement ont fait partie des vingt-cinq élus de la minorité  ; les autres s’y sont ralliés, avec plus ou moins d’enthousiasme. L’Internationale fait fonction de parti de la «  gauche de gauche  » ou de la «  gauche radicale  » — pour reprendre des étiquettes actuelles qui n’existaient pas alors —, mais elle est loin de constituer un bloc.

La nomenclature des idées n’est pas simple, et moins encore la ventilation des individus en groupes distincts. Tout au plus peut-on délimiter quelques noyaux qui, au cœur du volcan, se sont révélés les plus aptes à rassembler les combattants dans un camp aux contours sévèrement dessinés. Les plus cohérents et les plus opposés sont sans doute les blanquistes avérés (de 12 à 14, dont Eudes, Rigault et Théophile Ferré) et le bloc des quinze Internationaux minoritaires cité ci-dessus. Les autres sont des révolutionnaires indépendants, parfois «  jacobins » — une petite dizaine, à l’instar des anciens de 1848, Delescluze, Jules Miot ou Pyat — ou socialistes de sensibilités diverses, rouges ou radicaux plus ou moins héritiers du saint-simonisme, du fouriérisme ou du proudhonisme (Arnould, Jourde, Vallès, Courbet…). Les circonstances les ont séparés en deux blocs étalant leur inimitié  ; leurs parcours antérieurs et ultérieurs offrent toutefois une palette qui est bien plus riche et qui n’est pas moins vraie que la commode image des deux camps.

La diversité des communards était en un sens une chance et aurait pu contribuer au dynamisme de la révolution communaliste, si la situation n’avait pas été celle de la guerre civile. Mais dans le Paris du printemps 1871, isolé et cerné par des forces militaires supérieures, elle a fonctionné trop vite sur le registre de la cacophonie.

 

Document : Les votes sur le Comité de Salut public

Le Journal officiel du 4 mai publie les annexes de la séance du 1er mai (le compte-rendu général de la discussion est donné le 3 mai). Il s’agit des motivations de vote des membres de la Commune. Nous en retenons ici quelques-unes

 

Votes motivés.

Considérant que, vu les dangers de la patrie, jamais le nom de salut public n’est plus en situation ; que le Comité de salut public ne saurait être une dictature dangereuse, puisqu’il est sous le contrôle de la Commune, je vote pour. — Parisel.

Attendu que le mot de salut public est absolument de la même époque que celui de République française et de Commune de Paris, je vote pour. — Pyat.

Me conformant au mandat impératif qui m’a été conféré par mes électeurs, je vote pour le Comité de salut public, parce qu’il est urgent que la Commune reste dans le sens le plus large du mouvement révolutionnaire qui l’a nommée. — [Charles] Gérardin.

Je vote pour le Comité de salut public comme mesure révolutionnaire indispensable dans l’état actuel de la situation. — Ch. Ledroit.

Je vote pour un Comité de salut public, attendu que, si la Commune a su se faire aimer de tous les honnêtes gens, elle n’a pas encore pris les mesures indispensables pour faire trembler les lâches et les traîtres, et que, grâce à cette longanimité intempestive, l’ennemi a peut-être obtenu des ramifications dans les branches essentielles de notre gouvernement. — Blanchet, [Clovis] Dupont.

Je vote pour, attendu que la Commune détruira le Comité de salut public quand elle voudra. — J. Allix.

Espérant que le Comité de salut public sera en 1871 ce que l’on croit généralement, mais à tort, qu’il a été en 1793, je vote pour. — Raoul Rigault.

Considérant que l’institution d’un Comité de salut public aura pour effet essentiel de créer un pouvoir dictatorial qui n’ajoutera aucune force à la Commune ;
Attendu que cette institution serait en opposition formelle avec les aspira­tions politiques de la masse électorale, dont la Commune est la représen­tation ;
Attendu en conséquence que la création de toute dictature par la Commune serait de la part de celle-ci une véritable usurpation de la souveraineté du peuple, nous votons contre. — Andrieu, Langevin, Ostyn, Vermorel, V. Clément, Theisz, Serraillier, Avrial, Malon, Lefrançais, Courbet, Eugène Gérardin, Clémence, Art. Arnould, Beslay, Vallès, Jourde.

Je vote, parce que le terme « salut public » a été, est et sera toujours de circonstance. — Géresme.

 

Pour l’ensemble :

Je vote pour, parce que l’indécision depuis un mois nous a compromis, et qu’une plus longue hésitation à prendre des mesures énergiques perdrait la Commune et la République. — G. Ranvier.

La situation exigeant énergie et unité d’action, malgré son titre, je j vote pour. — Eugène Pottier.

Vu la gravité des circonstances et la nécessité de prendre prompte­ment les mesures les plus radicales, les plus énergiques pour réprimer les trahisons qui pourraient perdre la République, je vote pour. — J. Miot.

Quoique je ne voie pas l’utilité de ce Comité, mais ne voulant pas prêter à des insinuations contraires à mes opinions révolutionnaires socia­listes, et tout en réservant le droit d’insurrection contre ce Comité, je vote pour. — Léo Frankel.

Je vote pour sur l’ensemble du décret, tout en, ayant voté contre l’article 3 et le titre de Comité de salut public qui, dans l’esprit des présentateurs, détermine l’esprit du projet, parce que, conformément à ce que je soutenais il y a peu de jours, malgré l’illusion de l’assemblée, elle ne fait qu’ajouter aux rouages de son organisation un rouage qui manquait, et consacrer une division nécessaire des pouvoirs, un contrôle plus effectif du travail des commissions. (…) Mais je ne partage pas l’illusion de l’assemblée, qui croit avoir fondé un Comité politique directeur, un Comité de salut public, alors qu’elle ne fait que renouveler avec une étiquette nouvelle sa Commission exécutive des premiers jours. (…) En un mot, il faut organiser la Commune et son action, faire de l’action, de la révolution, et non de l’agitation, du pastiche.— E. Vaillant.

 

Contre l’ensemble :

En me référant aux motifs énoncés par Andrieu, et surtout pour le motif que je ne crois pas à l’efficacité du Comité de salut public ; ce n’est qu’un mot, et le peuple s’est trop longtemps payé de mots : je vote contre. — A. Vermorel.

Le citoyen Babick, contre. La Commune, n’étant pas en danger, n’a pas besoin de Comité de salut public. Elle se sauvera par elle-même. — Babick.

Contre. Parce que je n’aime pas les défroques inutiles et ridicules qui, loin de nous donner de la force, nous enlèveront celle que nous avons. — . G. Tridon. -

Adhérant à la déclaration de Frânkel, je vote contre, comme membre de cette Commune et comme délégué aux Finances. — Jourde.

Ne croyant pas plus aux mots sauveurs qu’aux talismans et aux amu­lettes, je vote contre pour les raisons d’ordre et de droit développées par Andrieu, et aussi pour le motif de bon sens et de bonne politique indiqué , par Babick. — Ch. Longuet.

Je désire que tous les titres et mots appartenant à la révolution de 89 et 93 ne soient appliqués qu’à cette époque. Aujourd’hui, ils n’ont plus la même signification et ne peuvent plus être employés avec la même justesse et dans les mêmes acceptions.
Les titres : Salut public, Montagnards, Girondins, Jacobins, ne peuvent être i employés dans Ce mouvement socialiste républicain.
Ce que nous représentons, c’est le temps qui s’est passé de 93 à 71, avec le génie qui doit nous caractériser et qui doit relever de notre propre tempérament.
Cela me paraît d’autant plus évident que nous ressemblons à des plagiaires, et nous rétablissons à notre détriment une terreur qui n’est pas de notre temps. Employons les termes que nous suggère notre révolution. — G. Courbet.

 Notification aux citoyens délégués du 13e arrondissement de l’organisation d’un Comité de salut public, 3 mai 1871. Archives de Paris, VD3 14.

(1) Le terme désigne les admirateurs conscients du gouvernement de l’an II et de Robespierre. Il est souvent abusivement utilisé pour désigner indistinctement ceux qui ont voté pour le Comité de salut public le 1er mai.

(2) Une note précise : « Cette liste, donnée d'après le Journal Officiel ; ne contient que 42 noms, bien que 45 membres aient voté pour l’adoption ».

(3) Lefrançais hésite lui-même sur les chiffres. Dans une autre partie de son ouvrage, il avance le chiffre de 57 pour la majorité (« jacobins et blanquistes », précise-t-il) et 22 dans la minorité (« républicains socialistes » à la fin de l’expérience communarde.

(4) Ils sont considérés comme les seuls « purs marxistes » par le gendre de Marx, Charles Longuet.

(5) C’est le terme que les partisans de Bakounine choisissent en 1869 pour se distinguer du communisme « marxien ».

(6) Si Engels et Lénine n’aimaient pas Blanqui (« un révolutionnaire du siècle passé », écrira le premier), alors que Marx y voyait en 1861 « la tête et le cœur du parti prolétarien en France ». En 1868, Blanqui assiste au congrès de l’Internationale à Bruxelles.