Le faubourg Saint-Antoine, « faubourg des révolutions »

Depuis 1789, voire avant – « on dit que le faubourg Saint-Antoine, qui contient quarante mille âmes, est animé d’un esprit de mutinerie », écrivait un notable en 1743 –, le faubourg Saint-Antoine a participé à toutes les révolutions : 1795 (journées de Prairial an III), 1830, 1832, février et juin 1848. Et, dès le 18 mars 1871, il adhère massivement à la Commune.

Le faubourg Saint-Antoine. Extrait du plan itinéraire de Paris au 1er janvier 1860, par Andriveau-Goujon

Le faubourg Saint-Antoine. Extrait du plan itinéraire de Paris au 1er janvier 1860, par Andriveau-Goujon

On remarque la ligne du chemin de fer de Vincennes, qui aboutit à la gare de la Bastille, et le boulevard Mazas (aujourd’hui Diderot), qui va du pont d’Austerlitz à la place du Trône, par lesquels les troupes versaillaises contourneront le verrou de la Bastille. Les combats les plus acharnés se dérouleront, outre la Bastille, dans la partie centrale du faubourg, autour de l’hôpital Saint-Antoine, entre la rue de Charonne et la rue de Reuilly.

À cheval sur le XIe et le XIIe arrondissement, la rue du Faubourg Saint-Antoine en constituant l’épine dorsale, c’est un quartier densément peuplé, peut-être le plus dense de Paris, où, depuis le 18e siècle, le travail du bois surtout, mais aussi du métal, a attiré une importante population ouvrière et artisanale, où l’on trouve une forte proportion d’étrangers, notamment allemands, belges et luxembourgeois(1), que nous retrouverons dans la Commune. Ici, c’est la petite et moyenne industrie qui domine, dans le cadre de petits ateliers ou du travail à façon à domicile, où les artisans, qui souvent dépendent d’un négociant, sont proches des salariés.

Dans les années 1850-1860, les travaux d’Haussmann ont éventré des quartiers entiers pour ouvrir de grandes percées – boulevard Voltaire, boulevard Mazas (Diderot), boulevard Richard-Lenoir, avenue Lacuée (Ledru-Rollin), avenue de Vincennes (Daumesnil). Entre ces grandes artères subsiste tout un dédale de ruelles, de passages, d’impasses, de cours industrielles, où s’entasse, dans des conditions d’extrême précarité, une population pauvre. Dans ce tissu très dense, les solidarités sont fortes, solidarités de voisinage et d’origine, les migrants (Auvergnats en particulier) ayant tendance à se regrouper.

En période d’insurrection, la population peut facilement à en interdire l’accès aux troupes. On l’avait vu en juin 1848(3), où l’on avait compté pas moins de 65 barricades entre la Bastille et la place du Trône (Nation). C’est bien l’une des raisons qui avaient déterminé Haussmann à « nettoyer » le quartier, notamment en recouvrant le canal Saint-Martin (devenu boulevard Richard-Lenoir) qui, en 1848, avait servi de ligne de défense aux insurgés de juin.

Barricade de l'entrée du Faubourg Saint-Antoine, place de la Bastille, 18 mars 1871 - Photographie anonyme (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

Dès le 18 mars, le faubourg se met en état de défense, obligeant l’armée à se retirer. La place de la Bastille, qui en commande l’entrée, est, au temps de la Commune, à la fois une position stratégique et un lieu de rassemblement où l’on vient à la colonne de Juillet rendre hommage aux révolutions précédentes. Le drapeau rouge flotte sur la colonne dès le 24 février, et le Génie de la Bastille est ceint de l’écharpe rouge.

À proximité immédiate de la Bastille, sur la place Royale (place des Vosges), un parc de canons de la Garde nationale constitue un enjeu entre les troupes versaillaises et les fédérés.

 

Dans la Semaine sanglante

Le mercredi 24 mai, alors que l’Hôtel de Ville est en flammes et que la Commune se replie sur la mairie du XIe, les troupes versaillaises, venant du centre, arrivent à proximité de la Bastille et butent sur les défenses fédérées. Les Fédérés ont solidement verrouillé la place du côté de la rue Saint-Antoine et de l’Arsenal, du boulevard Beaumarchais, du Faubourg Saint-Antoine, de la rue de Charenton.

Prise de la barricade rue Saint Antoine (Bastille) 26 mai 1871 - Lithographie coloriée

D’autres barricades sont érigées dans les rues alentour, notamment dans la rue du Faubourg Saint-Antoine, à l’angle de la rue de Charonne (où combattent Élisabeth Dmitrieff et Léo Frankel), dans le secteur de l’hôpital Saint-Antoine, à l’angle de la rue de Reuilly, autour de la place du Trône. La ligne de défense des fédérés court de la Bastille à la place du Trône, le long de la rue du faubourg Saint-Antoine.

Barricade du Faubourg Saint-Antoine, angle de la rue Charonne.18 mars 1871. Photographe anonyme (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

Alors que les combats se préparent, un hommage est rendu, place de la Bastille, au général communard polonais Dombrowski, tué la veille sur la barricade de la rue Myrrha (18e). La scène est rapportée par Lissagaray :

« Au Père-Lachaise, le corps de Dombrowski reçoit les derniers honneurs. On l’y avait transporté pendant la nuit et dans le trajet, à la Bastille, il s’était passé une touchante scène. Les fédérés de ces barricades avaient arrêté le cortège et placé le cadavre au pied de la colonne de Juillet. Des hommes, la torche au poing, formèrent autour une chapelle ardente et les fédérés vinrent l’un après l’autre mettre un baiser sur le front du général.» (chap. XIX, p 340)

Dans l’après-midi du mercredi 24 :

« Le délégué à la Guerre va visiter les défenses. De solides préparatifs se font à la Bastille. Rue Saint-Antoine, à l’entrée de la place, on achève une barricade garnie de trois pièces d’artillerie. Une autre, à l’entrée du faubourg, couvre les rues de Charenton et de la Roquette. Là non plus on ne garde pas ses côtés. Les gargousses, les obus sont empilés le long des maisons, à la merci des projectiles ennemis. On arme en toute hâte les abords du XIe. À l’intersection des boulevards Voltaire et Richard-Lenoir, une barricade est faite de tonneaux, de pavés et de grandes balles de papier. Cet ouvrage inabordable de front sera également tourné

(chap. XIX, p. 343)

Il s’agit de protéger les abords de la mairie du XIe, où s’est repliée la Commune, et du siège du Comité central de la Garde nationale, rue Basfroi(2).

La barricade de la rue Basfroi, à l’intersection de la rue de Charonne

 

Le jeudi 25 mai, après la chute de la Butte-aux-Cailles et du Panthéon, les troupes versaillaises se portent massivement vers la Bastille (en même temps qu’elles pilonnent, plus au nord, la place du Château d’Eau, où Delescluze trouve la mort au soir du 25). Elles butent sur la grande barricade de la rue Saint-Antoine, à l’entrée de la place. Varlin, établi dans l’immeuble du 14 place de la Bastille, à l’angle du boulevard Richard Lenoir, dirige la défense, rapporte Theisz dans ses notes :

« Nous allons à la Bastille, où l’on voit Varlin dirigeant la défense. Les lignards étaient à la hauteur du temple protestant. Ils occupent aussi les petites maisons le long du canal. Un grand nombre d’obus communistes ratent le grenier d’abondance. Varlin avait établi un observatoire dans la maison qui fait le coin du faubourg Saint-Antoine et du boulevard Richard-Lenoir. On a tué beaucoup de monde à cet endroit en Juin 48(3). »

Les combats autour de la Bastille, vont durer deux jours. On ne peut pas les isoler des autres combats qui se déroulent en même temps, du côté du Château-d’Eau, de La Villette, de Belleville.

Nous suivrons maintenant le récit qu’en donne Lissagaray.

« Les Versaillais s’acharnent toute la soirée contre l’entrée du boulevard Voltaire, protégée par l’incendie des deux maisons d’angle. Du côté de la Bastille, ils ne dépassent guère la place Royale ; ils entament le XIIe. Abrités par la muraille du quai, ils avaient, dans la journée, pénétré le pont d’Austerlitz. Le soir, couverts par leurs canonnières et leurs batteries du Jardin des Plantes, ils arrivent auprès de Mazas… (chap. XXX, p. 357)

L’ombre ramène la clarté d’incendies. Où les rayons du soleil faisaient des nuages noirs, d’éclatants brasiers réapparaissent. Le Grenier d’Abondance(4) illumine la scène bien au-delà des fortifications. La colonne de Juillet, transpercée par les obus qui ont enflammé son vêtement de couronnes desséchées et de drapeaux, flambe en torche fumeuse… (chap. XXX, p. 358)

Les ruines de Paris. - Grenier d'abondance incendié le 25 Mai 1871 - Dessin anonyme (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

Le 25 mai, les troupes versaillaises contournent l’obstacle des barricades en gagnant la Seine par les petites rues du IVe, puis par le pont d’Austerlitz, le boulevard Mazas (aujourd’hui Diderot) et par le chemin de fer de Vincennes, pour prendre les positions fédérées à revers. La bataille y fait rage deux jours durant, occasionnant des destructions importantes.

Les combats se poursuivent le vendredi 26 mai :

« Les soldats, continuant leurs surprises nocturnes, se glissent aux barricades désertes de la rue d’Aubervilliers et du boulevard de la Chapelle. Du côté de la Bastille, ils occupent la barricade de la rue Saint-Antoine au coin de la rue Castex, la gare du chemin de fer de Lyon, la prison de Mazas…

Dans l’ombre de la nuit, un combattant versaillais fut surpris par les avant-postes de de la Bastille et fusillé, « sans respect des lois de la guerre », dit le lendemain M. Thiers. Comme si depuis quatre jours qu’il fusillait sans pitié des milliers de prisonniers, vieillards, femmes et enfants, M. Thiers suivait d’autre loi que celles des sauvages.

L’attaque recommence au jour naissant… Dans le XIIe, ils envahissent sans lutte les bastions les plus rapprochés du fleuve. Un détachement suit le remblai du chemin de fer de Vincennes et occupe la gare(5), un autre le boulevard Mazas (aujourd’hui Diderot) et pénètre dans le faubourg Saint-Antoine. La Bastille est ainsi pressée sur son flanc droit, pendant que les troupes de la place Royale l’attaquent à gauche par le boulevard Beaumarchais.

Le vendredi, le soleil se refuse. Cette canonnade de cinq jours a provoqué la pluie qui suit ordinairement les grandes batailles. La fusillade a perdu sa voix brève et ronfle sourdement. Les hommes, harassés, mouillés jusqu’aux os, distinguent à peine derrière le voile humide le point d’où vient l’attaque. Les obus d’une batterie versaillaise établie à la gare d’Orléans bouleversent l’entrée du faubourg Saint-Antoine. À sept heures, on annonce l’apparition des soldats dans le haut du faubourg. On y court avec des canons. Qu’il tienne, ou la Bastille est tournée.

Il tient bon. La rue d’Aligre et la rue Lacuée rivalisent de dévouement. Retranchés dans les maisons, les fédérés ne cèdent ni ne reculent. Et grâce à leur sacrifice, la Bastille disputera pendant six heures encore ses vestiges de barricades et de maisons déchiquetées. Chaque pierre a sa légende dans cet estuaire de la Révolution… Adossés aux mêmes murs, les fils des combattants de Juin disputent le même pavé que leurs pères. Ici, les conservateurs de 48 ont fait rage pareille à ceux de 71. La maison d’angle des boulevards Beaumarchais et Richard-Lenoir, le coin gauche de la rue de la Roquette, l’angle de la rue de Charenton s’écroulent à vue d’œil, en décor de théâtre. Dans ces ruines, sous ces poutres enflammées, des hommes tirent le canon, redressent dix fois le drapeau rouge, dix fois abattu par les balles versaillaises. Impuissante à triompher d’une armée, la vieille place glorieuse veut faire une bonne mort.

Combien sont-ils à midi ? Cent, puisqu’il y a le soir cent cadavres sur la barricade-mère. Rue Crozatier, ils sont morts. Ils sont morts rue d’Aligre, tués dans la lutte ou après le combat. Et comme ils meurent ! Rue Crozatier, c’est un artilleur de l’armée qui a passé au peuple le 18 mars. « On va te fusiller ! » crient les soldats. Lui hausse les épaules : « On ne meurt qu’une fois ! » Plus loin, c’est un vieillard qui se débat. L’officier, par un raffinement de cruauté, veut le fusiller sur un tas d’ordures. « Je me suis battu bravement, dit le vieillard, j’ai le droit de ne pas mourir dans la merde... » (chap. 31, p. 360-361)
Marks - Place de la Bastille - Journées du 22 au 28 juin 1871 (Musée Carnavalet)

Pendant qu’on se bat à la Bastille, d’autres troupes versaillaises, venant du XIIe arrondissement, atteignent la rue du Faubourg Saint-Antoine dans le secteur de la rue d’Aligre et de la rue Crozatier, et dans le secteur de l’hôpital Saint-Antoine, prenant les défenses fédérées à revers. Puis ils se dirigent vers la place du Trône(6), où des barricades résistent encore.

« La Bastille tombe vers deux heures… Vinoy continue de remonter le XIIe, ayant laissé à la Bastille les hommes nécessaires aux perquisitions et aux fusillades. La barricade de la rue de Reuilly, au coin du faubourg Saint-Antoine, tient quelques heures contre les soldats qui la canonnent du boulevard Mazas. Les Versaillais, suivant ce boulevard et la rue Picpus, tendent vers la place du Trône qu’ils essayent de tourner par les remparts. L’artillerie prépare et couvre leurs moindres mouvements…

Il n’y a pas de grands mouvements de troupes pendant cette journée. Les corps Douai et Clinchant bordent le boulevard Richard-Lenoir. La double barricade en arrière du Bataclan arrête l’invasion du boulevard Voltaire. Un général versaillais est tué dans la rue Saint-Sébastien. La place du Trône se défend encore par les barricades Philippe-Auguste… Le soir, l’armée presse la résistance entre les fortifications et une ligne courbe qui, des abattoirs de la Villette, aboutit à la porte de Vincennes en passant par le canal Saint-Martin, le boulevard Richard-Lenoir et la rue du Faubourg Saint-Antoine. Ladmirault et Vinoy aux deux extrémités, Douai et Clinchant au centre… (p. 363-364, 367)

A. Carcireux, Extrait du « Plan de Paris, avec indication exacte des maisons et monuments incendiés,  des batteries et  barricades construites en mai 1871, et numérotage des bastions de l’enceinte », 1871.

BnF : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8494157x#

Le samedi 27 mai, tout est fini dans le faubourg Saint-Antoine.

« Les lueurs du samedi matin découvrent un paysage livide. Le brouillard est pénétrant, visqueux ; la terre détrempée. Des bouquets de fumée blanche s’élèvent péniblement au-dessus de la pluie ; c’est la fusillade.

Dès l’aube, les barricades de la route stratégique, les portes de Montreuil et de Bagnolet sont occupées par les troupes qui, sans résistance, se répandent dans Charonne. Vers sept heures, elles s’établissent à la place du Trône, dont les défenses ont été abandonnées. À l’entrée du boulevard Voltaire, les Versaillais mettent six pièces en batterie contre la barricade de la mairie du XIe où il y a deux pièces qui, de loin en loin répondent. Certains du succès, les officiers veulent triompher avec fracas… (p. 367-368)

Le samedi soir, il n’y a plus aux fédérés que deux morceaux des XIe et XXe arrondissements. Les Versaillais campent place des Fêtes, rue Fessart, rue Pradier jusqu’à la rue Rébeval(7) où ils sont contenus jusqu’au boulevard. Le quadrilatère compris entre la rue du Faubourg-du-Temple, la rue Folie-Méricourt, la rue de la Roquette et les boulevards extérieurs(8), est en partie occupée par les fédérés. Douai et Clinchant attendent sur le boulevard Richard-Lenoir que Vinoy et Ladmirault enlèvent les hauteurs et rabattent sur leurs fusils les derniers révoltés. » (p. 370)

Les derniers combats de la Commune se poursuivront dans ce quadrilatère jusqu’au dimanche. Mais le faubourg Saint-Antoine est désormais sous la botte des troupes versaillaises.

Que reste-t-il de ces trois jours de combats ? Des ruines, tout autour de la place de la Bastille et dans le faubourg.

Inscription au 3 place de la Bastille/1 rue Saint Antoine Paris 4ème

Et aujourd’hui encore, une inscription énigmatique, sur un immeuble à l’angle de la rue Saint-Antoine et de la place de la Bastille : « 26 mai 1871 ». Il ne s’agit pas d’un graffiti, mais d’une belle inscription gravée. Selon Marcel Cerf(9), cette inscription aurait pu être réalisée en 1880, au moment où le 14 juillet devient fête nationale, en même temps que les autres inscriptions commémorant le 14 juillet 1789.

L'Égalité du 23-26 mai 1880 - Première manifestation et montée au Mur

Lire L'Égalité - blog de Michèle Audin https://macommunedeparis.com/2016/07/20/la-premiere-manifestation/

Et c’est à la Bastille que les anciens communards, retour d’exil, se regroupèrent, le 23 mai 1880, pour faire la première montée au Mur.

La place de la Bastille après le 26 mai, entre la rue de la Roquette et le boulevard Richard Lenoir © Lorédan Larchey, Mémorial illustré des deux sièges de Paris, 1872

 

Notes :

(1) Voir Danielle Kies, « Les Amies et Amis de la Commune de Paris, section de Luxembourg », La Commune, n° 85, 2021-1, p. 25.

(2) En fait, plus vraisemblablement rue Saint-Bernard. Voir la note de Philippe Boisseau, 23 mars 2021, sur le site :

https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/parimoine/des-lieux-de-la-commune/433-l-enigme-de-la-rue-basfroi-le-puits-des-federes.

(3) Sur les notes de Theisz, voir le site de Michèle Audin :

Notes de Theisz sur la Semaine sanglante-Introduction : https://macommunedeparis.com/2016/06/21/notes-de-theisz-sur-la-semaine-sanglante-introduction/

Notes de Theisz sur la Semaine sanglante. Jeudi 25 mai (début) : https://macommunedeparis.com/2016/06/24/notes-de-theisz-sur-la-semaine-sanglante-3-jeudi-25-mai-debut/

(4) Le Grenier d’Abondance était un vaste entrepôt de stockage de grains, construit en 1807 à l’emplacement de l’ancien arsenal, au long du boulevard Bourdon et du bassin de l’Arsenal.

(5) À l’emplacement de l’actuel Opéra-Bastille.

(6) Aujourd’hui place de la Nation.

(7) Dans le XIXe arrondissement.

(8) Au nord du XIe et du XXe, autour de Belleville.

(9) Marcel Cerf, « Le 26 mai 1871, place de la Bastille », La Commune, n° 12, 2001-2, p. 6. Et sur le site des Amies et Amis de la Commune de Paris, 1er mai 2001 :

https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/parimoine/des-lieux-de-la-commune/1080-le-26-mai-1871-place-de-la-bastille

 

Sources :

La principale source utilisée est :

Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, [1896], éd. La Découverte, 2000.

Et des éléments dans :

Michèle Audin, Eugène Varlin, ouvrier relieur. 1839-1871, Libertalia, 2019.

Dominique Hervier, Marie-Agnès Férault, Le faubourg Saint-Antoine. Un double visage, L’Inventaire, Association pour le Patrimoine de l’Île-de-France, 1998.

Raymonde Monnier, Le Faubourg Saint-Antoine (1789-1815), Société des Études Robespierristes, 1981.

 

 

Les otages de la rue Haxo (26 mai) : le récit de Lissagaray

Dernière affiche de la Commune de Paris du 25 mai 1871 - Ranvier Paris 20ème

« Il n'y a plus d'autorité d'aucune sorte, Rue Haxo, pêle-mêle confus d'officiers sans ordres, on ne connaît la marche de l'ennemi que par l'arrivée des débris de bataillons. Telle est la confusion que, dans ce lieu mortel aux traîtres, arrive, en uniforme Du Bisson, chassé de la Villette. Les rares membres de la Commune que l'on rencontre errent au hasard, dans le XXe, absolument ignorés ; mais ils n'ont pas renoncé à délibérer. Le vendredi, ils sont une douzaine rue Haxo, le Comité Central arrive et revendique la dictature. On la lui donne en lui adjoignant Varlin. Du Comité de salut public, personne ne parle plus. Le seul de ses membres qui fasse figure est Ranvier[1], d'une énergie superbe dans les batailles. Il fut, pendant cette agonie, l'âme de la Villette et de Belleville, poussant les hommes, veillant à tout. Le 26, il fait imprimer une proclamation :

« Citoyens du XXe, si nous succombons, vous savez quel sort nous est réservé. Aux armes ! De la vigilance, surtout la nuit. Je vous demande d'exécuter fidèlement les ordres. Prêtez votre concours, au XIXe arrondissement ; aidez-le à repousser l'ennemi. Là est votre sécurité. N'attendez pas que Belleville soit lui-même attaqué et Belleville aura encore une fois triomphé. En avant donc. Vive la République ! » C'est la dernière affiche de la Commune.

Mais combien lisent ou entendent. Les obus de Montmartre qui, depuis la veille, écrasent Belleville et Ménilmontant, les cris, la vue des blessés se traînant de maison en maison cherchant des secours, les signes trop évidents d'une fin prochaine, précipitent les phénomènes ordinaires de la déroute. Les regards deviennent farouches. Tout individu sans uniforme peut être fusillé s'il ne se recommande d'un nom bien connu. Les nouvelles qui parviennent de Paris grossissent les colères. On dit que le massacre des prisonniers est la règle des Versaillais ; qu'ils égorgent dans les ambulances, que des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards sont emmenés à Versailles, tête-nue, et souvent tués en route ; qu'il suffit d'appartenir à un combattant ou de lui donner asile pour partager son sort ; on raconte les exécutions des prétendues pétroleuses.

Émile Gois (1829-1888) - Source le MaitronVers six heures, un groupe de gendarmes, ecclésiastiques, civils, arrive rue Haxo, encadrée dans un détachement que le colonel Gois[2] commande. Ils viennent de la Roquette et se sont arrêtés un moment à la mairie où Ranvier a refusé de les recevoir. On croit à des prisonniers récemment faits et ils défilent d'abord dans le silence. Bientôt le bruit se répand que ce sont des otages et qu'ils vont mourir. Ils sont trente-quatre gendarmes pris le 18 mars à Belleville et à Montmartre, dix jésuites, religieux, prêtres, quatre mouchards de l'Empire : Ruault, du complot de l'Opéra-Comique ; Largillière, condamné en Juin et au procès de la Renaissance ; Greffe, organisateur des enterrements civils, devenu l'auxiliaire du chef de la Sûreté, Lagrange ; Dureste, son chef de brigade. Leurs dossiers ont été trouvés et publiés pendant le siège. La foule grossit, apostrophe les otages et l’un d'eux est frappé. Le cortège pénètre dans la cité Vincennes dont les grilles se referment, et pousse les otages vers une sorte de tranchée creusée devant un mur. Un membre de la Commune, Serrailler[3], accourt « Que faites-vous ! il y a là une poudrière, vous allez nous faire sauter » Il espérait ainsi retarder l'exécution. Varlin, Louis Piat[4], d'autres avec eux luttent, s'époumonent, pour gagner du temps. On les repousse, on les menace, et la notoriété de Varlin suffit à peine à les sauver de la mort[5].

Les chassepots partent sans commandement ; les otages tombent. Un individu crie : Vive l'Empereur ! Il est fusillé avec les autres. Au dehors, on applaudit. Et cependant, depuis deux jours, les soldats faits prisonniers depuis l'entrée des troupes traversaient Belleville sans soulever un murmure. Mais ces gendarmes, ces policiers, ces prêtres qui, vingt années durant, avaient piétiné Paris, représentaient l'Empire, la haute bourgeoisie, les massacreurs, sous leurs formes les plus haïes. »

Belleville, Villa des Otages, 83 rue Haxo, 20ème arrondissement, Paris.  Atget, Eugène (Jean Eugène Auguste Atget, dit) , Photographe (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

 

[1] Gabriel Ranvier (1828-1879), peintre-décorateur sur laque, blanquiste, membre de l’Internationale et de la Commune. Membre du Comité central de la Garde nationale, responsable des bataillons de Belleville, il participe à la prise de l’Hôtel de Ville le 18 mars. Exilé à Londres, il est condamné par contumace à vingt ans de déportation, puis à la peine de mort.

[2] Émile Gois (1829-1888), blanquiste sous le Second Empire. Aide de camp de Eudes sous la Commune, président de la cour martiale en mai. Il se réfugie en Angleterre, où il rejoint le groupe blanquiste « La Commune révolutionnaire ». Condamné à mort par contumace en novembre 1872. Vaillant prononce un discours sur sa tombe en octobre 1888.

[3] Auguste Serraillier (1840-1891), ouvrier formier pour bottes, membre du Conseil général de l’Internationale, proche de Marx. Élu à la Commune le 16 avril, il fait partie de la minorité. Signataire de la troisième adresse de l’Internationale (la Guerre civile en France).

[4] Louis Piat (1823-1889), clerc d’huissier, membre du Comité central de la Garde nationale en mai. Il fait partie des derniers combattants de Belleville, le 28 mai. Déporté en Nouvelle-Calédonie.

[5] La veille avait eu lieu l’exécution sommaire, malgré les protestations d’Eugène Varlin et de Louis Piat, de 15 otages, extraits de la prison de la Roquette sur ordre de Théophile Ferré.