Sur le chemin de l'émancipation féminine, les communardes ont marqué une étape importante en s'engageant totalement pour faire triompher leur idéal de justice sociale et de démocratie.

Les Parisiens ont beaucoup souffert durant les trois mois qui ont précédé le 18 mars, premier jour de la Commune. La famine règne. On a mangé du chien, du chat et du rat et même, pour les mieux nantis, des animaux du Jardin des plantes. Victor Hugo, toujours précis, note dans son carnet domestique que, le 12 janvier, il a mangé un beefsteak d'éléphant. Il précise qu'il coûte 40 francs la livre.

 Femmes de la Commune de Paris (détail photo montage Prison des Chantiers de Appert)

La condition des Parisiennes au XIXe siècle

Les conditions de pauvreté sont extrêmes. L'alcool est une compensation et beaucoup d'hommes dépensent leurs quelques sous à boire. Les femmes sont les premières victimes de cette situation. Pour beaucoup, elles travaillent et sont très nombreuses dans la production industrielle comme le montre l'annuaire statistique des années 1861-1865. Elles sont méprisées parce qu'ouvrières et la valeur de leur travail n'est pas reconnue. Leur patron, leurs chefs, leurs compagnons de travail les bafouent. Elles sont encore plus exploitées que les hommes, et comme toujours maintenues dans des rôles subalternes. La littérature de l'époque est très discrète sur ces questions parce que c'était bien sûr un sujet tabou, mais quelques ouvrages sont révélateurs comme Germinal et L'Assommoir d'Émile Zola. Gustave Geffroy, biographe de Blanqui, avec son livre L'Apprentie, donne une excellente description de la condition des femmes au XIXe siècle.

Femmes au travail au XIXème siècle (© McCord Museum, Montreal, Canada)

Les chiffres montrent qu'en 1871, il ne restait plus que 114 000 salariés dans I'industrie parisienne (dont 62 000 femmes) contre 600 000 emplois en 1870. L'échelle des gains va de 250 francs pour les salaires élevés, à 50 centimes par jour pour les heures de travail (diminués du prix des fournitures payées par I'ouvrière). C'est la moitié des salaires masculins. De plus, depuis la transformation de Paris par Haussmann, les loyers sont chers. Jules Simon a établi un budget précis pour une ouvrière qui gagnerait 2 francs par jour (et ce n'est pas le cas de toutes !). Il lui resterait, tous frais déduits, 59 centimes par jour pour la nourriture. Elles ne mangent donc pas à leur faim, ne se soignent pas non plus. Les conditions de travail sont innommables, ateliers malsains, mal éclairés. Les lingères, les couturières subissent la concurrence déloyale des couvents qui emploient une main-d'œuvre gratuite.

Restituer ces conditions, c'est se rendre compte de tout ce qui était à faire, des urgences de la vie quotidienne. Cela permet d'avoir un regard plus juste sur l'ampleur de l'œuvre sociale de la Commune et d'apprécier la place que prirent les femmes dans la lutte. Elles n'avaient rien à perdre. Elles avaient à gagner leur dignité. Alors on s'explique mieux leur engagement total à la mesure de leurs espoirs qui étaient immenses.

 

Cantine municipale - Les Deux sièges de Paris. Album pittoresque (BNF Gallica)

Paris refuse de se rendre

Dans les années qui précèdent la Commune, des noms de femmes actives pour la défense des droits des femmes apparaissent dans la vie politique. Nathalie Le Mel participe avec Varlin à la création du syndicat des relieurs. Ils exigent et obtiennent, par la grève, l'égalité de salaire entre hommes et femmes. Nathalie Le Mel joue un rôle essentiel dans la création de restaurants communautaires pour « répartir la nourriture au prix de revient ». Ces lieux sont de véritables clubs où les pensées révolutionnaires se propagent.

Le 4 septembre 1870, lors de la manifestation qui renverse l'Empire, les femmes, surtout des ouvrières, sont nombreuses avec les hommes dans la rue.

Le 8 septembre, une manifestation avec à sa tête André Léo (1) et Louise Michel, réclame des armes pour défendre Paris contre les Prussiens.

Le 7 octobre, les femmes sont encore dans la rue. Elles réclament le droit de participer aux ambulances (postes réservés aux hommes). Ce droit ne sera obtenu que sous la Commune.

Paris veut se battre et n'accepte pas l’idée de la reddition. Pour faire mine de répondre à cette volonté populaire, le gouvernement organise le 2 décembre une tentative de sortie. C'est la bataille de Champigny. À la surprise de tous, la Garde nationale, qui demande à se battre, est maintenue dans Paris. Pendant ce temps, I'armée de la Loire échoue dans sa tentative de prendre de revers les troupes prussiennes.

La défense de Paris - Étudiants allant garnir les barricades L'une des images les plus iconiques de la guerre de 1870. Après la reddition de Napoléon III, la république refuse les termes du traité signé par l'empereur, et la guerre continue. Paris assiégée par les Prussiens est défendue par ses habitants de toutes origines sociales. (Illustrated London News Oct 1 1870)

Les Parisiens jugent incapable et traître ce gouvernement qui s'agite, sans agir vraiment pour gagner. Les gardes nationaux critiquent I'attitude des chefs.

Pour le gouvernement, la capitulation est prévue, inévitable et même programmée. Il cherche à habituer la population à cette idée, mais le peuple de Paris résiste, n'est pas d'accord et obtient même la démission du général Trochu (« participe passé du verbe trop choir » écrira Victor Hugo), car la révolte gronde dans l'air des faubourgs.

Nous l'avons dit, les conditions de vie sont difficiles. Le 5 janvier 71, dans un froid terrible, les femmes font la queue devant les boutiques pour apporter la pitance à la famille. C'est à partir de cette date que les Prussiens bombardent la ville, ajoutant à la faim, au froid, l'angoisse quotidienne. Malgré cela, le peuple de Paris refuse la capitulation.

Le 28 janvier, les Parisiens apprennent qu'ils sont vaincus sans s'être défendus. Ils sont furieux.

Thiers devient chef du pouvoir exécutif le 17 février. Il accorde aux Prussiens le droit d'entrer dans Paris tandis que l'Assemblée, élue le 8 février et installée à Bordeaux, décide des mesures réactionnaires, impopulaires (suppression de la solde à la Garde nationale, levée du moratoire sur les loyers, taxe sur les petits commerces conduisant la plupart d'entre eux à la faillite). Cette Assemblée décide son transfert pour Versailles le 10 mars.

Toutes les conditions sont alors remplies pour que I'insurrection éclate, car depuis de longs mois déjà, le feu couve sous la braise.

 

22 mai 1871 - Femme conduisant une mitrailleuse place Turenne - Dessin de Sahib Le Monde Illustré

La colère éclate

Tout le monde connaît l'affaire des canons, achetés par les Parisiens par souscription pour défendre la capitale et installés par la Garde nationale à Montmartre. Ils sont victimes, dans la nuit du 17 au 18 mars, d'une tentative d'enlèvement par deux brigades des hommes de Thiers qui essaient ainsi de désarmer Paris !

Les troupes tentent d'enlever discrètement les canons, mais impossible de les déplacer ! Ils ont oublié qu'il fallait des chevaux (oubli ou provocation pour mieux écraser dans le sang ce peuple parisien rebelle si l'armée n'avait pas pactisé ? On peut se poser la question). Les chevaux arrivent, faisant résonner les pavés de Montmartre sous leurs sabots. C'est déjà le petit matin, le peuple de Montmartre s'éveille et s'oppose.

Parmi les gens levés de bonne heure, les femmes sont nombreuses. Avec elles. Louise Michel, de garde au Comité de vigilance et qui vient de soigner le garde Turpin, première victime des forces versaillaises. Comme le signale le journaliste Lissagaray (2), témoin de son temps, « elles [les femmes] n'attendent pas leurs hommes, elles avaient eu double ration de misère - elles entourent les mitrailleuses, interpellent les chefs de pièces : "c'est indigne qu'est-ce que tu fais là..." et les soldats se taisent ». La troupe pactise. Le général Lecomte est là lui aussi, qui dirige le 88e régiment. Il essaie de reprendre la situation en main. Il ne fera en fait qu'asseoir une impopularité qui le mènera au mur car Lissagaray précise : « par la rue des Rosiers débouchent gardes et lignards, crosses en l'air, entourés de femmes et d'enfants et malgré les sommations de Lecomte qui par trois fois leur commande de tirer, ils mettent l'arme au pied. »

La place Pigalle dans la matinée du 18 mars 1871, Le Monde Illustré, N° 728, 25 mars 1871

Rue Lepic, la foule, parmi laquelle là encore de nombreuses femmes, bloque les canons, en coupant les traits des chevaux. Place Pigalle, les soldats ont levé la crosse en l'air. Malgré les ordres de charger, impressionnés par I'attitude des femmes, ils font reculer leur monture, provoquant des rires dans la foule. Des armes sont récupérées sur la troupe, I'insurrection a commencé. Comme le souligne Édith Thomas dans son ouvrage Les Pétroleuses : « il serait exagéré de dire que cette journée révolutionnaire fut celle des femmes, mais elles y contribuèrent puissamment ». On parlera beaucoup des deux généraux fusillés Lecomte et Thomas, l'homme de la répression de 1848 reconnu par la foule rue des Martyrs. La colère populaire contre Thomas, celle du 88e régiment contre Lecomte, menèrent à I'exécution des deux hommes.

 

Le drapeau rouge flotte sur l’Hôtel de Ville

Femme à l'Hôtel de Ville 2ème jour de la Commune 1871 - Daniel Vierge (Musée Carnavalet)Après ce coup de force, Paris n'est pas sans direction. Le Comité central de la Garde nationale a pris le pouvoir laissé vacant après la fuite du gouvernement de Thiers. Depuis le 19 mars, on peut voir flotter le drapeau rouge sur l'Hôtel de ville. Le Comité central se doit de pourvoir aux services publics en attendant les élections pour la Commune qui auront lieu le 26 mars 1871. C'est un moment très important pour I'expression de la démocratie populaire. Durant toute la Commune, les femmes prennent largement leur place dans le débat général. On les retrouve nombreuses dans les clubs et comités qui se tiennent dans tous les quartiers de la ville. Le Club de la rue d'Arras recueille 300 inscriptions pour la « légion des femmes » qui doit aller sur les remparts pour défendre la ville. Le Club de la délivrance, en l'église de la Trinité dans le 9e arrondissement, est présidé par Ladoijka Kawecka. Le Club des prolétaires réunira jusqu'à 3 000 femmes... Partout, dans tous les lieux publics, dans les églises transformées en lieux de débats, l'expression démocratique explose (il faut d'ailleurs souligner que, même s'il y eut quelques exactions. durant la Commune, la pratique de la religion a continué à s'exercer).

Club des femmes à l'église Saint-Germain-l'Auxerrois (Le Monde Illustré 20 mai 1871)

Comme nous pouvons le lire dans l'ouvrage Les Communards de J.P. Azema et M. Winock, « dans ces assemblées, les femmes donnent le ton. Parfois elles se réunissent entre elles dans leurs propres clubs. Des ouvrières interviennent, exposent leurs idées et leurs revendications ».

Les femmes soutiennent à fond ce nouveau gouvernement. et c'est pour cela qu'elles sont exigeantes et critiques. Elles ne le ménagent pas. Elles montrent du doigt les réfractaires qui engagent les autres à aller se faire tuer, elles critiquent les vantards qui plastronnent. Dans L'Histoire de la Commune, Lissagaray relate une prise de parole : « J'ai le cœur qui saigne, dit une intervenante, de voir qu'il n'y a absolument que ceux qui le veulent qui combattent. Mon cœur de citoyenne craint que la faiblesse des membres de la Commune ne fasse avorter nos projets d'avenir ».

 

Manifestation des femmes le 3 avril 1871

Les femmes s’organisent

L'entrée des femmes dans cette révolution est un phénomène de masse. Cela donne à la Commune sa véritable dimension populaire (3). C'est un engagement total. Dès le 3 avril, les femmes veulent marcher sur Versailles. Elles sont 600 place de la Concorde réclamant des armes. 700 les rejoignent au pont de Grenelle. La sortie n'a pas lieu mais, devant une telle détermination, la nécessité de s'organiser s'impose. Le 11 avril, « l'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés » est créée. Deux femmes se distinguent dans la direction et l'organisation de cette association : Nathalie Le Mel et Élisabeth Dmitrieff.

Elisabeth Tomanovskaïa dite Dmitrieff (1850 - entre 1910 et 1918)Élisabeth Dmitrieff, née en 1850, jeune aristocrate russe, est la correspondante à Paris de Karl Marx. Remarquable organisatrice, elle est à I'origine de la mise en place de structures qui feront leurs preuves durant la Commune.

Au niveau parisien, le comité central de l'Union des femmes compte une représentante par arrondissement. Une commission exécutive est composée, elle comprend 7 membres avec un bureau. Dans la pagaille qui règne durant cette période, on ne peut que souligner l'exploit ! L'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés est le premier mouvement de masse des femmes. Grâce à cette association, la bourgeoisie ne peut les récupérer comme elle tente de le faire en mettant en place une association à but uniquement caritatif.

Statuts de l'Union des Femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés    Statuts de l'Union des Femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés

À travers I'Union des femmes, beaucoup de revendication sont concrétisées. En avance sur leur temps, certaines pourraient être reprises aujourd'hui, comme l'égalité des salaires entre hommes et femmes - nous en sommes encore à 23 % d'écart -, la scolarisation pour les filles (car en 1867 , 41 % d'entre elles ne savent même pas signer de leur nom, contre 25 % des garçons), la formation professionnelle - aujourd'hui on n'interdit plus aux filles certains métiers mais on les décourage en disant qu'il n'y a pas de débouchés pour elles -, l'installation de crèches - une revendication largement mise sous le boisseau actuellement. Elles obtiennent l'aide aux mères non mariées pour les empêcher de sombrer dans la prostitution. Elles gagnent aussi le paiement d'une pension aux veuves de gardes nationaux, qu'elles soient mariées ou non, ainsi qu'à leurs enfants légitimes ou naturels - il n'y a pas si longtemps que I'union libre et les droits des enfants naturels sont reconnus.

Affiche de la Commune de Paris n° 342 du 18 mai 1871 - Signature de FrankelElles veulent participer à tous les clubs, y compris ceux jusque-là réservés aux hommes. Elles organisent le ravitaillement, la tenue des ambulances, droit qui leur est enfin accordé... Composée de beaucoup d'ouvrières, l'Union des femmes pour la défense de Paris a mené un combat important contre le chômage en organisant des ateliers coopératifs sous forme d'autogestion. Dans ces ateliers, elles ont appliqué l'égalité des salaires.

Dans le même temps, l'Union des femmes pour la défense de Paris appelle les femmes à défendre la Commune. Le 11 avril, elle lance un appel aux citoyennes : « Nos ennemis ce sont les privilégiés de I'ordre social actuel, tous ceux qui ont vécu de nos sueurs, qui toujours se sont engraissés de nos misères... ». D'autres appels suivront pour l’organisation des salariées, comme celui du 17 mai (quelques jours avant la Semaine sanglante) pour envoyer des déléguées à la Chambre fédérale des travailleuses qui se formait. Le texte est signé du ministre du Travail Léo Frankel et des sept dirigeantes de l'Union des femmes. C'est dire l'importance qu'elles ont prise.

 

L’engagement de toutes

Les ouvrières sont d'actives partisanes de la Commune, elles s'engagent nombreuses dans ce combat politique… mais pas seulement elles. D'autres catégories de femmes, des commerçantes, des artistes comme Madame Agar de la Comédie française ou la chanteuse « la Bordas » comme on l'appelle, ne ménagent pas leur peine. Elles sont de toutes les manifestations.

Maxime Vuillaume (4), journaliste en 1871, raconte dans son ouvrage Les Cahiers rouges :

« Le rideau se lève. Sur la scène une forte femme. Péplum blanc traînant derrière elle.

Portrait de Rosa Bordas (1840-1901), chanteuse patriotique au Conservatoire parisien - photographie Émile Robert (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)Ceinture rouge à la taille. On trépigne. On bat des mains. La femme chante, son nom vole sur les banquettes. C'est la Bordas... Au refrain c'est le délire. Toute la salle a repris en chœur : c'est la canaille et bien j’en suis ! » Rosalie Bordas s'est rendue populaire avec cette chanson écrite par Alexis Bouvier au lendemain de l'assassinat du journaliste Victor Noir (5) par le prince Pierre Bonaparte.

Madame Agar (1832-1891), née Marie-Léonie Charvier, comédienne, - Photographie Pierre Lanith Petit (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)La comédienne Agar, sociétaire de la Comédie française, survivra à la Commune et connaîtra, malgré son talent, la répression. Plus aucun contrat ne lui sera accordé et elle mourra dans la misère.

Toutes ces femmes luttent contre d'immenses préjugés entretenus dans le mouvement révolutionnaire, encore sous I'influence de Proudhon, remarquable théoricien contre la propriété privée mais, reflet de son temps, partisan acharné de la femme au foyer et sans droits. Il n'est qu'à citer quelques passages de ses ouvrages pour s'en rendre compte : « capable jusqu'à un certain point d'appréhender une vérité trouvée, elle [la femme] n'est douée d'aucune initiative [...] son intelligence ne lui fait point signe à elle-même [...] et sans l'homme qui lui sert de révélateur et de verbe, elle ne sortirait pas de l'état bestial ».

Autre citation pseudo-scientifique : « La femme est inférieure à l'homme par la conscience autant que par la puissance intellectuelle et la force musculaire [...] Elle est à I'homme comme 3 x 3 x 3 est à 2 x 2 x 2, soit 27 à 8 ».

Léodile Champseix dite André Léo (1824-1900)André Léo, journaliste et écrivaine de talent, n'a besoin de personne pour lui dicter ce qu'elle doit dire, faire et penser. Son ouvrage La femme et les mœurs publié avant la Commune démonte point par point les théories de Proudhon. C'est un véritable réquisitoire contre l'ordre patriarcal.

Elle a à son actif un grand nombre d'ouvrages et de romans. Elle aurait dû connaître une renommée plus grande mais, c'est une femme, et de plus, une partisane de la Commune. C'est à travers le journal La Sociale, dans lequel elle écrit, que l'on retrouve les moments importants de l’Union des femmes pour la défense de Paris. Le 11 avril, elle publie les statuts de l’Union des femmes et dans le numéro du 6 mai 1871, elle se plaint de l'accueil peu aimable que des officiers ont réservé à des ambulancières de la Commune. Rossel répond personnellement au « citoyen André Léo » pour s'indigner du rejet de ces « dévouements qui restent inutiles ». Dans une lettre du 9 mai, André Léo le remercie de son attitude envers les femmes.

 

Les barricades

À partir du 21 mai, les troupes versaillaises entrent dans Paris. C'est le début de la semaine sanglante !

André Léo écrit que plusieurs milliers de femmes participent à la lutte sur les barricades. Elle-même est aux Batignolles. Louise Michel et Marguerite Diblanc sont à la barricade de la Chaussée-Clignancourt. Victorine Rouchy du bataillon des Turcos et Léontine Suetens, cantinière au 135e bataillon, sont avec Élisabeth Retiffe et Joséphine Marchais sur la barricade de la rue de Lille. Marguerite Lachaise, cantinière au 66e qui a fait le coup de feu dans la plaine de Châtillon, Eulalie Papavoine qui a combattu à Neuilly, Issy, Vanves et Levallois, sont elles aussi rue de Lille. Madame David est à la porte Maillot.

Une barricade de femmes au faubourg Rochechouard  - Dessin à l’encre brune, rehaussé de gouache par Alexandre Dupendant (Musée d'Art et d'Histoire Paul Éluard)

Jusqu'au dernier jour de la Commune, les femmes se battent. Ladoïjka Kawecka, dirigeante du Club d'Arras, participe à la défense de la gare Montparnasse ; Marie Chiffon, combattante de 1848, est sur la barricade du Panthéon.

Selon Lissagaray, 120 femmes environ participent à la barricade de la place Blanche. Cinquante sont sous la direction de Nathalie Le Mel place Pigalle. Benoît Malon et Louise Michel avancent le chiffre de 10 000 femmes qui combattirent durant la semaine sanglante (vérification évidemment fort difficile à faire).

Barricade tenue par les femmes par Pellicer

Ces femmes savent pertinemment que la partie est perdue. Elles ne fuient pas, écrivant ainsi une page héroïque que l'on voudrait parfois, dans certains milieux, nier, tant cela va à l'encontre, même encore aujourd'hui, des idées reçues. Elles se sont battues comme les hommes et durant la semaine sanglante les Versaillais sont surpris et furieux de trouver des barricades défendues par des femmes. La bataille fait rage dans Paris.

 

La répression

Communarde prisonnière - Illustrated London News du 24 juin 1871La répression est terrible pour elles. Elles sont, pour un grand nombre, fusillées sur les barricades mêmes. De Villiers, un Versaillais, écrit à propos d'une des barricades qu'il situe boulevard Voltaire (il s'agit plutôt, très certainement, de la barricade construite par les femmes rue du Faubourg-Saint-Martin, près de la mairie du Xe où elles avaient leur siège) : « un grand nombre de femmes (52 ? ) prises les armes à la main furent sur-le-champs fusillées ».

Plus de 1 000 selon l'enquête parlementaire sur l'insurrection du 18 mars - rapport présenté par le capitaine Briot (6) - furent arrêtées et comparurent devant le 4e conseil de guerre. Et parce que Paris s'enflamme pour se défendre, elles sont appelées les « pélroleuses » par les Versaillais. Le procès qui porte ce nom se solde par des condamnations à mort. Mais personne n'a vu ces femmes allumer les incendies et les peines sont commuées en perpétuité.

410 communards dont 29 femmes sont condamnés aux travaux forcés. 20 à la déportation dans une enceinte fortifiée, 16 à la déportation simple.

Céleste Hardouin (1832-1904) - L’Illustration du 14 octobre 1876, dessin de Auguste Lançon.Une institutrice relate son séjour carcéral dans ce lieu particulièrement humide et nauséabond, situé au Grenier des casernes des Grandes Écuries de Versailles. Elle y expose les conditions de détention déplorables et les sévices contre les détenus. Les femmes pouvaient être suspendues aux poutres du grenier pour être fouettées en cas de rébellion.
Céleste Hardouin née Toulmé est née le 12 Juillet 1832 à Bréhémont (Indre et Loire) Elle est institutrice à l’école 7 rue des Moulins dans le 18ème arrondissement de Paris. Elle et arrêtée le 7 juillet 1871, dans sa classe, pour le simple fait qu’elle a fréquenté le Club de la Révolution sociale en l’Eglise Saint- Michel des Batignolles durant la Commune. Arrêtée sur dénonciation elle est envoyée à la prison des Chantiers à Versailles.
Louise Michel en parle dans ses mémoires soulignant qu’elle ne dit rien de son séjour à Versailles car, dit- elle « Madame Hardoin écrira sur cet emprisonnement » . Effectivement en 1879, Madame Hardoin dépose à la BNF ce petit ouvrage si riche d’enseignements sur les conditions ignobles de détention des communardes entassées dans un grenier de la prison des Chantiers et subissant la haine des matons. (7)

Pour donner quelques chiffres, en tenant compte selon le rapport Appert (8) de l'ensemble des jugements, on peut dire que sur l3 450 condamnations, il y eut 158 femmes et 62 enfants. À la rudesse de la peine, on ajoutait l'infamie puisque les femmes étaient souvent accusées de vol ou de prostitution, y compris avec les Prussiens.

Nathalie Le Mel (1826-1921)Nathalie Le Mel et Louise Michel sont condamnées à la déportation en enceinte fortifiée. Comme Louise Michel lors de son procès, Nathalie Le Mel prend toutes ses responsabilités et explique tout : la société coopérative La Marmite, son rôle dirigeant à I'Union des femmes, sa participation aux barricades. Aussi, quand le président du tribunal lui demande de s'expliquer sur son rôle lors de l'arrivée des troupes versaillaises, elle répond : « nous sommes allées sur les barricades au nombre de 50 ou 60 femmes. Nous avons été envoyées par la Commune aux Batignolles, puis à la barrière Pigalle ». Elle affirme encore sa participation au comité central de I'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés.

Comme Louise Michel, elle se fâche lorsqu'elle apprend que des amies bien intentionnées ont demandé pour elle, lors de son incarcération, un recours en grâce, elle n'en veut pas, elle assume. Les condamnées sont incarcérées à la prison d'Auberive (Haute-Mame). Elles seront ensuite transportées à Langres où une voiture cellulaire les conduira jusqu'au port de La Rochelle pour l'embarquement le 28 août sur la frégate La Virginie. C'est en traversant Langres qu'elles eurent I'occasion de voir un groupe d'ouvriers, sortis de leur atelier, enlever leur casquette pour les saluer. À bord de La Virginie, elles sont l8 enfermées dans des cages. Louise Michel, qui contrairement à Nathalie Le Mel, écrivit et heureusement beaucoup, a dressé la liste des captives. Le voyage vers les bagnes de Nouvelle-Calédonie dure 120 jours !

Dessin de Louise Michel " Aux dix sous du jour de l'an "

En déportation, les listes qui comportent des représailles indiquent toujours en no 1 Louise Michel, en no 2 Nathalie Le Mel. Toujours elles résistèrent !

Durant leur déportation, et ce n'est pas le cas de tous les communards loin s'en faut, elles prennent le parti des révoltés kanaks qui luttent contre la colonisation française.

 

La Commune : comme une étoile au firmament

Comment citer toutes ces femmes qui ont donné leur temps et souvent leur vie à la Commune ! Des milliers, inconnues, mortes au combat, raflées, outragées et fusillées sans jugement. Le millier d'emprisonnées... il y en a tant ! Sophie Poirier, Mesdames Collin, Chiffon, Papavoine, Taillefer, Gorget, considérées lors de leur déportation comme fortes têtes, quel courage elles ont eu ces faibles femmes ! Parfois elles sont déportées avec leurs enfants, quelle douleur cela devait être ! Quelques-unes seulement comme André Léo, Paule Mink, Élisabeth Dmitrieff, réussirent à échapper aux représailles, mais durent s'enfuir.

Elles n'ont pas lutté pour rien. Dès 1879, 30 000 personnes se réunissent à Chicago pour honorer la Commune. Le Mur des fédérés est fleuri chaque année. Pour toutes les grandes luttes de libération des peuples, en France, mais aussi dans le monde, c'est une référence.

La prison des Chantiers, le 15 août 1871. Photomontage de E. Appert. Louise Michel est à droite, debout, les bras croisés.

La Commune et ses organisations ont beaucoup œuvré pour que les femmes prennent leur place dans les luttes, dans la société, pour une réelle égalité. Les femmes, dans un contexte pourtant difficile, bousculant bien des idées reçues, avaient commencé à mettre en place une autre façon de faire de la politique pour donner à la démocratie des chances de réussite.

Aujourd'hui encore le droit des femmes est bafoué, remis en question à travers l'intolérance religieuse, à travers I'exploitation capitaliste, les violences faites aux femmes, et la lutte n'est pas terminée. Les organisations féministes, héritières de la Commune, ont encore du pain sur la planche. Il est urgent de mettre en place l'égalité entre hommes et femmes, condition d'une véritable démocratie car comme l'écrit Louise Michel dans ses mémoires, « si l'égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine ».

 

Claudine REY

Article paru dans la revue d’histoire populaire Gavroche N° 151 du 3ème trimestre 2007

Gavroche est une revue d'histoire populaire trimestrielle créée en 1981. La revue a cessé d'être publiée depuis le numéro 166 d'avril-juin 2011. La totalité de la revue Gavroche a été mise en ligne sur le site http://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique263

(1) André Léo : nom d'écrivaine de Léodile Béra, femme Champseix. André et Léo sont les prénons de ses jumeaux. Lire l'article de Inge Tryml sur André Léo https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/les-femmes-de-la-commune/998-une-grande-figure-meconnue-andre-leo-1824-1900-sous-l-empire-et-sous-la-commune-3

(2) Prosper Olivier Lissagaray : auteur de L'Histoire de la Commune de Paris (1871). Journaliste, acteur et témoin de la Commune. Dans sa préface de I 876, il décrit la Commune comme « la plus grande marée du siècle ».

(3) Voir la brochure La Commune : l'action des femmes éditée par les Amis de la Commune de Paris - 1871.

(4) Maxime Vuillaume (1846-1926) Journaliste fondateur avec Humbert et Vermersch du quotidien Le Père Duchêne

(5) Victor Noir : assassiné le 10 janvier 1870. Voir au cimetière du Père-Lachaise son gisant sculpté par Dalou.

(6) Briot : capitaine versaillais auteur d'une enquête parlementaire sur le rôle des femmes durant la Commune.

(7) Madame C. Hardouin, La détenue de Versailles en 1871 (réimpression de l’original publié en 1879 - Ce document unique est édité depuis 2005 par les Amies et amis de la Commune de Paris.) À lire ici https://gallica.bnf.fr/ark

(8) Félix-Antoine Appert : général responsable des prisons et camps versaillais. Auteur d'un célèbre rapport présenté à l'Assemblée nationale sur l'insurrection parisienne à la demande de Mac Mahon (juillet 1875).