À l’arrivée de La Loire à Brest, le 5 mars 1880, la presse ne fit guère écho à la protestation formée par quelques amnis­tiés quant au traitement que leur aurait infligé durant la traversée le capi­taine de vaisseau Ducrest de Villeneuve ; le beau-frère de Jules Verne en fut le premier sur­pris, persuadé qu’ils avaient quitté

« le bâti­ment sans avoir d’autres griefs à articuler que la fatigue inhérente à un si long voyage accompli dans des conditions où le bien-être était forcé­ment très restreint ».

En revanche, les journa­listes, présents lors du rapatriement des 295 déportés, ne s’intéressèrent qu’au sort de l’un d’entre eux qui, à peine débarqué, fut écroué à la maison d’arrêt de la ville portuaire ; il ne la quitta que pour être mis à la disposition du procureur de la République à Paris.

LE BÉNÉFICE D’UNE GRÂCE POLITIQUE

Jugé « coupable, dans un mouvement insur­rectionnel, d’avoir porté des armes dont il a fait usage, étant revêtu d’un uniforme militaire », Clodion Gilbert avait été condamné par le 16e conseil de guerre, le 25 avril 1872, à la peine de la déportation en enceinte fortifiée. Il s’était engagé dans le corps franc des éclai­reurs Bergeret, et les galons de sergent lui furent immédiatement accordés car il avait appartenu, de 1863 à 1868, au 1er régiment d’infanterie de marine.

Devant ses juges, il ne dissimula pas avoir pris part à des engagements à Passy, puis à Auteuil, et enfin dans les rues de la capitale, et y avoir fait le coup de feu, mais il n’eut pas à répondre de l’incendie du palais des Tuileries, le 24 mai. Ce même jour, il avait été arrêté comme « réactionnaire pour quelques paroles prononcées contre la Commune », et conduit à la prison de la Roquette. Il en sortit le 27, mis en liberté par ceux-là mêmes qui l’avaient emprisonné, mais, le lendemain, ce furent les versaillais qui l’incarcérèrent à Satory.

Un an et demi après, le 11 novembre 1872, il débarquait à la presqu’île Ducos, mais il atten­dit le 22 mai 1878, pour solliciter « la remise entière de [sa] peine, avec condition de résider dans la colonie » ; il annonçait qu’il n’y serait point « un sujet de trouble », « promettant sin­cèrement de ne jamais plus [s]’occuper de poli­tique ». Sa requête fut appuyée par l’adminis­tration pénitentiaire qui salua sa parfaite conduite, son attitude respectueuse et le soin qu’il portait à sa concession. Proposé pour une commutation en déportation simple, il n’eut pas à rejoindre l’île des Pins car il fut gracié le 17 mai 1879, mais, au lieu de jouir de sa liberté en Nouvelle-Calédonie, il partit pour la métropole le 1er novembre. Il n’ignorait pas le sort qui lui était réservé…

LE STIGMATE DU PASSÉ

Quoique la traversée fût bien longue, puisqu’elle dura 125 jours, ce passager ne pou­vait espérer que la marche de La Loire, vais­seau-transport à voiles, lui permît de bénéfi­cier d’une prescription de droit commun. Ce n’est, en effet, qu’en septembre 1880 que l’écoulement d’un délai de dix ans aurait pu entraîner l’extinction de l’action publique contre l’infortuné Gilbert, et rendre de ce fait toute poursuite impossible. Son aventure avait fait quelque bruit en 1870. Il avait vingt-sept ans, elle en avait dix-neuf ; ils s’entrevoyaient quotidiennement dans le quartier du Palais-Royal où les appelait leur travail, elle comme brodeuse, lui comme photographe, depuis qu’il s’était fixé à Paris après avoir obtenu, en 1868, un congé renouvelable. L’amourette prit corps, et, quand Gabrielle se fut convaincue de la réciprocité de leurs sentiments, elle présenta Clodion à ses parents. Il ne fut pas accepté : M. Pierre Cuvillier, inspecteur de police, était un ardent bonapartiste ; le soupirant était un républicain convaincu. Ce dissentiment poli­tique fut-il le motif ou le prétexte de la rup­ture ? Quoi qu’il en soit, les deux jeunes gens s’enfuirent et allèrent abriter leur amour dans une guinguette du Plessis-Piquet. Le 11 jan­vier 1870, ils résolurent de mourir ensemble. Une première tentative de suicide par l’absorp­tion d’une infusion d’allumettes échoua, et il fut décidé que le jeune homme tuerait sa maî­tresse d’une balle au coeur et se ferait ensuite sauter la cervelle. La main du jeune homme trembla au moment de l’exécution du projet, et il ne réussit qu’à blesser sa compagne et à se blesser lui-même. Prévenu de « tentative d’ho­micide et de détournement de mineure », Gilbert allait passer en jugement quand survint la guerre et, après elle, la Commune dans laquelle il fut englobé. Il aurait d’abord dû être placé sous le coup de la loi du 10 août 1870, qui rappelait sous les drapeaux tous les anciens militaires congédiés, mais, à sa sortie de l’hôpital Cochin, il avait été emprisonné le 8 août. Relaxé sur parole dans le courant du mois de septembre, il s’engagea dans le corps des francs-tireurs pendant le premier siège et se constitua de nouveau prisonnier à la Conciergerie vers le 25 février 1871. Il allait être mis en jugement quand les événements du 18 mars retardèrent les opérations de la jus­tice ; Gilbert resta donc en prison jusqu’au 15 avril, jour où les Fédérés lui rendirent la liberté. C’est le lendemain, par conviction autant que par reconnaissance, qu’il s’engagea dans les rangs des insurgés.

Appareil photo vers 1870

UN SORT INCERTAIN

Amnistié pour délit politique, Clodion Gilbert savait que le service de la déportation était informé de son passé : son registre de matri­cule porte que, dans le cas où il « serait jamais mis en liberté pour une cause quelconque, il aurait à purger la poursuite dont il est l’objet », et que « des mesures devraient être prises pour qu’il fût, aussitôt à son arrivée dans la métro­pole, remis entre les mains de la justice », à la suite de l’arrêt de la Cour de Paris du 12 sep­tembre 1870. Sur le quai de Brest, des agents furent chargés de lui rappeler que son « crime » n’avait pas reçu son expiation. Son dossier n’avait pu être retrouvé ni au tribunal de première instance de la Seine ni au service central de la justice militaire, mais l’arrêt du renvoi aux assises était conservé dans un registre de la chambre des mises en accusa­tion, et la liste des témoins entendus au cours de l’instruction avait été retrouvée. On put ainsi reconstituer l’instruction dirigée, dix ans plus tôt, contre l’ancien photographe, et une double accusation pesait sur lui qui, à la Conciergerie, attendait son procès : détourne­ment de mineure et tentative de meurtre.

Cette histoire romanesque, remettant brus­quement en présence l’un de l’autre l’amnistié et sa compagne, ne pouvait qu’exciter l’intérêt des lecteurs : il se trouva des journaux pour divulguer le patronyme de l’héroïne, qui « avait effacé le passé par la dignité d’une vie sans reproche », et même celui de son mari, mani­festant élégamment le souci de lui épargner une « foudroyante révélation » ! Gabrielle avait, en effet, épousé, en 1875, Charles Forterre, un pharmacien. Les magistrats, quant à eux, usè­rent de plus de ménagements, la mandant secrètement au parquet. La Cour d’appel de Paris, assurée que l’inculpé serait acquitté et la jeune femme déshonorée lors du procès d’as­sises, décida d’abandonner l’affaire et ordonna la mise en liberté immédiate de Gilbert. « Si le compte-rendu y avait perdu, la morale y avait gagné », en conclut la presse. Il n’y eut que Le Gaulois, qui d’ailleurs se trompa sur l’identité de Gabrielle, pour suggérer que « l’on avait voulu faire une concession à la presse radicale », laquelle s’était « vivement émue de ces pour­suites tardives ».

Peu après son élargissement, Gilbert reçut et signa son certificat de libération le 21 avril 1880, et, le 4 août suivant, sa présence est signalée à l’arrivée des rapatriés du Tage à la gare Montparnasse. Son nom ne figurant dans aucun annuaire du commerce, nous perdons ensuite sa trace jusqu’à son décès, le 4 mai 1893, à l’hôpital de la Conception de Marseille, où Rimbaud avait rendu l’âme. L’acte, d’une rare concision, se contente de rappeler qu’il était né à Laon cinquante ans plus tôt. C’est, en effet, le 14 novembre 1842, que ses parents, Eugène, maçon, et Célinie Parmentier, donnèrent à celui qui fut classé parmi les « idolâtres » (adorateurs d’une idée, qualifica­tion attribuée aux sans-religion par l’adminis­tration pénitentiaire) en Nouvelle-Calédonie, le nom d’un souverain honoré par les Francs avant leur conversion au christianisme.

YANNICK LAGEAT

 

Sources :

S.H.D., 8 J 383 ;

A.N., BB/24/831 ;

A.N.O.M., COL H 82 ;

A.D. de l’Aisne, des Bouches-du-Rhône et de la Seine. Le Gaulois, 15 avril 1880 ;

Le Petit Journal, 13, 14 et 17 avril 1880 ; Le Petit Parisien, 17 avril 1880 ;

Le Temps, 15 avril 1880 ; La France, 16 avril 1880 ;

Le Rappel, 7 et 9 mars 1880, 16 et 18 avril 1880 ;

La Petite Presse, 17 avril 1880 ;

L’Union républicaine du Finistère, 6 mars 1880.

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