Dans la ceinture des 16 forts construits sous l’impulsion d’Adolphe Thiers en 1841-1848, il y a un point faible : une faille entre le Fort d’Issy et le Mont Valérien. Les prussiens le savent qui s’acharnent sur lui en lui envoyant plus de 18 000 obus de 100 kg entre le 5 et le 28 janvier 1871. Dès ce moment le Fort est extrêmement abimé.

Plan du Fort d'Issy

Les fédérés s’emparent du Fort d’Issy les 19 et 20 mars. C’est le verrou stratégique pour la défense de Paris face aux Versaillais. La bataille va durer 41 jours, avec une intensité maximum entre le 25 avril et le 9 mai. Le25 avril la division de réserve du général Faron (20 000 hommes) commence l'assaut. En face les fédérés ne sont que 600 hommes (qui ne seront pratiquement jamais remplacés) avec une cinquantaine de canons.

Affiche de la Commune de Paris N° 221 du 28 avril 1871 - Délégué à la guerre CluseretLa défense du Fort sera véritablement héroïque. Subissant un bombardement terrible et après avoir repoussé durant trois jours toutes les attaques, les Fédérés décident brusquement dans la nuit du 29 au 30 avril de se replier parce qu’ils ne recevaient ni ordre ni relève. La nouvelle du repli fait scandale et la désorganisation de la défense apparaît en pleine lumière : Cluseret y perdra ses fonctions de délégué à la guerre et sera remplacé par Rossel. Le  Comité de salut public sera créé dès le 1er mai.

Dès la matinée du 30 avril, La Cecilia et Cluseret réoccupent les lieux avec quelques compagnies, les versaillais ne s’étant même pas aperçus de la fuite des défenseurs.

De nombreuses femmes ont participé à la bataille du Fort d’Issy : Louise Michel y a combattu, Victorine Brocher y fut cantinière et Alix Payen ambulancière. Leurs témoignages sont souvent bouleversants.

Victorine Brocher :

Victorine Brocher née Malenfant (1839-1921)« Il était […] minuit [le 30 avril au soir]. Nous frappâmes à la porte de l’asile, on nous ouvrit avec assez de difficulté; enfin nous entrâmes, dans une grande salle il y avait des lits sur lesquels nos blessés gisaient; plusieurs avaient déjà succombé, d’autres avaient des mouvements étranges, un autre avait reçu une balle entre les deux yeux, il n’avait pas repris connaissance, tout son corps était inerte, il avait la tête tout enveloppée de ouate, ses yeux seuls semblaient vivre, ils faisaient un mouvement continuel, c’était pénible à voir; ils étaient tous horriblement blessés; ceux qui avaient leur connaissance paraissaient heureux de nous voir, mais ils savaient qu’ils étaient perdus; malgré cela ils n’étaient pas tristes, ils acceptaient stoïquement la fin de leur existence, ils considéraient que c’était un sacrifice naturel, offert à la liberté. Nous étions vraiment plus tristes qu’eux. Lorsque nous les quittâmes, ils nous serrèrent la main bien affectueusement, je leur dis au revoir.

Non, pas au revoir, c’est adieu qu’il faut dire, il y a encore loin d’ici au lever du soleil. Alors nous aurons cessé de vivre, nous mourons avec confiance dans l’avenir, nous mourons heureux ! Rappelez-vous, petite sœur, que les balles mâchées ne pardonnent pas.
— Dans la matinée nous reviendrons, leur dis-je, puis nous les quittâmes. » …

« Dans la matinée du 1er mai, nous sommes allés avec le capitaine Letoux et le sergent Louvel à l’ambulance pour voir nos camarades. En arrivant, on nous apprit que pas un seul n’avait survécu, ils étaient tous morts dans la nuit. Nous allâmes dans la salle, tous ces pauvres amis semblaient dormir. Quelle sinistre vision! Vivrais-je cent ans que je ne pourrais oublier cette effroyable hécatombe.

Nous avons eu 72 hommes hors de combat, ils étaient tous morts. »

Intérieur du Fort militaire d'Issy, Issy-Les-Moulineaux - Photographie Jean Andrieu (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)Le Fort résiste héroïquement jusqu’au 8 mai, sous l’autorité du commandant Julien, chef du 141e bataillon de la Garde nationale et de l’ingénieur Rist.


Voici quelques extraits de leur journal :

4 mai :

« … Les fourgons n’arrivent plus ; les vivres sont rares et les obus de 7, nos meilleures pièces, vont manquer. Les renforts promis tous les jours ne se montrent pas… Nos ambulances sont combles ; la prison et le corridor qui y conduit sont bourrés de cadavres ; il y en a plus de trois cents…  »

5 mai :

« … Le feu de l’ennemi ne cesse pas une minute… ; Les Enfants perdus qui servent les pièces du bastion 5 perdent beaucoup de monde ; ils restent solides à leur poste. Il y a maintenant, dans les cachots, des cadavres jusqu’à deux mètres de hauteur… »

6 mai :

« … La batterie de Fleury nous envoie régulièrement ses six coups toutes les cinq minutes. On vient d’apporter à l’ambulance une canonnière qui a reçu une balle dans le côté gauche de l’aine. Depuis quatre jours, il y a trois femmes qui vont au plus fort du feu relever les blessés. Celle-ci se meurt et nous recommande ses deux petits enfants. Plus de vivres. Nous ne mangeons que du cheval. Le soir le rempart est intenable… »

7 mai :

«  … Nous recevons jusqu’à dix obus par minute. Les remparts sont totalement à découvert. Toutes les pièces, sauf deux ou trois, sont démontées… Il y a trente cadavres de plus… »

Fort d Issy - Hors de Combat, gravure sur bois (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

L’évacuation définitive aura lieu le 8 mai à partir de 19h sous l’autorité de Maxime Lisbonne

Lissagaray :

« [Le Fort] râlait depuis le matin.
Tout homme qui apparaissait aux pièces était mort.
Sur le soir, les officiers se réunirent et reconnurent qu’on ne pouvait tenir ; leurs hommes chassés de tous côtés par les obus se massaient sous la voute d’entrée ; un obus du Moulin-de-Pierre tomba au milieu et en tua seize. Rist, Julien et plusieurs qui voulaient, malgré tout, s’obstiner dans ces débris, furent forcés de céder. Vers sept heures, l’évacuation commença. Le commandant Lisbonne, d’une grande bravoure, protégea la retraite qui se fit au milieu des balles. »

Maxime Lisbonne va se battre héroïquement rue par rue au travers d’Issy-les-Moulineaux, jusqu’à la barricade de la Porte de Versailles. La moitié des maisons isséennes ont été touchées. Les versaillais ont 300 soldats tués et 2000 blessés.

Rossel donne sa démission.

Plaque actuellement située à l’entrée du Fort d’Issy les Moulineaux.

 

Pour en savoir plus :

Lissagaray (Prosper-Olivier)Histoire de la Commune de 1871, (édition de 1896), La Découverte (1990).

Brocher (Victorine), Souvenirs d’une morte vivante Une femme dans la Commune de 1871, Libertalia (2017), Libertalia (2017).

Payen (Alix)C’est la nuit surtout que le combat devient furieux Une ambulancière de la Commune, Écrits rassemblés et présentés par Michèle Audin, Libertalia (2020).

Les articles de Michèle Audin sur le Fort d’Issy : https://macommunedeparis.com/?s=fort+d%27issy

Sur notre site :

https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/parimoine/des-lieux-de-la-commune/418-le-fort-d-issy-les-moulineaux

Un site consacré à la bataille du Fort d’Issy :

https://fortdissy.info/la-bataille-du-fort-dissy

Et pour sourire un peu, la Mairie d’Issy les Moulineaux a demandé, en avril 2021, à l’historien médiatique monarchiste STEPHANE BERN de raconter la bataille d’Issy :

https://www.youtube.com/watch?v=T_nb5Gtl0ag

 

 

DRAPEAU ROUGE À VIERZON LE 8 MAI 1871

Notre point de départ, c’est un petit événement (à l’aune de la Commune, bien entendu), qui s’est déroulé dans un petit temps, en un petit lieu, sur lequel, quiconque s’avisant de le découvrir en consultant le Maitron à partir d’un des trois noms suivants, ne manquerait sans doute pas de s’interroger :

« Le 8 mai 1871, Moreau, Rouvet et Sabard arborèrent un drapeau rouge à Vierzon (Cher). La Cour d’assises de Bourges les condamna le 8 juillet suivant à des peines de prison : Moreau, six mois, Rouvet, deux mois, Sabard, trois mois. Moreau avait été antérieurement condamné « à plus d’un an d’emprisonnement » pour vol. »

Carte de France  - 1871

Seule une contextualisation (forcément sommaire ici) permet d’en deviner, à défaut d’en prouver, la réelle portée. Au début de la réflexion, les hypothèses sont simples, articulées sur quelques combinaisons elles aussi volontairement simplifiées : des héros locaux / des excentriques / des plaisantins… ; dans un contexte populaire : solidaire / indifférent / hostile… ; courant le risque d’une répression : nulle / modérée / sévère / violente… . Cette permanence de symboles révolutionnaires dans l’espace public, pas toujours faciles à interpréter, ne date pas de là. Michel Pigenet en relève plusieurs, particulièrement éclairants, dès le lendemain de la répression brutale de 1851. (OC) Une première connaissance du contexte permet d’affiner ces hypothèses. Récemment (le 2 mai 2021) fut chroniqué ici même un fait semblable, constaté à Varilhes (Ariège). On n’est pas étonné : dans ce département, contre le code forestier, la « guerre des Demoiselles », commencée autour de 1830 et prolongée jusqu’après la Commune, donne le ton. D’autres indices parmi tant d’autres : face aux grottes de Lombrives, sur la commune d’Ussat, le touriste aperçoit une maison désaffectée au pignon orné d’un énorme « Vive la Commune » ; à Castelnau-Durban, la mairie affiche d’une façon originale, sinon unique, « ÉCOLE / PUBLIQUE / LAÏQUE » ; actuellement, deux députés sur trois sont de la France Insoumise…

Dans le Cher, pas davantage d’étonnement à avoir. Si on ne sait rien des engagements politiques réels de Moreau, Rouvet et Sabard, rien non plus ne permet de les minimiser a priori. Quant au contexte vierzonnais, il ne laisse guère de place au doute. Quatre maires communistes depuis la Libération jusqu’à aujourd’hui ; des figures locales illustres dès 1848 : Félix Pyat, Vierzonnais, mais aussi (la première) George Sand, Ferdinand Gambon… ; un nombre record de rues consacrées à des révolutionnaires (dont une quinzaine de communards : qui dit mieux ?) ; une ou plusieurs célébrations annuelles ininterrompues pour Edouard Vaillant, … voilà qui structure et oriente l’espace comme le temps. Sans remonter au déluge, voyons au Second Empire l’activité de la société républicaine (secrète par la force des choses et de la répression) : les Mariannes. Dans son livre Le Socialisme dans le Cher 1851-1921, Claude Pennetier intitule son premier chapitre : « Un milieu favorable à l’enracinement du socialisme ». (SC) A la fin de l’Empire, une nouvelle génération ouvrière prend le relais des anciens quarante-huitards. Pour une affiche séditieuse à Vierzon, le jeune Eugène Baudin, 16 ans, connaît, le 31 mai 1869, sa première arrestation. Michel Pigenet conclut : « Réputé pour son « mauvais esprit », Vierzon se classe maintenant dans la catégorie des localités « agitées ». Avant la fin de l’été 1969, la ville résonne de nouveaux cris séditieux. La « Marseillaise », les slogans républicains, les injures proférées à l’encontre de « Badinguet » jaillissent désormais lors des rassemblements les plus variés, tandis que des placards magnifient « l’ouvrier travailleur, productif, lui qui fait tout et qui produit tout. » (OC). La littérature clandestine, production locale ou venue d’ailleurs, est parfois étonnante par son aspect prophétique : « En juillet 1869, un habitant de Lunery laisse choir de son portefeuille une affiche datée du 24 juin 1868 et revendiquée par un certain "Comité Central d 'Action de la Commune Révolutionnaire de Paris". Le texte salue la naissance prochaine de la "République Démocratique, Sociale et Universelle". Un sabotier de Mareuil - Mollin - "émissaire des plus actifs du socialisme" est fortement suspecté d'avoir pris part à la distribution d'un texte sentant le soufre. Ici, une piste s'ouvre, menant, via Pyat, aux partisans de "l'action immédiate" contre le régime organisés à Londres au sein de "la Commune révolutionnaire" et qui seront parmi les premiers adhérents français de l'Association Internationale des Travailleurs. » (OC)

Pas étonnant, alors, qu’on observe en ces lieux un esprit de résistance dès la déclaration de guerre à la Prusse ; en témoigne l’héroïsme du capitaine Hector Touttain, cousin de Vaillant, dans toute la Sologne, entre le sud de Vierzon et le nord d’Orléans. Constatons une adhésion locale importante et spontanée à la République dès sa proclamation. Voilà qui justifie quelques petits zooms au passage.

Félix Pyat (1810-1889)

L'offensive allemande se prolonge jusqu'à Orléans qui est occupée par le général Von Thann le 11 octobre 1870. C'est l'Armée de la Loire qui va être chargée de barrer l'avancée de ces Ulhans. Elle a remplacé l'armée impériale dès Sedan. Elle était composée des Gardes mobiles des départements. Pour le Cher, elle porte le nom de « 19e régiment de Garde Nationale Mobile du Cher ». Sur les 6 000 hommes que comporte le régiment, 500 sont originaires de Vierzon, enrôlés essentiellement « pour la durée de la guerre » au lendemain de la prise d'Orléans par Von Thann. Très vite il ne s'agit même plus de délivrer Orléans (bataille de Juranville...), mais bien de revenir défendre le Cher, Bourges notamment. Vierzon doit alors devenir une place forte imprenable. Armand Bazille, petit neveu par alliance de Félix Pyat dont il diffuse les idées, entrepreneur porcelainier qui a tout vendu pour s’engager en politique, conseiller municipal républicain depuis 1855, fiché comme « l’agent le plus actif de l’Internationale », qui voulait proclamer la république à Vierzon dès le 16 août 1870 (SC), nommé maire de Vierzon après le 4 septembre en remplacement de l’ancien maire nommé par l’Empire, proclame :

« Vierzon par sa situation topographique, tête de ligne ferrée, placé sur le Cher, traversé par le canal du Centre, adossé à une vaste forêt, Vierzon, dernière clé de Bourges, du cœur de la patrie, devait être, était effectivement un des principaux objectifs de l'ennemi. On le savait, on s'y attendait. Aussi la municipalité constituée en comité de défense n'avait cessé de s'occuper des moyens de résistance aux envahisseurs, d'entretenir le sentiment public du vieux patriotisme vierzonnais. Des travaux défensifs avaient été établis […] qui pouvaient avec succès tenir l'ennemi en sérieux échec. La population, elle, veillait et se tenait prête... » (AL) « Bazile organise une sorte de petit gouvernement de salut public rayonnant sur les communes environnantes. Des armes sont distribuées aux ouvriers qui passent du pacifisme à un patriotisme ardent en réclamant la guerre à outrance. » (SC) « À  Vierzon, particulièrement menacée, la défense est organisée par les soins des deux municipalités de Vierzon-Ville et Vierzon-Village sous la direction du génie. […] En fait, les milieux officiels s'inquiètent d'une large mobilisation populaire. La préfecture prudente, la délégation de Tours du Gouvernement de défense nationale méfiante, n’envoient pas les soldats et les canons attendus. » (TL)

Les Ulhans sont annoncés aux portes du département le 6 décembre, à celles de Vierzon le lendemain. Le même jour, à 9h30, le conseil municipal de Bazille se saborde « ne voulant en aucune façon traiter avec l'ennemi ». Déçu, Bazille ordonne à la légion des francs-tireurs d'aller défendre Bourges et démissionne de ses fonctions. Au lendemain de l'entrée des Allemands à Vierzon, il écrira un court libelle : « Pourquoi cette persistante résolution à ne pas défendre le passage de Vierzon ? Pourquoi ce silence de la préfecture ? Pourquoi ce silence du gouvernement devant les dépêches si pressantes de la municipalité ?... » (AL) « Il n'aura pas de mots assez durs pour dénoncer les « nobles capitaines » incompétents, les prêtres « jetant l'outrage à la République et à son gouvernement », les préfets prompts à juger qu'il « faudrait bien que la nation s'inclinât », le mépris d'une « certaine bourgeoisie pour les francs-tireurs non écussonnés », « tous déclarant : Mieux les Prussiens que la République » ». (OC)

Le 8 décembre, ce sont quelques 400 cavaliers de la 6e division prussienne qui investissent Vierzon. Ils ont pour mission de couper les voies de communication (ils ont fait sauter le pont de chemin de fer sur le Cher). Ils ont pour mission également de faire des réquisitions en nature et de préparer le logement des 2 600 cavaliers qui suivent. Le Vieux Vierzon fut épargné : Les Ulhans refusaient de loger dans des rues trop étroites. Le 13 décembre (le pillage par cette avant-garde a duré 5 jours), apprenant qu'un escadron de chasseurs à cheval renforcé de francs-tireurs arrive de Bourges, les Prussiens battent en retraite et rallient le gros de leur armée. La lettre d’un particulier, publiée dans Le moniteur de l’Indre, porte ce témoignage :

« Enfin, le mardi 13, les Prussiens se disposent à partir. Au moment où ils allaient quitter la ville, l’arrière garde se retourne et se met sur la défensive, l’éveil d’un danger venait de leur être donné par quelques exclamations venues de la foule. En effet, ils s’étaient à peine engagés sur le pont du chemin de fer, que les hussards français parurent. Il y eut un échange de plusieurs coups de feu. On leur tua six ou huit hommes, et on fit prisonniers un nombre à peu près égal. Il est fâcheux que la foule n’ait pu contenir sa joie de voir arriver nos troupes, car sans l’alerte donnée par elle, l’avant-garde française eût pu s’emparer des cavaliers prussiens. »

Le lendemain, il est l'heure de faire les comptes des réquisitions allemandes. Et l’on s'aperçoit que la maison qui a le plus souffert (pécuniairement) est la maison Touttain distillateur : 1 200 litres de vin et 400 de champagne, sans oublier les liqueurs (sa liqueur la Berrichonne concurrençait alors la célèbre Chartreuse elle-même). (AL)

Édouard Vaillant (1840-1915)

Cet élan se trouve sensiblement brisé aux élections du 8 février 1871. Globalement, « le Cher s'est lui aussi prononcé pour la Paix » (SC) : moins d’un quart des votants pour la liste de gauche, dite « liste rouge ». Pendant tout ce temps, Vaillant est à Paris. Des hommes comme lui manquent à Vierzon pour organiser un mouvement après le 18 mars. On sait que le jour-même, il est à Bordeaux avec Blanqui et Tridon. Sur sa route vers Paris, il n’est pas impossible qu’il serait d’une réunion où porcelainiers et ouvriers se réunissent à quelque 200 autour d’Armand Bazille pour soutenir fermement le mouvement parisien. Cependant, les autorités ne se montrent pas particulièrement inquiètes. Le commissaire de police local, dans son rapport non daté, écrit : « Quelques jours après l’on constatait que beaucoup avaient quitté Vierzon pour se rendre à Paris. » Vaillant est de ceux-là. Reste Félix Pyat. Mais le rapport du 1er avril note : « On dit ce soir que M. Félix Pyat est à Vierzon et que demain la Commune sera proclamée. » Inutile frayeur provoquée chez le Préfet, et, dès le 2 avril, il convient de le rassurer au plus vite : « F. Pyat était effectivement venu à Vierzon, mais il avait pris un billet pour se rendre à Lébosse près d’Agen et il était parti de suite. » Quant aux intentions révolutionnaires des Vierzonnais à ce moment-là, elles ne paraissent pas inquiéter outre mesure l’homme de l’ordre : « J'ai vu M. le maire qui n'ajoute aucune foi à tous ces bruits. Il certifie que la population de Vierzon ne fera aucune démonstration dans le sens de la Commune, seulement il a la certitude que, si quelque coup d'état en faveur d'une monarchie se prononçait à la Chambre, Vierzon n'hésiterait pas à protester les armes à la main. » Le préfet n’apprécie guère que Bazille ait été déterminant dans le choix du nouveau maire, le « modéré » Charles Hurvoy, mais il s’entend beaucoup mieux avec ce dernier, dont le progressisme est purement « négatif », se bornant à n’être pas monarchiste, à ne pas faire explicitement allégeance au nouveau régime, à ne pas promettre de renfort de troupe comme on peut le faire ailleurs : « Elus par votre libre vote, nous devons rester étroitement unis de cœur et d'action pour épargner à la patrie de nouvelles douleurs et déjouer les plans fratricides des ennemis de la république. Citoyens, Confiance et union, c'est le salut. Comptez sur notre patriotisme comme nous faisons foi sur le vôtre, et si jamais on osait porter la main sur la république vous nous trouveriez prêts à marcher à votre tête pour défendre ce dépôt sacré. » Réponse du préfet qui ne s’y trompe pas à ce nouveau maire qui lui inspire une totale confiance : « Votre présence à la tête de la Municipalité de Vierzon est une garantie qu’elle sera préservée de toute insulte, mais si elle venait à être menacée je vous serais reconnaissant de vouloir m'en prévenir. »

Gare de Vierzon

Le « fait communard » important de cette période et de ce lieu, c’est lors de la nuit du Jeudi saint, la nuit du 5 avril 1871, à la gare de Vierzon, qu’on va le trouver. Armand Bazile, redevenu conseiller municipal, et Julien Porcher, futur communard, et (probablement) Hector Touttain, se mettent à la tête d’une manifestation de cent ou deux cents ouvriers qui tentent de bloquer la gare de Vierzon. Le but, c’est d’empêcher le passage des troupes, et de protéger le plus longtemps possible les villes du sud qui se sont mises en commune, la plus proche de ces villes d’importance étant cet autre grand centre de la porcelaine qu’est Limoges. Aux côtés de Foëcy et Mehun, Vierzon est en effet le point de contact privilégié entre Limoges et Paris. (AL) (CC) « Inférieurs en nombre, les gendarmes choisissent de faire «quelques concessions», dès lors que la circulation des trains n'est pas compromise. Tard dans la nuit, Vierzon résonnera donc de chants et de cris séditieux. Les nombreux jeunes, la tournure prise par la démonstration, évoquent les soirées mouvementées de juin 1869. Il en faudrait beaucoup plus pour interdire le transport des troupes et soutenir efficacement Paris. Le 6, alors que l'on compte sur l'arrivée des porcelainiers de Mehun et de Foëcy, on ne dénombre qu'une quarantaine de jeunes gens qui se disperseront à l'apparition du premier gendarme. Le 12, le scénario se reproduit avec une vingtaine de participants. Au cabaret et dans les ateliers, pourtant, les discussions vont bon train. Que la Commune soit «favorable aux malheureux», que le gouvernement veuille «mettre sur le trône un voleur de milliards», enfin, surtout, que «l'ouvrier (soit) perdu» en cas de défaite des Parisiens sont, à Vierzon, autant d'évidences. » (OC) Donc, on le voit, tout cela bouillonne, mais ne sera pas d’une ampleur suffisante pour être efficace, et en outre les grands meneurs sont absents. Les troupes se serviront rapidement sans encombre et du train et de la route. La Commune de Vierzon n’aura été qu’une intention (une assez grande « Commune en pensée »), ou un feu de paille (une toute petite « Commune en acte »). Pourtant - s’appuiera-t-il sur d’autres indications, ou forcera-t-il le trait pour les besoins de sa propagande pro-communarde ? - Vaillant signera deux jours après une proclamation à la Garde nationale citant Vierzon parmi les villes qui se sont mises en commune. Le 7 avril 1871, en effet, la Commission exécutive de la Commune de Paris, composée de Cournet, Delescluze, Félix Pyat, Tridon, Vaillant et Vermorel, fit apposer sur les murs de Paris une affiche informant le peuple de Paris de l’extension dans le Centre des mouvements politiques et sociaux inspirés par la Commune de Paris. Les prolétaires parisiens lisaient :

Affiche de la Commune de Paris du 7 avril 1871

Au moins est-il clair que la ville a soutenu le mouvement en son début, avant que la répression du pouvoir en place ne montre, assez vite finalement, de quel côté était la force du lieu et du moment. Cela dit, comme on dit, le feu couve sous la cendre.

Le Moniteur de l'Indre, signale Jean Annequin, contient un article symbolisant l'hystérie haineuse d'après la Semaine sanglante, censé présenter des décrets particulièrement odieux de la Commune. Ces décrets fantaisistes concernent, le premier: l'abolition de la grammaire et de l'orthographe, et proclamant que « Quiconque parle et écrit correctement en français est suspect. » ; le second: l'organisation des femmes combattantes, avec privilège de blanchissage pour les gradées en plus de la solde, le fusil à aiguille pour les soldates, l'interdiction de donner la tétée en faction, l'inspection de son corps (sic) une fois par semaine par la colonelle, le tout menant à cette conclusion : « Il est défendu aux maris d'entraver en quoi que ce soit le service militaire de leurs épouses. » Tout cela censé être terriblement comique. Et voilà le genre de nouvelles qui ont servi à l'information de George Sand… L’écrasement de la Commune contraint Bazille à s’enfuir : il est arrêté à Agen, et emprisonné deux mois à Bourges. Juste avant sa mort en 1885, il est le candidat vaillantiste aux sénatoriales, où on estime qu’il a multiplié par trois les voix socialistes. (CC).

C’est en s’appuyant sur une connaissance fine de ce contexte, mais aussi sur des sources que j’ignore, que Michel Pigenet conclut ainsi à la crédibilité militante des citoyens Moreau, Rouvet et Sabard : « En mai 1871, trois ouvriers vierzonnais estiment qu’il est grand temps d’afficher les sentiments de la majorité de leurs camarades et plantent, sans avoir pris l’avis des responsables locaux du « parti avancé », plus discret sur ce point, un drapeau rouge au cœur de la cité. » Le geste sera jugé maladroit et inopportun par les « intransigeants », mais l’éclipse du « rouge », à Vierzon comme ailleurs, ne durera pas. » (OC) En effet, cette couleur sera un symbole fort, mais d’une façon non linéaire, jusque dans les années 1890, celles des grandes grèves de bûcherons du département, en passant par les grèves ouvrières de 1886 où Vierzon se verra associée à Anzin : début du mythe de « Vierzon la rouge ». (OC). Mais, dans la dernière décennie du siècle, en ce qui concerne l’usage des symboles révolutionnaires, couleurs ou slogans, l’habitude des surenchères, masquant de plus en plus mal les compromissions de fait, viendra brouiller le message.

 

Mes sources (je ne suis savant que de leur science…) :

Le Maitron en ligne : https://maitron.fr/spip.php?article66633

(TL) Phryné Pigenet, Michel Pigenet, Terre de luttes (les précurseurs 1848-1939) Histoire du mouvement ouvrier dans le Cher, « Première partie : 1848-1914) », 1977.

(SC) Claude Pennetier, Le Socialisme dans le Cher 1851-1921, 1982.

(OC) Michel Pigenet, Les ouvriers du Cher (fin XVIIIe siècle-1914) Travail, espace et conscience sociale, 1990.

(CC) Jean-Pierre Gilbert, La Commune et les Communeux du Cher 1871, 2020.

(AL) Alain Leclerc, archiviste municipal de Vierzon, sur le blog de la ville (« L’archive du vendredi ») :

https://www.facebook.com/villevierzon/posts/2939202872983849

Jean Annequin m’a communiqué les articles du Moniteur de l’Indre (Archives départementales 36).