Le départ du gouvernement et de nombreux fonctionnaires suite au coup raté du 18 mars laisse Paris et ses habitants face à des besoins sans précédent.

La Commune souhaite rapidement prendre en charge le fonctionnement des services de la Ville mais manque d’argent. Les regards se tournent donc rapidement vers la Banque de France, alors privée. Fondée en 1800, la Banque de France a le monopole de la création monétaire sur l’ensemble du territoire français.

Le triage des billets à la Banque de France - vers 1873 (Musée Carnavalet - Histoire de Paris)

Le 19 mars, les deux délégués du Comité central de la Garde nationale, Eugène Varlin et François Jourde, reçoivent 1 million de francs de la part de la Banque de France, qui sera utile pour maintenir les services publics et l’administration dans la capitale. Le gouverneur de la Banque, Gustave Rouland, manie un jeu d’équilibriste pour satisfaire les besoins en argent de la Commune sans leur donner une raison de s’emparer de la Banque de France. Gustave Rouland gagne ainsi du temps pour ensabler littéralement les caves et préparer sa fuite pour Versailles.

Charles Beslay (1795-1878) source Le MaitronLe million de francs dépensé dès le 22 mars, Varlin et Jourde menacent Rouland d’envoyer les Gardes nationaux pour recevoir plus d’argent. Ils obtiennent 300 000 francs. Rouland, effrayé, fuit à Versailles laissant l’administration de la Banque de France à son sous-gouverneur, le marquis Alexandre de Plœuc.

La Commune de Paris, via son nouveau représentant, Charles Beslay, est contrainte de négocier petit à petit les fonds financiers de la Banque de France.

Selon l’économiste Éric Toussaint, la Commune de Paris disposera via la Banque de France de quasiment 17 millions de francs.

Néanmoins, Rouland, réfugié à Versailles, donnera près de 320 millions au gouvernement de Thiers. 

Pourquoi la Commune n’a-t-elle pas pris d’assaut la Banque de France pour bénéficier de nombreux fonds financiers pour mener à bien son programme politique, entretenir son armée, et aider les Communes régionales ? Brûler les registres des dettes privées, les effets de commerce déposés en garantie aurait désorganisé le réseau commercial et financier bourgeois.

Karl Marx n’hésitera pas à affirmer, quelques années après, que ce choix fut une grave erreur : 

« Outre qu’elle fut simplement le soulèvement d’une ville dans des circonstances exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était nullement socialiste et ne pouvait l’être. Avec un tout petit peu de bon sens, elle eût cependant pu obtenir de Versailles un compromis favorable à toute la masse du peuple – seul objectif réalisable à l’époque.

À elle seule, la réquisition de la Banque de France eût mis un terme aux rodomontades versaillaises. »

Tout d’abord, il est délicat d’apporter un jugement sur ce fait avec notre regard de 2021. Les contextes politique, financier, géopolitique étaient différents.

Intérieur des Caves du Trésor de la Banque de France

Ensuite, la Banque de France ne débordait pas d’or et d’argent en mars 1871. En septembre 1870, devant l’avancée des armées allemandes, 246 millions de francs d’or et 300 millions de francs de billets de banque avaient été évacués vers Brest. Il restait encore 88 millions de francs d’or métallique et 166 millions de francs de billets dans la Banque de France. 

Mais la Commune n’a jamais réellement manqué de fonds durant son épopée.

Une autre hypothèse tourne autour du tribut de 5 milliards de francs que devait la France à l’Allemagne depuis la signature du traité préliminaire de paix du 26 février 1871.

Si la Commune avait utilisé l’ensemble de l’argent et de l’or disposés à la Banque de France, elle aurait mis la France dans l’impossibilité de payer ce tribut à l’Allemagne. Bismarck aurait ainsi eu une raison d’intervenir militairement, fragilisant la jeune Commune.

La Commune s'identifiait comme un pouvoir municipal. Elle se limitait ainsi à ce titre à avoir accès aux comptes de la Ville de Paris à la Banque de France, mais pas aux comptes de la France entière. Les communards souhaitaient garder un honneur et ne pas donner l’image de bandits.

Néanmoins, la Commune de Paris n’a pas hésité par contre à prendre possession de la Monnaie de Paris.

 

 

 

Zéphirin Camélinat : un bronzier internationaliste pour l'oeuvre sociale de la Commune

 Zéphirin Camélinat (1840-1932) en 1864

Coup de chapeau communeux à Bernard Noël qui vient de nous quitter. Il  a rédigé le chapitre Camélinat dans « son dictionnaire de la Commune »  qui est reproduit ci-dessous et au chansonnier Mac Nab qui a cité Camélinat dans « le grand métingue du Métrolitain »

Y avait Basly, le mineur indomptable

Camélinat, l 'orgueil du pays.

Ils sont grimpés tous deux sur une table,

Pour mettre la question sur le tapis. 

Merci à Michel Cordillot, initiateur du colloque Camélinat du 11 octobre 2003, à Auxerre et qui a aussi écrit un chapitre sur Camélinat dans La Commune de Paris, ses acteurs,l'évènement, les lieux.

 

Bio de Bernard Noël

Camélinat tiré du film d'Armand Guerra "La Commune" de 1914 (source Ciné-Archives)Camélinat Zéphirin Remy (Mailly-la-Ville, Yonne, 1840-Paris, 1932). Monteur en bronze et ciseleur très réputé, il travailla durant cinq ans avec Charles Garnier à la décoration de l’Opéra. Il fut l’un des premiers adhérents à l’Internationale et devint l’un des quinze membres de sa Commission administrative. En février 1867, lors de la fameuse grève des bronziers parisiens, il fut le délégué du personnel de Patelier Barbedienne et contribua beaucoup à la victoire du mouvement (25 % d’augmentation des salaires). Son activité de militant lui valut bien sûr amendes et poursuites, et le 26 mars 1868, comme les autres membres du bureau de la section française de l’Internationale, il comparut devant le tribunal correctionnel sous l’inculpation d’appartenance à une société secrète.

Il signa le manifeste contre la guerre, en juillet 1870, mais servit dans la Garde nationale durant le Siège. La Commune le chargea d’abord de l’organisation des Postes, avec Theisz, puis le 3 avril, le nomma directeur de la Monnaie, où il améliora aussi bien les conditions de travail que les procédés techniques. Quand les Versaillais entrèrent dans Paris, il les combattit pendant toute la Semaine sanglante et tint jusqu’au dernier moment la barricade de la rue des Trois-Bornes.

Il réussit à échapper au massacre et à gagner l’Angleterre, où il continua de servir l’Internationale.

Par contumace, le 19e Conseil de Guerre l’avait condamné à la déportation « pour insurrection, pillage et vol à la Monnaie ». Rentré en France après l’amnistie, il fut élu, en 1885, député socialiste de Paris ; l’année suivante, il alla soutenir les mineurs de Decazeville en grève. Jusqu’en 1914, il milita pour l’union de la gauche, tout en participant à la direction du Parti socialiste S.F.I.O., dont il était trésorier. En 1920, au congrès de Tours, il suivit la majorité et devint ainsi le doyen du Parti communiste, auquel il assura le contrôle du journal l’Humanité, en lui remettant le lot important d’actions qu’il détenait.

En 1924, le Parti en fit son candidat à la présidence de la République.

Ses obsèques donnèrent lieu à une grande manifestation populaire, conduite notamment par Cachin, Duclos, Marty, Monmousseau et Thorez, en hommage à sa fidélité et à son dévouement.

 Zéphirin Camélinat (1840-1932) - Une vie pour la Sociale, colloque ADIAMOS-89 sur Camélinat, 11 octobre 2003, à Auxerre

Camélinat a raconté son 18 mars. 

« Fatigué par le long voyage de Bordeaux à Paris j'allai me coucher. Je dormis comme un loir.

Mon somme fut interrompu par les cloches de St Ambroise qui sonnaient à toute volée. Le jour était venu.

— Qui y a-t-il, criai-je à ma femme.

— Dors, me répondit-elle.

J'insistai.

— C'est la Saint... Alexandre.

Je me rendormis. Mais je fus réveillé bientôt.Une voix ardente, impérieuse, criait:

— Camélinat ! Camélinat ! Aux armes, on assassine nos frères.

 Nom de Dieu, je sautai du lit cependant que ma femme expliquait:

— Je me doutais bien qu'il se passait quelque chose, mais je voulais te laisser te reposer !

Je cours aux renseignements. Je visite les barricades.(...)Le soir, nous étions à l'Hôtel de ville, où moi, qui étais le porte-drapeau- le drapeau rouge-j'étais élu commandant de la compagnie.(...)nous étions les maîtres. Paris devenait maître de ses destinées. » (1)

 

Lisons maintenant Camélinat lors des derniers jours de la Commune.

Nous sommes le samedi 27 mai :

Zéphirin Camélinat (1840-1932)« Après un court conciliabule, nous descendons la rue Haxo et la rue de Belleville jusqu'à la rue des Pyrénées.

 J'offre à mes amis de grimper par la rue Piat jusqu'au sommet d'un escalier où l'on découvre tout Paris. Un spectacle grandiose s'offre à nos yeux.

Paris est en feu: le Théâtre de la Porte Saint-Martin, le Grenier d'abondance nous apparaissent comme d'immenses brasiers. De hautes flammes s'élèvent, vacillent, clignotent dans l'obscurité  envahissante.

D'immenses gerbes d'étincelles fusent dans le ciel. Les obus éclatent. La fusillade crépite au lointain. Une acre odeur de fumée se répand et couvre tout. 

Emus, nous prenons la rue des Couronnes jusqu'au boulevard de Belleville où, silencieusement, le coeur étreint, nous nous quittons après un long serrement de main. Varlin se dirige vers la rue d'Angoulême, en compagnie de Louis Piat. Je ne l'ai plus revu. » (2)

 Obsèques de Camélinat dans l'Humanité du 10 mars 1932

Lire aussi :

Les chapitres établis par Michel Cordillot : La Commune de Paris 1871, les acteurs, l'évènement, les lieux, éd. de l'Atelier, janvier 2021.

CAMÉLINAT Zéphirin, Rémy, directeur de la Monnaie p 288-292

 La Monnaie sous la Commune p 492

 

(1) L'Humanité du 19 mars 1928, citée par M. Cordillot au   colloque d'Auxerre (2003)

(2) Michel Cordillot cite ici Maurice Foulon( Eugène Varlin, relieur et membre de la Commune. 1934)